Dans une classe, les élèves n’accepteront pas qu’un enseignant punisse un élève qui a chahuté pendant le cours, alors qu’un autre, tout aussi chahuteur, s’en sorte sans aucune sanction. Ils trouveront qu’il y a du favoritisme. Il existe une expression courante pour désigner cette situation : “faire deux poids, deux mesures”.
D’où vient cette expression employée dans le langage courant ?
Certains font référence au 18ème siècle et à Voltaire. Le célèbre écrivain des Lumières se saisira de cette maxime dans “ Le Siècle de Louis XIV “ (1751). Il y écrit : « Il y a toujours deux poids et deux mesures pour tous les droits des rois et des peuples… » Il précisera : « juger de manière différente deux choses analogues, selon l’intérêt, les circonstances etc., c’est avoir deux poids, deux mesures ».
On pourrait aussi citer Jean de la Fontaine, avec la célèbre morale des Animaux malades de la peste : « Selon que vous serez puissant ou misérable… ».
Pourtant là encore, il faut se tourner vers le Tanakh 1 pour avoir la véritable origine de ce langage devenu courant. Dans la Bible Hébraïque, la référence à cette expression est à la fois pratique et symbolique. Elle désigne aussi bien le commerçant voleur, qui va truquer ses balances avec de faux poids, que l’injustice en général.
Plusieurs textes la mentionnent. On la trouve une toute première fois dans Vayikra /Lévitique 19- 35, 36 :
« Ne commettez pas d’iniquité en fait de jugements, de poids et de mesures. Ayez des balances exactes, des poids exacts, une épha exacte, un men exact. Je suis l’Éternel votre Dieu, qui vous ai fait sortir du pays d’Egypte ».
La juste mesure est exigée aussi bien pour déterminer une faute que pour peser un objet. La balance, grand symbole de justice, doit être exacte tout comme les poids. Le texte précise bien que la justice doit être la même pour l’homme riche comme pour l’homme pauvre. C’est très important. On ne favorisera pas le riche capable de soutirer un jugement favorable grâce à des pots de vin. Mais on n’excusera pas non plus le pauvre en raison de sa pauvreté. Ce qui est jugé, c’est l’acte commis et la loi est la même pour tous ; les poids et les mesures doivent être strictement égaux pour tous.
C’est aussi un devoir de loyauté et de justice reprit dans Devarim/ Deutéronome 25, 13-15 :
« N’aie point dans ta maison deux mesures inégales, une grande et une petite. Des poids exacts et loyaux, des mesures exactes et loyales, doivent seuls être en ta possession, si tu veux avoir une longue existence dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne ».
On peut lire dans le Livre des Michlei / Proverbes 20- 10 : « Deux poids et deux mesures sont en horreur à Hachem ». Ce livre dénonce cette injustice pas moins de quatre fois.
Cette dimension est si forte qu’on la retrouve encore de très nombreuses occurrences chez les prophètes Amos en 8:5, Michée/ Mikha en 6:11 ou Ézéchiel/I’hzéqel en 45:10.
Le midrash “Vayikra/Lévitique Rabba 24” a fait du “deux poids, deux mesures” une cause importante du déluge : « Une génération dont les mesures sont fausses attire le châtiment. »
C’est pourquoi Job cherchera à échapper aux tourments qui l’accablent en implorant: « Qu’il me pèse sur une juste balance ! Dieu reconnaîtra mon intégrité » dit Job dans le livre éponyme qui évoque le problème posé par la souffrance du juste.
La lutte contre les “Deux poids, 2 mesures” traverse le temps. C’est un combat toujours à renouveler.
- Le Tanakh constitue l’ensemble des 24 Livres de la Bible hébraïque divisé en trois grandes parties : la Torah (enseignement), les Nevi’im (prophètes) et les Ketouvim (écrits). Le mot est un acronyme formé des premières lettres de ces trois mots : ת ־ נ ־ כּ. Le tav (ת) est la première lettre du mot Torah, le noun (נ) est la première lettre du mot Nevi’im et le kaf (כּ) est la première lettre du mot “Ketouvim”. Le tout donne : תנךְ (prononcer Tanakh). ↩︎



