La Torah, comme on le sait, n’est pas tendre avec les peuples occupant la terre de Canaan.
La lecture littérale des textes dans leur traduction française peut même faire frémir tout être doté d’un minimum de sentiment humain.
Pour ne donner qu’un exemple, lisons Devarim/Dt 20, 16-17-18:1
“ (16) seulement dans les villes de ces peuples que haChem, ton Eloqim, te donne comme héritage, tu ne laisseras pas vivre aucun être2. (17) Car tu dois les vouer à l’interdit, le Héthéen et l’Amorréen, le Cananéen et le Phérézéen, le Hévéen et le Jébuséen, comme te l’a commandé haChem, ton Eloqim, (18) afin qu’ils ne vous apprennent pas à faire toutes les abominations qu’ils font pour leurs dieux, et vous fauterez devant haChem, votre Eloqim.” .
La fin du verset 20,16 semble particulièrement sanguinaire : tu ne laisseras pas vivre aucun être “ (traduction française courante). De quoi faire frémir !! Beaucoup y voient la démonstration de la cruauté des Juifs. à l’égard de populations innocentes. D’autant plus que le Livre de Yehoshua (Josué) raconte la mise en oeuvre de cette conquête3 dans toutes ses dimensions.
Qu’ont fait de mal ces pauvres Cananéens pour mériter un tel sort ? Leur seul tort n’est-il pas de se trouver sur une terre convoitée par les Hébreux ? La référence à la volonté de Dieu n’est-elle finalement qu’un prétexte pour justifier le pire ?
Cet objectif très matérialiste n’est-il pas confirmé en Bamidbar/Nbres 33,53 ? On y lit : “vous hériterez de la terre et vous y demeurerez, oui pour vous j’ai donné la terre pour en hériter.“4
On pourrait le croire.
Mais nous restons confiants dans la Torah. Nous avons appris de nos Maîtres une vérité essentielle : ce qui nous paraît incompréhensible dans la Torah ne peut relever que de notre propre ignorance.
Déjà, une première interrogation nous saisit. La conquête de la terre est-elle vraiment le but ultime du peuple de l’interprétation du Livre ? Comment est-ce possible ? Ce même Livre ne nous enseigne-t-il pas que la Terre n’appartient pas aux humains – quels qu’ils soient – mais à la Transcendance ?
Cela dit, un autre point d’interrogation surgit : quel rapport entre ces lignes d’apparence sanguinaires et l’éthique de la Torah concentrée dans les 10 Paroles ou commandements ? Chacun se rappelle le célèbre “Tu ne tueras pas”5 !!! Quelle cohérence ? Peut-on accepter une partie du texte et en rejeter une autre selon les besoins du moment ? Que répond la tradition juive à cet égard ?
Il existe une première réponse unanime au sein du judaïsme, et qui semble mettre un terme à tout débat : le Talmud de Babylone (Berakhot 28a) assure que “ « Sennachériv6 a mélangé toutes les nations.» De ce fait, les peuples cités dans la Bible n’ayant plus d’existence, le commandement de les supprimer ne peut plus s’appliquer. Comme il n’est pas transférable à d’autres peuples, ces visées génocidaires n’ont plus aucune actualité.
Circulez, il n’y a rien à voir.
Mais cette réponse ne résout rien.
Imaginons que ces peuples aient survécu à Sennachériv. Aurait-il été alors justifié de les exterminer ? D’autre part, avant même ce mélange effectué par le roi de l’Assyrie, le Livre de Yehoshua (Josué) n’a-t-il pas mis effectivement en pratique ce commandement de la Torah ? N’est-ce pas ce qui lui a été commandé et n’est-ce pas ce qu’il a mis en œuvre7 ?
Comprendre le חֵרֶם ( ḥé’rem8) ou l’interdit dont sont frappés les peuples cananéens
Le mot hébreu חֵרֶם (ḥé’rem) est le mot utilisé couramment par la Torah pour désigner l’ “extermination” ou l’ “anathème” ou de manière plus appropriée “l’interdit” opposé aux peuples idolâtres.
En fait la racine חֵרֶם (ḥé’rem )a le sens général d’exclure, de retrancher. Il s’agit d’une séparation radicale qui n’implique pas nécessairement l’extermination même si cela ne l’exclut pas.
Notons tout d’abord que la dureté de ce vocable ne concerne pas seulement les peuples cananéens. Il ne s’agit donc pas d’un décret raciste ou sénophobe. On le voit très clairement apparaître aussi bien dans le Livre Vayicra/Lv. 27, 29 où il est écrit :
כָּל־חֵרֶם אֲשֶׁר יָחֳרַם מִן־הָאָדָם לֹא יִפָּדֶה מוֹת יוּמָת (trad. : « Tout interdit qui frappe d’interdit un humain ne sera pas racheté, mort, il mourra » Cette sentence pour le moins radicale peut s’appliquer aussi bien à un Hébreu qu’à un non Hébreu, à n’importe quel humain. Mais ce n’est pas vraiment une consolation . Alors tentons d’approfondir un peu plus le sens du mot חֵרֶם (ḥé’rem).
Les grands commentateurs de la Torah comme Rachi9 ou Nahmanide10 sont d’accord pour dire que le חֵרֶם (ḥé’rem) exprime avant tout une consécration irrévocable. Contrairement à d’autres engagements comme le נדר (neder -le voeu) ou le ערך (‘erekh – la valeur estimée d’un être ou d’une chose), il est irrévocable.
On ne transige pas, on ne marchande pas avec le חֵרֶם (ḥé’rem). Rachi le précise en commentant l’expression “Mourir, il sera mis à mort”. Il écrit : “ Puisqu’il va à la mort, il ne peut pas être racheté. Il ne vaut plus rien et ne peut pas être évalué (‘Arkhin 6b)”. Il est mis à part du monde terrestre, il n’a plus de valeur en ce monde.
Et en effet, quoi de plus irrévocable que la mort ?
Le חֵרֶם (ḥé’rem) et la mort ont donc un lien incontestable. Ils sont associés dans leur fatalité. Ils sont cette dimension inéluctable de la Création. Celle sur laquelle l’humain n’a aucune prise. Le Midrash Tanhouma (parashat Vayeshev, §4), nous l’apprend très clairement. La mort n’a rien d’extérieur à la Création. L’Ange de la mort, nous dit-il, est présent dès le 1er jour dans les ténèbres : « “Viens voir. Lorsque le Saint, béni soit-Il, créa le monde, dès le premier jour Il créa l’Ange de la Mort”. Ce n’est pas la faute d’Adam ni de Khava (Eve) qui a provoqué l’existence de la mort. Celle-ci est inhérente à la Création, par nature finie devant l’Infini.
Le חֵרֶם (ḥé’rem)comme la mort constitue une dimension objective et incontournable de la Création car celle-ci, tout en donnant la vie, contient sa propre négativité, y compris sa propre négativité radicale sur laquelle il est impossible de revenir, au moins dans ce monde matériel. Cette contradiction inhérente à la Création n’a aucun sens pour la Transcendance toujours Une et Infinie, même si elle en a pour nous qui la vivons tous les jours.
La Torah confère aux peuples cananéens ce rôle d’incarner cette dimension sombre mais nécessaire de la Création. Canaan c’est Thanatos face à Eros. Mais c’est Thanatos provoqué par ses propres errements. Comme une société qui dépérit car elle ne trouve plus en elle-même les moyens spirituels pour se régénérer. Et de fait ces peuples ont disparu indépendamment de la conquête hébraique à laquelle ils ont survécu sans avoir été le moins du monde exterminés, y compris selon la Bible. La Torah parle des cananéens, mais nous comprenons qu’il peut s’agir de n’importe quelle société, à n’importe quelle époque y compris aujourd’hui.

Cananéens et Amalécites : du חֵרֶם (ḥé’rem) temporel au חֵרֶם (ḥé’rem) permanent ou métaphysique
Le peuple d’Amalek n’est pas cananéen, mais édomite. De ce fait, il est issu de la lignée des Patriarches11. Cela explique qu’il ne dépérit pas à la manière cananéenne. Il accompagne en permanence le peuple hébreu. Il incarne dans toute sa vitalité, cette dimension irrévocable de la mort qui survient pour Israël dans ses doutes, ses divisions, ses abandons.
Rappelons qu’aucun antisémite n’a jamais été plus sévère avec Israel que la Bible hébraique. Amalek s’inscrit dans cette critique radicale. Il tranche dans le vif. Le Livre Chemot/Exode montre à quel point cette incarnation mortifère ne va pas disparaître d’elle-même. C’est logique puisque nous avons vu combien cette négativité fait aussi partie des forces vives de la Création. Il est écrit en 17,16.12: « guerre de haChem contre Amalek de génération en génération» (Exode 17, 16 ).

Le cananéen, lui, va finalement s’effacer, un peu à la manière des générations pré diluviennes. Comme elles, il aura toujours tendance à revenir, y compris au sein d’Israël. Mais les cananéens s’inscrivent dans un moment historique particulier lié à la conquête de Canaan,
Amalek, au contraire, s’inscrit dans une permanence atemporelle. Ce sont deux niveaux différents de la négativité. Le fait que les peuples de Canaan ont une réalité historique inscrite dans des frontières bien définies alors que le peuple d’Amalek13 reste un peuple abstrait, sans limites géographiques bien marquées, le montre amplement.
Le חֵרֶם (ḥé’rem) temporel et le חֵרֶם (ḥé’rem) permanent
Le terme חֵרֶם (ḥé’rem) concerne donc ces deux aspects : temporel pour les cananéens et permanent pour les amalécites.
Pour ces derniers, la référence se trouve dans le Livre 1 Shmouel/Samuel 15,3. Shaül/Saül, le premier roi d’Israël, reçoit de Shmouel/Samuel l’ordre de vouer Amalek au חֵרֶם (ḥé’rem) : « Va maintenant, frappe Amalek, et vouez-le au חֵרֶם (ḥé’rem), avec tout ce qui lui appartient… 14». En 1 Shmouel/Samuel 15,18, le prophète rappelle son devoir à Shaül/Saül : il doit faire subir à Amalek le חֵרֶם (ḥé’rem)« jusqu’à l’extermination des fautifs15 ».
La prise en compte du חֵרֶם (ḥé’rem) consiste à appréhender la Création dans son ensemble, de l’analyser pour en séparer ses composantes, pour les mettre à part afin de mieux surmonter ses aspects négatifs, qu’ils soient temporels ou permanents.
Cette mise à part rappelle la sanctification ou le kodech ( קודש ). Le kodech en hébreu est justement ce qui est séparé, car sans la capacité à distinguer, tout reste informe, dénué de sens. Il n’y a pas de vie qui puisse tenir dans ces conditions.
Essayons d’avancer plus avant.
De l’interdit חֵרֶם – ḥé’rem – à la matrice réḥem – רחם
Tout observateur un peu attentif constatera que les mots hébreux חרם (interdit, anathème, excommunication, destruction…) et רחם (matrice, utérus, miséricorde…) sont composés des mêmes lettres disposées différemment.
Ils ont la même valeur numérique 248. Ce chiffre renvoie à une référence bénéfique : les 248 commandements positifs16, les 248 organes de notre corps qui nous permettent de vivre,, et aussi le nom d’Avraham, le fondateur du peuple hébreu dont la qualité première est le (hessed), l’amour ou la compassion.
Le חרם (interdit) et le רחם (réḥem – matrice, utérus, miséricorde) sont pourtant d’apparence totalement contradictoire. L’un exprime l’exclusion et la mort et l’autre la naissance, la miséricorde et la vie. Mais le fait qu’ils possèdent les mêmes lettres et la même valeur numérique ouvre la voie à une association possible. Celle que nous avons déjà notée dans la Création entre la lumière et les ténèbres.
Cette approche se retrouve dans un livre de la tradition juive intitulé “Tseror haMor” ( צְרוֹר הַמּוֹר ou“le paquet ou bouquet de myrrhe”). Son, auteur, Avraham Saba commente Devarim/Dt 13,16-17-1817. Ces versets sont au centre de notre réflexion : haChem y ordonne d’exterminer tout בְּנֵי-בְלִיַּעַל (binei bélial ou fils de Bélial, hommes sans valeur). Il appelle à détruire toute ville où se trouveraient des gens de cette sorte, en clair des idolâtres.
Avraham Saba écrit à ce propos : ואם נזהר מן החרם נהפך לרחם (trad. : « « Si on se garde du ḥé’rem (interdit), celui-ci se changera pour lui en réḥem (en miséricorde) .
L’auteur ajoute : “ C’est le sens de : « Il te donnera de la miséricorde » Il puise cette conclusion dans devarim/Dt 4,31 sous la forme : « Car haChem ton Eloqim , est un Eloqim de miséricorde, qui ne t’abandonnera point et ne te détruira point. »18.
Avraham Saba associe les deux mots חרם (interdit) et le רחם (matrice, utérus, miséricorde) car ces deux mots contradictoires procèdent du même geste : la séparation.
Dans le cas du ḥé’rem ( חרם) il s’agit d’une séparation négative, mais dans le cas du rékhem ( רחם ) , il s’agit d’une séparation positive. L’association qu’il met en œuvre indique une concomitance entre les deux. L’un ne va pas sans l’autre. Confrontés à cette situation, nous avons la liberté de choix devant l’alternative : si on se garde de la séparation négative on peut accéder à la séparation positive.
On constate qu’il existe toujours une possibilité d’échapper au ḥé’rem ( חרם) . Y compris pour les cananéens. On revient au principe de la Téchouva (du retour) toujours possible dans le judaïsme. Pourtant il y a un problème : il est toujours possible de revenir sur ses actes mais seulement jusqu’à un certain point. Tout acte a des conséquences. Et certains actes créent des situations irréversibles.
En quoi consiste l‘irréversibilité du ḥé’rem ( חרם) ?
Le ḥé’rem ( חרם) devient irréversible quand des actes si graves ont été commis qu’il devient impossible de passer outre. Ce sont de tels actes qui sont reprochés aux cananéens, et non leurs croyances.
De nombreux textes issus de la Bible hébraique admet que la croyance en d’autres dieux puisse exister. Dans Chemot/Ex. 15,11 il est explicitement écrit : « Qui est comme Toi parmi les dieux (ba’elim), haChem ?» La Téhila/Psaume 97,9 le dit en d’autres termes :« Car toi, haChem, tu es le El (Dieu) suprême de toute la terre, infiniment élevé au-dessus de tous les dieux».
On pourrait multiplier les citations qui indiquent que l’existence d’une croyance dans d’autres Dieux est reconnue. Il n’est pas question de l’interdire même si elle est considérée, à juste titre, comme une dégénérescence de la compréhension du divin UN . Elle est considérée comme une dimension inévitable de la croyance humaine. Aucun Dieu n’est bien sûr à la hauteur de haChem mais ils existent et ont droit de cité en dehors des frontières de la terre d’Israël. Cela laisse quand même pas mal d’espace.
Parmi les Sages du XXème siècle le Rav Avraham Isaac Kook développe ce point de vue. Il écrit notamment dans son livre “Orot HaKodesh” (Les lumières de la sainteté) que les formes religieuses anciennes contenaient des « étincelles » de vérité qui trouvent leur accomplissement dans l’unité divine. L’exemple le plus fameux est évidemment le Patriarche Avraham issu d’une société polythéiste.
Judah Halevi ( XIIème s. de l’EC ) montrera très clairement au début de son ouvrage majeur le Kuzari (I, 1) en quoi ce n’est pas la pensée mais la pratique qui est en cause. L’ange dit au roi des Khazars : : « Ton intention (celle du roi paien) est agréable au Créateur, mais tes actes ne le sont pas. »
“Leurs actes”, c’est bien ce qui est reproché aux peuples cananéens et aux adorateurs d’idoles. Leur pratique de l’idolâtrie est condamnable. Elle découle directement du fait que des monuments, des statues, des humains, des animaux ou des végétaux puissent être pris pour des dieux. Dans ce cas l’humanité et le Ciel Lui-même sont rabaissés aux besoins immédiats et tyranniques de la matière. Dès lors, en toute logique, les pulsions instinctives ont libre cours en dehors de toute règle sociale déterminée pour le bien de tous. On retourne à la situation prédiluvienne.
La Torah et d’autres textes accusent les cananéens de se livrer à toutes sortes de débauches : ils brûlent leurs propres enfants sur des feux en offrande à leurs dieux, ils pratiquer le viol et l’inceste et toutes sortes de relations sexuelles interdites, ils usent de violence et de corruption, ils volent et utilisent la magie pour mieux parvenir à leurs fins… En gros la loi du plus fort, et donc la tyrannie dominent. Ce sont ces actes qui sont irréversibles.
Ce qui est décrit ici découle d’un raisonnement logique. Il ne concerne pas tous les polythéistes pris individuellement, et même collectivement. Certains peuples païens peuvent se doter de lois justes. Il n’y a pas d’essentialisation à priori du païen. Par exemple, le roi philistin Avimelekh reproche à Avraham d’avoir cru qu’il voudrait le tuer s’il avait avoué que Sarah était son épouse afin de se l’approprier. Avimelekh revendique une conscience juste. Et Avraham finit par reconnaître en Berechit 20,11 que la “crainte d’Eloqim” -יִרְאַת אֱלֹהִים est bel et bien présente dans ce pays puisque le roi Avimélekh le respecte. Il peut y avoir des païens tout à fait corrects au moins momentanément. Ce qui est en cause c’est la possibilité objective d’une dégradation de leurs mœurs fondées sur l’idolâtrie. Cette dégradation ne peut se faire sur la terre d’Israël promise par haChem à Avraham et à sa descendance. Car il faut un lieu, même limité, pour que le projet de la Torah puisse s’accomplir. Sinon à quoi servirait-elle ?
Cananéens et Israël : une question d’éthique
Moché/Moïse exprime très clairement ce point de vue en Devarim/Dt 4,1 : “Maintenant, Israël, écoute les lois et les préceptes que je vous enseigne, pour les mettre en pratique, afin que vous viviez et que vous entriez en possession de la terre que haChe, Eloqim de vos Pères vous donne.”. C’est appel sera suivi en Devarim/Dt 5 du rappel des 10 paroles/Commandements qui sont devenues universelles.
L’entrée sur la terre est inextricablement liée à l’application des préceptes et des lois.
Le projet de haChem est de montrer à l’humanité les conditions propices au développement d’une vie harmonieuse sur la terre. Israël est son moyen. Ce n’est donc pas d’abord la conquête d’une terre qui est visée.
D’ailleurs il n’y a en réalité même pas besoin de conquête. Comme le dit Vayicra/Lv 18,24-25 : « Ne vous rendez impurs par aucune de ces choses (les pratiques cananéennes) , car c’est par toutes ces choses que se sont rendues impures les nations que je chasse devant vous… le pays a vomi ses habitants. » .
Ce n’est pas Israël, mais la terre elle-même qui vomit ses habitants en raison de leur conduite. C’est leur décadence qui les fait tomber comme un fruit pourri. On le voit très clairement à Jéricho dans le Livre de Yéhosoua/Josué. Il suffit de tourner 7 fois autour de la ville pour que ses murailles s’écroulent..
C’est ainsi que haChem explique à Avraham le retard dans la conquête de Canaan en Berechit 15,16 . S’IL l’avait voulu, la conquête se serait faite en trois coups de cuillère à pot, mais : “ la faute des Emoris (cananéens) n’est pas encore complète jusqu’ici”.19 (trad. :. Et Rachi de commenter: “Pour qu’il soit chassé de son pays avant ce moment-là. Le Saint béni soit-Il, en effet, ne punit pas un peuple avant que la mesure ne soit comble (Sota 9a), ainsi qu’il est écrit : « parce que la mesure est comble, tu le punis en le renvoyant » (Yecha’ya 27, 8).”
Reprenons maintenant le texte des versets 20,16-17-18 de Devarim/Dt cité en introduction pour mieux le comprendre : “ seulement dans les villes de ces peuples que haChem, ton Eloqim, te donne comme héritage, tu ne laisseras pas vivre aucun être. Car tu dois les vouer à l’interdit, le Héthéen et l’Amorréen, le Cananéen et le Phérézéen, le Hévéen et le Jébuséen, comme te l’a commandé l’Éternel, ton Dieu, afin qu’ils ne vous apprennent pas à faire toutes les abominations qu’ils font pour leurs dieux, et vous fauterez devant haChem, votre Eloqim.”.
Comment aborder le si choquant “tu ne laisseras pas vivre aucun être”?
On constatera d’abord que la traduction est impropre. Ce mot “être” se veut la traduction du mot hébreu נשמה (neshamah). Mais “Neshamah” ne veut pas dire “être” . C’est le mot נֵפֵשׁ“nefech” qui désigne l’être vivant quel qu’il soit. Le mot “Neshamah” désigne le troisième niveau de conscience auquel l’humain peut accéder20. Celui de l’intelligence.
Quand le texte dit : לֹא תְחַיֶּה, כָּל-נְשָׁמָה(lo t’hayé col nechamah) cela signifie : tu ne feras pas vivre le troisième niveau d’intelligence … si tu laisses place à l’idolâtrie. Car si tu laisses place à l’idolâtrie, c’est toi qui apprendra d’elle toutes les abominations. Tu seras alors interdit de “neshamah”.
Là encore on voit que la perversion n’est pas réservée aux peuples cananéens. Elle peut devenir celle des Hébreux aussi bien, s’ils se laissent envahir par leurs mœurs. Ce fut le cas pour les rois Shaul, David et Shlomo(Salomon) à des degrés divers, et plus encore pour leurs successeurs. Et c’est la raison pour laquelle la cohabitation sur la terre d’Israël est dangereuse car elle peut tourner à la destruction du projet de la Transcendance. Soit par assimilation aux mœurs idolâtres, soit par destruction physique comme cela s’est produit pour Samson/Simson qui a connu les deux21.
On comprend mieux aussi : Bamidbar/Nombres 33,52 : “ vous déshériterez tous les habitants de la terre devant vos faces et vous détruirez toutes leurs idoles de métal, toutes les images de leurs monuments vous détruirez tous leurs hauts lieux (lieux de culte pour les idoles.
D’autant plus que la racine יָרַשׁ qui est utilisé pour dire “deshériterez” peut s’utiliser aussi bien dans le sens de “déshériter” que dans le sens “d’hériter”. Cela marche dans les deux sens pour tout le monde. Tout dépend du comportement.
C’est d’une brûlante actualité. Le comportement de certains Etats, y compris envers leur propre population ne permet pas d’autre solution que l’éradication des gouvernances criminelles. Comme le dit le Talmud22 , : הַבָּא לְהָרְגְךָ הַשְׁכֵּם לְהָרְגוֹ (trad : « Si quelqu’un vient pour te tuer, lève-toi tôt le matin et tue-le. ».
C’est là où se joue l’irréversibilité du ḥé’rem ( חרם)
Pourquoi cela se joue-t-il sur la terre d’Israël ?
La Terre, dans la Bible hébraique, n’est jamais séparée du Ciel.
Cela est affirmé dès le premier verset de Berechit/Genèse :
א בְּרֵאשִׁית, בָּרָא אֱלֹהִים, אֵת הַשָּׁמַיִם, וְאֵת הָאָרֶץ (trad. : En tête, Eloqim créa les Cieux et la Terre).
Mais ce texte en dit déjà beaucoup plus qu’il n’en a l’air.
Rachi nous le démontre magistralement. Il s’appuie sur le midrach Berechit Rabbah 1:4, pour nous offrir cette interprétation : « Pour la Torah et pour Israël, (qui sont appelés “reshit” ou les prémisses), Eloqim créa le ciel et la terre. »
Rachi explicite cette traduction : pour la Torah, qui est appelée “le commencement de Sa voie”23, et pour Israël, qui est appelé “le commencement de Sa récolte ”24. »
Cela indique clairement que la Création n’a pas d’existence en dehors du projet divin. En conséquence la Terre n’est qu’un aspect, un outil de ce projet et n’a pas de sens pour elle-même. Mais en même temps, ce projet a besoin d’un lieu particulier pour s’accomplir.
Pas n’importe quel lieu mais la terre d’Israël liée dès le départ à la Création. Il y a un lien profond entre le choix particulier de Sion et l’universalité du message d’Israël. Dans la tradition juive Sion est le centre à partir duquel toute la Création s’est développée. On trouve cette référence dans le Talmud de Babylone -, Yoma 54b . Le texte par de la “Even ha-Shetiyya, la Pierre de fondation” qui se trouve dans le Saint des Saints. Le Talmud de Jérusalem est encore plus direct. Rabbi Yohanan demande (Yoma 5:3.) pourquoi elle est appelée Even Shetiyya . La réponse est claire : « Parce que le monde a été fondé à partir d’elle.25 »
Peu importe de savoir s’il s’agit véritablement de la pierre fondatrice du monde. Le propos est clair. C’est à partir d’une pratique dans ce lieu particulier que la Création peut éclairer l’universel. Cela rejoint le commentaire déjà cité de Rachi sur le premier verset de Berechit. C’est ce que dit la Tehila/Psaume 50:1–2 : « De Sion, perfection de beauté, Eloqim resplendit ».
La Torah insiste tout particulièrement sur la terre d’Israël comme lieu privilégié où doit s’accomplir la mission du peuple hébreu.
Pourquoi ne pas s’arranger de n’importe quel bout de terre sur la planète ? Pourquoi ne pas accepter n’importe quelle terre vivable mais très peu peuplée ? En particulier, pourquoi ne pas choisir une terre non peuplée de cananéens idolâtres et agressifs ?
On sait que de grands fondateurs du sionisme tels que Théodore Herzl26, Max Nordau27 ou Israël Zangwill28 et tout le courant appelé “territorialiste” du sionisme n’auraient pas été choqués de voir les Juifs s’installer en Argentine, en Ouganda, au Kenya… ou n’importe où dans le monde. Ce n’est que le septième congrès sioniste de Bale en 1905 qui choisira définitivement Eretz Israel comme terre du retour pour les Juifs.
Mais on sait que les fondateurs du sionisme moderne cherchaient surtout un lieu de refuge pour les Juifs contre l’antisémitisme. Il est intéressant de constater que ce programme minimaliste n’a pas tenu la route. Les Juifs ne peuvent ignorer la Torah car sans la Torah, il n’y aurait tout simplement pas de Juifs. C’est bien pourquoi la terre des Juifs ne peut être une autre terre que celle désignée par la Torah.
Le judaïsme n’est pas qu’une idée, un esprit il lui faut un lieu. La Transcendance ne s’accomplit pas seulement dans la contemplation ou la prière ; Elle exige une organisation concrète de la vie collective où il lui est possible de demeurer..
Dans cette perspective, la terre est le laboratoire où une société entière est appelée à vivre selon l’Alliance comme modèle pour le monde. Hachem désigne cette terre comme “Son lieu de repos”. (Tehila/ Psaume CXXXII,14) : “Ce sera là mon lieu de repos pour l’éternité , là Je demeurerai car Je l’ai voulu”.
Il n’y a pas de revendication concernant une quelconque primauté du sang sur cette terre.
Selon la tradition, ce fut la terre de Chem, le fils de Noa’h après la dispersion de Bavel, puis elle a été occupée par les Géants (Rephidim, Emim, Zouzim, Anakim…) puis par les cananéens, puis par Israël. La terre n’appartient à personne. Seule la Transcendance décide qui l’occupe. HaChem dit : “j’ai donné Séir à Essav (Esau)” et “ Moav à Lot” (Devarim/Dt 2.5 et 2,9). Cela concerne aussi Israël qui peut etre en mesure de pénétrer sur sa terre ou non. Par exemple, “ la génération du Désert n’entrera pas dans mon aire de repos”. (Tehila/Psaume XCV – 8 à 11). Ou encore quand le roi David demande à haChem où il doit s’établir pour régner. Hachem lui répondit : “A Hevron (Hébron) pendant 7 ans pour demander conseil à tes ancêtres avant d’entrer dans Jérusalem (Samuel II , 2-1).
Mais l’exemple le plus emblématique reste Moché/Moise lui-même. Malgré ses 515 supplications29, il n’aura pas accès à la terre où “coule le lait et le miel”. Contrairement à Yosseph/Joseph exilé en Egypte, même ses ossements ne pourront accéder à ce lieu si désiré !! Il ne pourra que la contempler du haut du Mont Pisga à la frontière de Moav et de Canaan ( Devarim/Dt 3:27 ; 34:1-3).
Pourquoi cette dureté de la Transcendance envers son meilleur serviteur ?
Moché/Moise est assigné à se tenir sur une ligne de crête, un lieu d’équilibre entre la terre particulière où doit se développer pratiquement le projet de haChem et la Création dans son ensemble qui est appelée à s’en inspirer. Du haut du Mont Pisga, Moché/Moise surplombe à la fois Israel et le monde dans son ensemble. Il doit poursuivre sa mission afin d’établir un lien entre les deux. C’est en ce sens qu’il est appelé aussi à protéger les Juifs en exil, outil indispensable pour faire connaître en dehors d’Israël le projet divin.
On touche là à l’unicité d’Israël à la fois nation particulière qui combat pour son existence mais aussi lumière pour le monde. Le projet Juif ne se réduit pas aux frontières d’un Etat, même si cet Etat lui est nécessaire, ni à une universalité abstraite. C’est l’Alliance entre le particulier et l’universel qui lui donne son contenu. C’est bien pourquoi Israël ne peut ressembler à aucune autre nation. Il se met en danger en s’affirmant comme une Nation seule comme les autres, mais il se mettrait tout aussi en danger en choisissant la foi au détriment de la terre.
C’est le lot d’Israël que de vivre dangereusement.
- En hébreu dans le texte voir, Pentateuque Deutéronome ch. 20, v. 16, (Choftim – שופטים), Pentateuque Deutéronome ch. 20, v. 17, (Choftim – שופטים), Pentateuque Deutéronome ch. 20, v. 18, (Choftim – שופטים) ↩︎
- En hébreu cela donne : לֹא תְחַיֶּה, כָּל-נְשָׁמָה(lo tkhayé col nechamah). ↩︎
- Prophètes Josué ch. 1, v. 7 ↩︎
- En hébreu voir Pentateuque Nombres ch. 33, v. 52, (Massei – מסעי) et Pentateuque Nombres ch. 33, v. 53, (Massei – מסעי) ↩︎
- לֹא תִרְצָח – Chemot/Ex. 20,12. ↩︎
- « סנחריב בלבל את כל האומות ». Sennachériv est un empereur assyrien qui a régné de 705 à 681 avant l’E.C.. Il a assiégé le Royaume de Juda à l’époque du roi Ezechias et mené des répressions en Judée et en Phénicie, en 701. ↩︎
- Prophètes Josué ch. 1, v. 6 : “sois fort et ferme, oui toi tu feras hériter ce peuple de la terre que j’ai juré de donner à vos pères (Parole de haChem à Yehoshoua/Josué) et encore plus explicitement : Prophètes Josué ch. 6, v. 21 : trad. : Et on interdit à la bouche de l’épée tout ce qui était de la ville (de Jéricho) de l’homme à la femme, du jeune jusqu’au vieux du boeuf jusqu’à la brebis et à l’âne.” ↩︎
- Prononcer le “ḥ ” de “hérem comme un “r” espagnol prononcé très fort au fond de la gorge ou un “ch” allemand comme dans “Ach so” ou dans “Bach”. ↩︎
- Rabbin français du XIème et XIIème s.de l’EC. ↩︎
- Rabbin, médecin, poète (Gérone, 1194 – Acre, 1270) ↩︎
- Amalek est le petit-fils de Essav (Esaü) le frère jumeau de Yaacov-Israel (Jacob). ↩︎
- En hébreu : מִלְחָמָה לַיהוָה, בַּעֲמָלֵק–מִדֹּר, דֹּר ↩︎
- La Bible hébraique présente le peuple d’Amalek comme un peuple nomade ou semi nomade évoluant sur un vaste territoire qui va de l’Egypte au Mont Séir et jusqu’au désert oriental où se se trouve les Madianites (Au jourd’hui l’Arabie Saoudite). Il n’est fixé ni temporellement, ni géographiquement. ↩︎
- Prophètes Samuel 1 ch. 15, v. 3. Le texte est très dur puisqu’il parle d’une extermination totale en précisant qu’elle concerne toute la population (hommes, femmes, enfants) y compris les animaux. ↩︎
- Prophètes Samuel 1 ch. 15, v. 18 précise : וְהַחֲרַמְתָּה אֶת-הַחַטָּאִים (fait interdire les fautifs). Cela permet selon certains de diminuer la portée de l’extermination qui ne concernerait plus que sont qui ont fauté contre Israël. D’autres pensent que les “fautifs” désigne tout le peuple d’Amalek et qu’il n’y a là aucune restriction. ↩︎
- Les commandements qu’il faut appliquer par opposition aux commandements qu’il ne faut pas faire et qui sont au nombre de 365. ↩︎
- Pentateuque Deutéronome ch. 13, v. 16, (Reé – ראה), Pentateuque Deutéronome ch. 13, v. 17, (Reé – ראה), Pentateuque Deutéronome ch. 13, v. 18, (Reé – ראה) ↩︎
- On pourrait aussi citer 2 Rois 13,23 : « Mais haChem leur fit miséricorde et eut compassion d’eux… » ou encore dans Ishai/ Ésaïe 30:18 : « Cependant haChem désire vous faire grâce, et il se lèvera pour vous faire miséricorde.» ↩︎
- En hébreu : לֹא-שָׁלֵם עֲוֹן הָאֱמֹרִי, עַד-הֵנָּה ↩︎
- Le nefech est le premier stade de conscience commun à tout etre vivant. Le rouah ou souffle de vie est le second niveau de conscience et la neshamah le troisième qui ne concerne que l’humain.(voir le Zohar Lekh Lekha 83b ou les textes kabbalistiques) : « Viens et vois : il y a trois degrés qui sont liés les uns aux autres : Nefech, Roua’h et Neshamah. » (En hébreu : « תא חזי, תלת דרגין אינון דמתקשרן דא בדא: נפש, רוח, נשמה ↩︎
- Le personnage fameux de Samson tenait sa force extraordinaire de ses cheveux. Sa naissance miraculeuse d’un couple stérile le destinait à servir haChem. Il s’est assimilé aux mœurs philistines par le biais de sa non moins célèbre maîtresse Dalila. Il a fini par se détruire physiquement tout en détruisant le Temple paien qui lui est tombé dessus sous sa poussée à sa sortie de prison, alors qu’il devait être assassiné. La chute du Temple philistin résonne comme un espoir pour le peuple hébreu. Tout n’est pas perdu.(Livre des Juges chapitres 13 à 16). ↩︎
- Talmud de Babylone, Sanhédrin 72a ↩︎
- Livre Michlei/Proverbes 8:22 : « ה’ קנני ראשית דרכו » Trad. : « HaChem m’a créée (la Torah) comme le commencement de Sa voie », que les Sages appliquent à la Torah. ↩︎
- Jérémie 2:3 :« קודש ישראל לה’, ראשית תבואתה » trad. : « Israël est consacré à haChem, les prémices de Sa récolte. » ↩︎
- לָמָּה נִקְרָא שְׁמָהּ אֶבֶן שְׁתִיָּיה. שֶׁמִּמֶּנָּה הוּשְׁתָּה הָעוֹלָם ↩︎
- Théodore Herzl (1860 – 1904) journaliste, écrivain grand fondateur du sionisme politique au début du XXème siècle. ↩︎
- Max Nordau (1849 – 1923) médecin sociologue hongrois… cofondateur avec Théodore Herzl de l’Organisation Sioniste Mondiale. ↩︎
- Israël Zangwill (1864 – 1926 romancier et essayiste anglais. Il dira pour justifier sa position territorialiste : « La Palestine elle-même a déjà ses habitants ». Théodore Herzl viendra lui demander son soutien pour créer un Etat Juif. ↩︎
- 515 correspond à la valeur numérique des mots hébreux « vaethanan » (ואתחנן et il a supplié) et tefila (תפלה – prière) ↩︎



