Pour continuer le chemin calligraphique, la 4e lettre que l’on apprend est Guimel.
Guimel qui elle, est la 3e lettre de l’alphabet. Et ce nombre trois va l’éclairer de toutes parts.
Non seulement par cette 3e place, qui lui confère cette même valeur numérique (puisqu’en hébreu, les lettres sont également des nombres), et aussi parce qu’elle comporte trois traits.
Jusqu’à maintenant, nous avons exploré des lettres à un trait, puis deux, et maintenant trois.
Et à la manière de « la Valse à trois temps » chère à Jacques Brel, ce 3e trait, il est immense, tout en étant minuscule. Finalement, comme nous le racontait la lettre Yod, l’infiniment petit et l’infiniment grand se rejoignent.
Ce trait, c’est un petit pas. Amené par une diagonale que l’on trace pour la première fois, et dont le déséquilibre nous pousse à aller de l’avant.
Guimel est, dans l’ordre calligraphique, la lettre qui initie le mouvement. D’une valse, d’une danse, d’une marche, d’une évolution. Et pas d’une révolution. Guimel (גימֶל )avance sans se retourner.
La racine ג־מ־ל, renvoie à l’idée de rétribution, de bienfait ou de récompense (gemilut). C’est son lien avec le “chameau” (gamal גָמַל ). En plus du fait qu’elle est issue du pictogramme originel qui représentait cet animal dans l’alphabet protosinaïtique.
Et c’est dans cette image du vivant que l’on découvre une grande spécificité de l’alphabet hébreu : les lettres avancent. C’est à dire que par leurs formes, elles nous invitent à suivre le sens de lecture qui va de la droite vers la gauche.
Guimel sort de la 2e lettre, Beth, qui elle, signifie la « Maison ». Portant dans ses bosses, l’audace de quitter son confort, ses habitudes, ses cadres. Pour aller dans un désert où l’on entend tout ce qui dépasse l’entendement.
« Il y a toi, y a l’amour et y a moi » dit la valse de Brel.
Oui, c’est bien cela. Aller vers l’autre, rencontrer l’amour, et à travers Lui, se rencontrer soi.
« Lekh Lekha » dit la Torah (Berechit) : « Va vers toi ». C’est ce que Hachem dit à Avraham. Sors de la Maison de ton père. Et c’est précisément la paracha Guimel, la 3ème, qui le dit.
Une paracha sous forme de petite chamelle qui va braver l’inconnu, l’immensité, le vide… l’amour. Puisque c’est dans ce désert de nous-mêmes que la grâce peut surgir. Dans cet espace libre que la Transcendance peut occuper.
Dans la tradition, cela pourrait évoquer le Souffle entre les deux chérubins qui gardent l’Arbre de Vie dans le jardin d’éden. Ce deuxième arbre qui se trouvait juste à côté de celui de la Connaissance. Il y a la Connaissance. Et il y a la Vie.
Et Guimel ne serait-elle pas le lien entre l’un et l’autre ?
Cette Connaissance qui se tisse au fil de nos Vies. De notre cheminement. Comme si notre marche sur Terre faisait écho à la marche des Cieux.
Car le Souffle aussi chemine. Au cœur de nous. Si nous le laissons passer.
Ce qui nous renvoie au terme « hébreu », dont la racine provient du mot ivri, qui veut dire « passer ». Nous sommes des passants. Ou des passeurs. Ou des passagers. Nous sommes des Guimel avec nos petits pieds. Et nos pas laissent des traces qui tissent l’éternité.
Dans mes ateliers de calligraphie, je remarque que tous les élèves aiment Guimel.
Peut-être parce qu’elle est justement cette messagère qui vient transmettre et donner.
Alors ils aiment l’écouter, la regarder, la calligraphier. Ils aiment son air guilleret, sa diagonale qui danse, et son petit pied qui avance. Même si souvent, au début, ils peinent à le faire avancer. Car à ce dernier trait, souvent, l’esprit se déconcentre.
Comme si la diagonale d’avant les avait justement un peu trop bousculés. Alors ce petit trait d’après, qui a l’air tout simplet, ils s’y laissent un peu aller. Mais non. C’est justement là qu’il faut tenir. Tenir le cap de l’avancée. Le cap du trois.
Dans le judaïsme, comme dans bien d’autres spiritualités, le trois est un symbole d’unité.
Pas le un. Dans notre monde, le un n’est pas accessible. Nous devons Le laisser. C’est ce que fait la lettre Beth en se fermant à Aleph, la première lettre qui la précède, et en s’ouvrant de l’autre côté. Pour laisser sortir Guimel.
Guimel qui, en s’offrant au désert, nous apprend la richesse.
Dans le jeu des toupies de Hanoukah (sevivon en hébreu, draydel en yiddish), c’est elle qui représente la richesse. Celle de notre ouverture au monde. A sa pluralité, sa diversité, son abondance.
Ce 3e trait, c’est comme un trait d’union. Entre les êtres, les peuples, les mondes à l’intérieur du monde, et les mondes à l’intérieur de nous.
Avec cet espace qui doit toujours exister entre eux. Un espace habité par tout ce qui nous échappe. Ce qui est hors de portée, hors de contrôle, hors de toute volonté.
Ce que l’on pourrait nommer « l’altérité ».
L’altérité qui est notre épreuve sur cette terre, autant que notre félicité.
Si nous sommes capables de voyager. Sur cette vaste Guimel qui nous invite à aimer.
Je me souviens être montée sur un chameau quand j’étais enfant.
Cela m’avait beaucoup impressionnée.
Car pour moi, toute petite que j’étais, il m’avait paru si grand.
Guimel, c’est la première lettre du mot « grand ». Gadol en hébreu.
Comme si elle était notre guide vers ce que nous ignorons encore.
Loin de nos croyances et de nos certitudes. Loin de nous.
Ou de ce que nous pensions de nous. Ou des autres.
Pour cesser de penser.
Pour entendre le vent.
Pour apprendre à marcher.
Jusqu’à devenir grand.
Cela peut nous renvoyer au3e livre de la Torah : Vayiqra.
Où les hébreux marchent dans le désert.
Hors de l’Égypte où ils étaient enfermés.
Un ventre dont ils doivent lentement se sevrer.
Grandir par la loi en tant qu’œuvre d’humanité.
Et par cette alliance avec le Ciel, rejoindre leur propre Terre.
Comme on rejoint sa propre chair.
Pour enfin, quelque part, être bien dans leur peau.
Yishrael.
Du nom de Yaakov qui fut ainsi renommé.
Yaakov qui, après Avraham et Yitzhak, fut le troisième et dernier patriarche.
Figure d’accomplissement d’une lignée.
Yaakov, dont la racine « akev » (עָקֵב) signifie « talon ».
Un talon dont chaque pas forge l’empreinte de notre destinée.



