Série 1 – Episode 3 : quitte ton lieu natal et va vers toi. ( לֶךְ-לְךָ- Lekh Lekha )
Avram l’hébreu a déjà franchi deux épreuves difficiles. Il a échappé deux fois à la mort.
La première fois, il fut menacé en tant qu’enfant. Le malheureux dut se cacher dans de sombres grottes pour échapper au tyran Nimrod qui le savait menaçant pour son trône. Cette période lui fut fructueuse. Il comprit, en observant le Ciel qu’aucun de ses astres ne gouvernait le monde en particulier. Seul Celui qui les a tous créés, les gouverne tous1.
La seconde fois, il osa affronter le pouvoir de Nimrod. Ce dernier voulut le jeter au four crématoire. Mais il en sortit vivant et victorieux. Aucun des dieux païens n’étaient capables de surpasser la vérité d’une Transcendance unique2.
Avram entend maintenant un appel de Hachem ( le Tétragramme ) qui l’invite à quitter sa famille et à se diriger vers la terre qui lui sera donnée, à lui et sa descendance.
Hachem s’adresse à Avram pour lui dire : “va vers toi”3.
C’est très paradoxal. La Transcendance dit à notre patriarche d’aller vers lui-même, mais pour y parvenir, il lui intime l’ordre de quitter sa famille. En effet Hachem ajoute : éloigne-toi de la maison paternelle, de ton lieu natal et va vers le lieu que je t’indiquerai.
L’injonction divine semble contradictoire. Comment aller vers soi-même tout en s’éloignant de ses racines ? Là est la Troisième épreuve.
Pourquoi ? La tradition juive nous l’enseigne, notamment par la voix de Rabbi Eliezer : “le déplacement est la chose que l’homme supporte le plus difficilement.4 ” Il y a trois raisons à cela selon Rachi5 : quand on voyage on a moins d’enfants, moins d’argent et moins bonne réputation. Surtout si c’est un voyage sans retour.
De quoi ce déplacement est-il le nom ? Il faut se rappeler d’abord qu’il s’agit d’un déplacement dans le déplacement. La famille d’Avram est originaire d’Our-Kasdim, mais les persécutions redoutables du tyran Nimrod l’ont obligée à fuir cette grande capitale chaldéenne – aujourd’hui située en Irak.
Tout le clan de Térah, le père d’Avram, a décidé d’aller se réfugier en terre de Canaan (aujourd’hui située en Israël).6
Pourtant, le voyage fit long feu. Le clan s’arrête définitivement dans la ville de ‘Haran pour ne plus en bouger. ‘Haran est à l’époque une ville commerciale. Elle se situe aujourd’hui en Turquie près de la frontière syrienne.
Certains pensent que Térah était trop vieux pour continuer. Il mourra à 205 ans dans cette même ville. Mais son âge n’était pas rédhibitoire puisqu’il n’en n’avait que 145 – et de beaux jours devant lui – quand son fils Avram quitta ‘Haran. D’autres disent que les attachements idolâtres de Térah l’ont empêché de poursuivre vers ce qui deviendra la terre d’Israël. Les deux interprétations ne sont pas nécessairement contradictoires.
Quoiqu’il en soit, c’est dans ce contexte que retentit le message “Lekh Lekha” (“va pour toi”) envoyé par la Transcendance à l’intention du futur Avraham. Hachem ne précise pas immédiatement le nom du pays vers lequel il pousse son protégé à partir. Mais l’idée d’aller vers la terre de Canaan n’était pas nouvelle pour notre patriarche. Celui qui s’appelle encore Avram sait bien qu’il va devoir aller jusqu’au bout du voyage initialement prévu.
Un enseignement sur la transmission.
Tout oppose le père Térah7 à son fils Avram. Avram combattait les idoles, lui en vivait. Du point de vue de la Torah, le père vit dans les Ténèbres et le fils dans la Lumière.
Comment établir un lien entre les deux ? Tout d’abord ils sont bien père et fils et cette filiation s’exprime à propos de la terre de Canaan. Sans le père Térah, ce pays n’aurait jamais été évoqué !!! Et c’est bien vers cette terre qu’Avram va se tourner sous la direction et la protection de Hachem.
Comment comprendre ce mystère ? Le Zohar va donner une première réponse. “Rien dans l’En-Haut ne s’éveille, avant que ne s’éveille d’abord dans l’En-bas ce sur quoi repose ce qui se trouve en haut.” Autrement dit : “ la lumière noire ne s’unit pas à la lumière blanche avant qu’elle-même ne se soit d’abord éveillée”. (Zohar 77b-78a). Pour le dire plus concrètement : Térah est la lumière noire et Avram la lumière blanche.
Mais il fallait un frémissement de la lumière noire (Térah ) pour que la lumière blanche (Avram) se mit en mouvement.
Le Maharal de Prague8 va développer ce thème. Dans un de ses ouvrages9, il nous explique d’abord que Avraham est un juste sans antécédent. Il est “une forme d’existence entièrement nouvelle , sans lien avec ce qui a précédé”. C’est pour cette raison, nous dit-il, que Hachem le dispensa d’honorer ses parents comme il se doit. On pourrait en déduire qu’Avraham n’a rien de commun avec son père. Pas du tout.
C’est justement parce qu’ils sont les contraires l’un de l’autre qu’ils forment un tout. Le Maharal cite pour le montrer le Midrash Rabba Bamidbar 19 : “qui fait venir le pur de l’impure ? N’est-ce pas Celui qui est un ? Il fit venir Avraham de Térah, Ezéchias d’Aha, Josias d’Amots et Israël des Nations. Qui fit cela ? Qui le décida ? N’est-ce pas Celui qui est unique au monde ?”
Puisque la Création dans son ensemble a une même origine, tout ce qu’elle contient a donc nécessairement quelque chose en commun. Y compris ce qui est contradictoire ou contraire comme le Ciel et la Terre, la lumière et les ténèbres, le sec et le mouillé, le haut et le bas…
Avraham a été créé non pas pour lui-même mais à cause de la déficience du monde… et à cause de celle de son père, partie prenante de la déficience du monde. Pour la même raison Israël s’est constitué dans son opposé, l’ Egypte.
“Il est de la nature d’Avraham “ “de n’être qu’une partie de l’humanité”. “c’était impossible sans les autres nations, car la perfection du monde ne peut être que partielle”. (ibid. p.102). C’est ainsi que Hachem dira à Avraham en Berechit/Genèse : “Je suis Hachem qui t’a fait sortir d’Ur en Chaldée”10 comme il dira au peuple d’Israël “Je suis Hachem, ton Elohim, qui t’a fait sortir d’Egypte”11.
Le “sitré Torah” (section du Zohar) compare cette sortie à une purification. Il s’agit de sortir de la souillure du serpent qui a entaché le jardin d’Eden, et à partir de là toute l’histoire de l’humanité.
Il y a donc bien une opposition totale entre le père et le fils mais c’est justement cette opposition qui génère la transmission filiale incontournable. Cette opposition c’est leur lien. Et ce lien est respectable. C’est pourquoi, finalement, la Torah écrit que Tera’h est mort en Berechit 11,32, avant que Avram ne commence son voyage hors de ‘Haran. De ce fait, on ne peut dire qu’Avraham a abandonné son père.
Le départ d’Avram pour Canaan
Térah a pu se complaire à ‘Haran et souffler un peu après avoir vu son fils Haran ( הָרָן ) tué à Our-Kasdim alors que son autre fils, Avram, a échappé miraculeusement à la mort.
Il n’empêche ! Les persécutions subies ont nécessairement laissé un traumatisme. Le nom de cette ville ‘Haran n’est pas neutre. La racine חרן (‘Haran) en hébreu signifie : “s’embraser”, “s’irriter”, “se mettre en colère”. Toute la famille était-elle sous l’emprise de la colère à cause des persécutions subies ? Cette colère était-elle paralysante pour son développement ? Comme on dit, la colère n’est jamais bonne conseillère.
C’est à ce moment bien choisi qu’Avram entend la voix de Hachem. Elle lui dit : “Lekh Lekha” : va pour toi. C’était vraiment le bon moment. Pourquoi se contenter de ruminer les drames passés ? Pourquoi ne pas apprendre à se connaître, et voir ce qu’on peut apporter au monde ? Avram reçoit ce conseil à l’âge de 75 ans. On peut associer ce chiffre à la valeur numérique du בָּחָכְמָה (Ba hokhmah) qui signifie “avec sagesse”. Avram était prêt à recevoir l’appel. Avec sa femme Saraï, ils l’avaient même précédé. Ils avaient tous deux déjà formé des disciples à ‘Haran qui allaient les accompagner.
L’appel divin “Lekh Lekha” s’accompagne de sept bénédictions qui vont protéger Avram dans sa mission. Elles vont se répartir en trois grandes parties :
a) celles qui concernent Avram et sa famille lui-même. “Je ferai de toi une grande nation…”12; c’est sur lui seul et sa femme que s’appuie la Transcendance pour reconstruire spirituellement le monde.
b.) une seconde partie concerne les autres peuples qui comprendront ce qu’apporte Avraham au monde ”Je bénirai” ceux qui te béniront”13. Le patriarche n’aurait aucun sens s’il n’était que pour lui-même. Sa mission est de convaincre le monde de vivre, s’il veut vivre, sur d’autres valeurs.
c.) Et une troisième partie concerne la terre de Canaan : “ pour ta descendance Je donne cette terre”.14
Avram va avoir bien besoin de ce soutien car il entre dans une terre alors occupée par des cananéens. Cela paraît normal pour la terre de Canaan. Mais il faut savoir ce que nous transmet Rachi, le grand commentateur juif français qui vivait à Troyes au Moyen-Age :
“Il (le Cananéen) était en train de conquérir Erets Israël, alors possession des descendants de Chem. Le pays avait été attribué à Chem lorsque Noa‘h avait partagé la terre entre ses fils, ainsi qu’il est écrit : « et Malki-Tsèdeq [identifié à Chem (Nedarim 32b)], roi de Chalém [future Jérusalem] » (infra 14, 18). C’est pourquoi Dieu dit à Avram : « je donnerai ce pays à ta descendance » (verset suivant). Je le restituerai un jour à tes descendants, qui sont de la descendance de Chem.”
Ce langage nous rappelle une brûlante actualité.
La terre, non pour la terre, mais pour l’amour et la justice
Le don de la terre à Avraham et à sa descendance ne peut se comprendre comme une volonté d’accumuler des biens toujours plus nombreux. Il s’agit d’établir un lieu où pourront se pratiquer sans entrave les valeurs de la Transcendance dont notre Revue parle par ailleurs. C’est d’ailleurs le sens initial de la Création.
Le Talmud Yoma 50b, et d’autres textes, précise bien que la terre d’Israël est la base du monde. Dans le Zohar II, 222a (idée développée) : « Le monde n’a été fondé que depuis Sion ». Le monde ne peut se tenir sans les lois, les jugements et les commandements édictés par la Torah. C’est le fondement de l’Alliance avec la Transcendance sans laquelle le monde se déchire.
Qu’est-ce que cela signifie ? Dans la Torah, la terre n’a été créée que pour l’humain. Elle n’a de sens qu’en fonction de ce qu’en fait l’humain. Un slogan très moderne s’inscrivait dans cette logique : “la terre à ceux qui la travaillent”15.
La Torah le dit avec beaucoup plus de force dans le Livre de Vayikra/Lévitique : “ le pays (de Canaan) est devenu impur, je lui ai demandé compte de son iniquité et le pays a vomi” ses habitants”16. Il s’agissait en particulier des pratiques qui consistaient à offrir les enfants en sacrifice aux dieux païens Moloch, Ashérah ou d’autres. C’est ce qu’on appelle “le droit d’ingérence “ pour venir en aide à un peuple opprimé si on veut en référer au “droit international”.17
On pourra dire avec Rachi dans son commentaire du premier verset de Berechit/ Genèse : “Ainsi, si les nations du monde viennent à dire à Israël : « Vous êtes des voleurs, vous avez conquis les terres des sept nations ! (comprendre les 7 nations cananéennes) », on pourra leur répondre : « Toute la terre appartient au Saint béni soit-Il. C’est Lui qui l’a créée et Il l’a donnée à qui bon lui a semblé. (Cf. Yirmeya 27, 5). C’est par Sa volonté qu’Il les a données à ces peuples, et c’est par Sa volonté qu’Il les leur a reprises et qu’Il nous les a données ! » (Yalqout chim‘oni, Bo 187).”
On pourrait ajouter : pour défendre la vie et non le sacrifice humain.
C’est tout le sens du premier autel construit par Avram en terre de Canaan où il proclama le Nom du Tétragramme.18
NOTES :
- Voir Revue n°1 ↩︎
- Voir Revue n°2 ↩︎
- Pentateuque Genèse ch. 12, v. 1, (Lekh Lekha – לךלך) ↩︎
- Chapitres ou Piqué de Rabbi Eliezer – Editions Verdier p.156. On trouvera dans ce livre qui d’autres citations allant dans ce sens du Midrash haGaddol ou du Talmud de Babylone (Sanhedrin 26a). La tradition attribue sa composition à Eliezer ben Hyrcanos (Ier – IIe siècles.), un des plus grands tannaim ou Sages fondateurs de la Michna. ↩︎
- Vigneron et érudit juif français du XIe siècle, Rachi qui vivait à Troyes est considéré comme l’un des plus grands commentateurs de la Torah et du Talmud. ↩︎
- Pentateuque Genèse ch. 11, v. 31, (Noaah- נח) ↩︎
- La racine hébraïque תרח (Térah) signifie “hésiter”. ↩︎
- Maharal de Prague – 1525 – 1609 ↩︎
- “Guevourot Hachem –ou les Hauts faits de l’Eternel” – Edition du Cerf – traduction française de Edouard Gourévitch – p. 98 à 102. ↩︎
- Pentateuque Genèse ch. 15, v. 7, (Lekh Lekha –– לךלך) ↩︎
- Pentateuque Exode ch. 20, v. 2, (Yitro- יתרו) ↩︎
- Pentateuque Genèse ch. 12, v. 2, (Lekh Lekha –– לךלך) ↩︎
- Pentateuque Genèse ch. 12, v. 3, (Lekh Lekha – – לךלך) ↩︎
- Pentateuque Genèse ch. 12, v. 7, (Lekh Lekha –– לךלך) ↩︎
- Au début du XX e siècle, Emiliano Zapata, paysan et symbole de la Révolution mexicaine, exigeait « La terre à ceux qui la travaillent ». Ce fut un slogan de la révolution bolchévique en Russie en 1917 ↩︎
- Pentateuque Lévitique ch. 18, v. 25, (A’hareimot- אחרימות) ↩︎
- Voir les quatre conventions de Genève du 12 août 1949 et les deux protocoles additionnels de 1977 qui indiquent qu’un Etat a non seulement le devoir de respecter le droit humanitaire sur son territoire, mais aussi à le faire respecter sur les territoires des autres Etats. ↩︎
- Pentateuque Genèse ch. 12, v. 8, (Lekh Lekha –– לךלך) ↩︎

