Arts et Littérature

Si les lettres m’étaient contées

Claire Marin nous offre numéro après numéro de magnifiques calligraphies des lettres hébraïques
dont la tradition juive dit qu’elles précèdent la Création.

Mais d’où viennent nos alphabets d’où naissent nos civilisations  ?

Avant tout, des sons. Puisque par définition, les lettres sont des signes avec des sons.

Et d’où viennent les sons ?

Du Souffle, de l’Ineffable… de Dieu. Si l’on choisit de mettre ce mot sur ce qui est invisible à nos yeux.

D’où certainement le fait que dans de nombreuses traditions, s’exprime l’idée que les lettres ont précédé le monde. Au sens où le son, c’est une vibration. Une vibration originelle par laquelle tout aurait commencé.

« La Torah venue des cieux » dit la tradition juive : Torah min ha-shamayim.

Ou « l’alphabet venu d’Hermès, Dieu de l’éloquence et messager aux pieds ailés » disent les Grecs.

Ou « Au commencement était le Verbe » dit la première phrase de l’Évangile selon Saint-Jean.

« Verbe » étant issu du mot « vibration ».

Cette dimension sacrée associée à l’écriture n’entre pas en contradiction avec le cheminement historique.

A la manière de l’Arbre des Sephirot chère à la mystique juive, il a bien fallu l’Histoire pour que ces lettres puissent s’incarner.

Car l’écriture, c’est justement le début de l’Histoire. Ce qui précède étant nommé « Préhistoire ».

L’écriture, c’est conter. Et aussi compter. Deux mots qui, d’ailleurs en hébreu, sont composés des mêmes lettres ( ספר ). Et des lettres qui, dans cette langue, sont aussi des nombres.

Ici encore, les deux axes ne sont pas opposés. Ils se tiennent par la main. Dans la danse de l’humanité. L’écriture, c’est une œuvre d’humanité.

Et l’humanité a aussi commencé à écrire pour des raisons comptables : gérer les contrats, l’économie et l’administration au sein de peuples qui progressivement, ont fait société.

Ce qui n’empêchait pas d’écrire pour exprimer ses pensées, ses émotions, sa foi. Toujours, il y a eu des poètes et des rois. Qui se tiennent par la main. Ou pas.

Alors quel est ce chemin ?

Ce qui intéresse l’historien, c’est quand, qui, comment, pourquoi.L’angle historique, c’est poser des questions. Sans réponses parfois. Ou avec des réponses multiples souvent.

Pour autant, il existe un fil conducteur qui fait globalement consensus.

Et afin de reprendre une image issue du judaïsme, regardons l’humanité comme un seul être : il vient de naître, il ne sait pas parler, il pleure, il tape, il crie, il rit.

On pourrait dire, « Au commencement étaient les sons ». C’était la Préhistoire.

Puis, très lentement, pour pouvoir communiquer, des mots se sont formés. Ils servaient à décrire des choses, des objets, des actions.

Puis, tout aussi lentement, par besoin, par désir, pour représenter une réalité, on a essayé d’inscrire ces mots dans la matière. Et donc à l’image d’un enfant, on a d’abord dessiné. Et ce fut ainsi dans le monde entier. Et étonnamment, à peu près au-même moment.

En Chine avec les idéogrammes, en Mésopotamie avec l’écriture cunéiforme (nom issu de la forme anguleuse du roseau taillé en biseau qui était utilisé), ou en Égypte avec les hiéroglyphes.

C’est ainsi que, toujours très très lentement, des identités sont apparues. Identités au pluriel. Et c’est donc là que les débats s’en mêlent.

Qui a créé le premier alphabet ? Et où se situe l’alphabet hébreu dans cette filiation ?

Ces questions sont bien naturelles. Et pour autant, parfois enfantines. Car il existe rarement une seule réponse. Déjà parce qu’il restera toujours des espaces inconnus dans notre histoire. Et ensuite parce que la pluralité implique nécessairement des différences de regards, d’interprétations, des partages entre les communautés, des dialogues entre les cultures. Ce qui ne veut pas dire qu’elles se confondent. Simplement, qu’elles se rencontrent, échangent, s’inspirent. Souvent même inconsciemment.

Mais les questions brûlant toujours nos lèvres, me vient tout aussi naturellement le premier livre que j’ai lu sur les lettres hébraïques : « L’alphabet expliqué aux enfants » de Marc-Alain Ouaknin. Cet ouvrage fut pour moi le meilleur afin d’initier l’étude. Car si je m’étais immédiatement plongée dans des discours ou élaborations complexes, je me serais peut-être arrêtée là.

Il y est exposé, comme dans bien d’autres livres et documentaires que j’ai découvert par la suite, la filiation suivante :

– Le protosinaïtique (Vers 1700 av. J.C.)

  • Naissance des premiers signes dans la région du Sinaï ou du sud du Levant (Canaan) : des ouvriers ou esclaves sémitiques travaillant dans les mines égyptiennes adaptent des hiéroglyphes égyptiens pour noter leur langue sémitique.

– Le phénicien (Vers 1000 av. J.C.)

  • Simplification et standardisation de ces signes pour donner l’alphabet phénicien (ou proto-cananéen classique). Il comporte 22 lettres, toutes consonnes (abjad), et se lit de droite à gauche. Et les Phéniciens étant de grands commerçants maritimes, ils diffusent cet alphabet très efficace dans tout le bassin méditerranéen. Dépassant la complexité des idéogrammes qui pouvaient représenter des éléments concrets mais plus difficilement des idées ou des actions.

– L’alphabet hébraïque ancien : le paléo-hébreu (Vers 1000 av. J.C.)

  • Les hébreux adoptent et adaptent cet alphabet phénicien pour écrire leur langue.

La période étant à peu près la même pour ces deux derniers alphabets, certaines versions divergent pour savoir qui des phéniciens ou des hébreux furent les premiers. Un débat que je choisis de laisser là pour continuer à avancer et mettre en lumière la puissance fondatrice de ces 22 lettres.

Ou comment 22 signes ont réussi à inspirer l’alphabet grec (Vers 800 av. J.C.) ; latin (Vers 700 av. J.C.) ; puis arabe, via l’Araméen (Vers 400-500 av. J.C.).

Et ce qui est fascinant dans ce parcours, ce sont les résonances. A la manière d’un immense arbre généalogique qui déploie ses branches.

Prenons les deux premières lettres de notre alphabet : A et B.

Si on remonte, ou plutôt si on descend aux racines de cet arbre, en Grec, ce sont Alpha et Beta ; en Arabe Alif et Bâ ; et en hébreu, Aleph et Beth.

Et les hiéroglyphes dont elles sont issues sont le Taureau (les cornes du A) et la Maison (le ventre du B).

C’est aussi pour cette raison que Aleph signifie le Taureau et Beth, la Maison.

Et ce sont ces deux premières lettres qui ont créé le mot « Alpha-bet ».

Symboliquement, le Taureau représente l’énergie brute. On dit aussi « l’animal cornu ». Les cornes étant associées au lien avec la Transcendance. D’où sa dimension sacrée. D’où aussi le fait que les rares représentations de Moïse lui attribuent des cornes.

Quant à la Maison, elle représente ce qui cadre, cloisonne, ordonne.

Dans le Sefer Yetsirah, ouvrage de référence aux sources de la Kabbale, il est dit que toutes les lettres sortent du ventre de Beth. Et qu’elle fut choisie pour commencer la Torah car elle les bénit toutes. Mais aussi pour bien d’autres raisons, et entre autres, parce que notre monde est celui du deux. Celui des frontières, des contrastes, de la pluralité. Le monde du un restant inaccessible, ineffable, invisible à nos yeux.

Et pourtant, il y a nos alphabets.

Nos Maisons qui tentent d’encadrer nos Taureaux.

Nos frontières qui tentent d’ordonner le chaos.

A nous d’écrire la suite.

A nous de continuer à tracer des lignes entre les êtres, des alliances avec ce qui nous dépasse, des histoires qui comptent au point d’être contées.

A nous, au fil des lettres, de tisser notre humanité.

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