“Nous sommes tous des délégués !!!”,
“élection, piège à cons !!!
” Ces vieux slogans de Mai 68 se sont tout à fait inconsciemment inspirés du Livre biblique “Bamidbar/Les Nombres”. Il s’agit de la sidra Kora’h ( en 16,3)1 :
“et, s’étant assemblés contre Moïse et Aaron, ils (Kora’h et 250 hommes) leur dirent : « C’en est trop ! Toute la communauté, oui, tous sont des saints et au milieu d’eux est le Seigneur; pourquoi donc vous érigez-vous en chefs de l’assemblée du Seigneur? »2
Pourquoi ne pourrait-on pas applaudir Kora’h des deux mains ? Son discours semble frappé du bon sens et du désintéressement le plus pur. En effet, si tout Israël est Saint, en quoi a-t-il besoin de chefs pour lui dire ce qu’il doit faire ? Ceux qui se prétendent chefs, ceux qui se prétendent élus par haChem, ne sont-ils pas des gens malhonnêtes ? N’exploitent-ils pas la crédulité populaire à leur profit ? Et d’abord qui les a vraiment nommés chefs sinon eux-mêmes ? Kora’h revendique-t-il autre chose que l’égalité ?
A chaque époque de l’histoire de l’humanité et encore plus quand les sociétés traversent des périodes de crise, ce genre de déclarations fait florès. L’idée que tous les dirigeants sont des corrompus et des pourris fait souvent l’objet d’un large consensus. Ici Kora’h accuse nettement Moché de favoritisme. Pourquoi a-t-il donc nommé Grand Prêtre son propre frère Aharon ?3.
Le discours de Kora’h est très habile. Il part d’un consensus qui fonde la création même du peuple d’Israël. Ce peuple est là par la volonté de la Transcendance pour faire passer Son message à toutes les Nations. Israël n’existe pas sans la Sainteté qu’il se doit d’accomplir. Très bien. Cela veut-il dire pour autant que tous les individus qui composent Israël sont des Saints ? Bien sûr que non. Cela se saurait. Il n’y aurait pas eu le veau d’or et tous les errements, tous les reniements dont la Torah rend très lucidement et sévèrement compte !!!
C’est précisément sur cette contradiction inévitable entre le réel et le projet que la démagogie prend racine. Plus profondément, le Maharal de Prague4 notera que Kora’h refuse les distinctions structurantes, les séparations qui sont à la base de la Création. C’est donc le réel lui-même qu’il rejette.
Mais en vérité, Kora’h sait très bien qu’il faut tenir compte du réel. Il sait qu’il faut des règles et des responsables pour les faire appliquer. Sinon les intérêts individuels et contradictoires l’emportent. Et dans ce cas, plus aucun projet collectif n’est possible. C’est le règne de la foire d’empoigne, où le plus fort finit par l’emporter. Non, nous ne sommes pas tous saints.
Kora’h le sait. Il n’utilise l’aspiration de tous à l’égalité que pour imposer son propre pouvoir. Il s’en croit tout à fait capable puisqu’il fait partie de la famille des Kéhat comme Moché et Aharon. Ils sont cousins et étaient tous trois des petits-fils de Kéhat, fils de Lévi. Ce que veut réellement Kora’h c’est chasser Moché et Aharon et prendre leur place.
S’il faut des chefs comment les désigner ?
Evidemment dans la Torah c’est la Transcendance qui désigne les chefs. Mais ceux-ci sont choisis sur des critères objectifs. C’est vrai autant pour des rois que pour des Grands Prêtres, pour des juges comme pour des prophètes.
Première règle : pas de pouvoir absolu. Tout chef doit respecter et appliquer la loi, y compris à lui-même et à sa famille.
Seconde règle : l’humilité. Un vrai chef se reconnaît par le simple fait qu’il ne veut pas l’être.
Troisième règle (complémentaire de la seconde) : ne pas rechercher le pouvoir. Dans Pirkei Avot 1:10 (Talmud) il est écrit : « Ne recherche pas l’intimité du pouvoir. » Et dans Avot 1:13 :« Celui qui cherche à se faire un nom perd son nom. »
Quatrième règle : servir. Dans le Talmud, Horayot 10a : « Un dirigeant n’est pas placé au-dessus de la communauté comme un maître, mais comme un serviteur. ».
Un véritable prophète est reconnu du fait que ces propos sont vérifiés dans la pratique (Devarim.Deutéronome 18,21-22). Peu importe son charisme ou son niveau intellectuel.
Kora’h ne coche aucune de ces cases.
Le malheureux ambitieux est donc recalé. Il est englouti – au sens propre – dans les poubelles de l’histoire5.
Mais haChem éprouvera le besoin de procéder à de nouvelles élections pour relégitimer le pouvoir de Moché et Aharon. Il faut dire qu’il restait encore des contestations. En démocratie, nous savons bien qu’une seule élection ne suffit pas. Cette élection ne se déroulera pas à bulletins secrets mais par tirage au sort. Chaque chef de tribu prendra un rameau et le premier qui fleurira sera l’élu choisi par haChem6. Aharon représente la tribu des Lévi. Et c’est son bâton qui fleurira en premier. Plus de discussions possibles. La place de Grand Prêtre lui revient de droit. Moché est confirmé par la même occasion.
Cet épisode est très intéressant pour son actualité. Mais il montre aussi que la tradition juive ne rejette en rien la contestation et la critique. Mais dans ce domaine comme dans les autres, c’est la pratique qui va trancher de sa légitimité.
Le Talmud (Pirkei Avot 5:17) l’exprimera ainsi : « Toute controverse qui est pour le Ciel subsistera ; celle qui n’est pas pour le Ciel ne subsistera pas. Quelle est celle qui n’était pas pour le Ciel ? Celle de Qora’h et de son assemblée. »
NOTES
- Pentateuque Nombres ch. 16, v. 1, (Kora’h–קרח) ↩︎
- Pentateuque Nombres ch. 16, v. 3, (Kora’h–קרח) ↩︎
- Rachi explicite ainsi dans son commentaire la revendication de Kora’h. ↩︎
- Le Maharal de Prague (1525 – 1609 de l’E.C..) aborde l’étude de ce texte dans Netivot Olam et dans
Gur Aryeh sur Bamidbar 16. ↩︎ - Pentateuque Nombres ch. 16, v. 31, (Kora’h–קרח) ↩︎
- Pentateuque Nombres ch. 17, v. 17, (Kora’h–קרח) ↩︎



