Arts et Littérature

ZAYIN


Claire Marin, artiste calligraphe et auteure, nous offre ici sa vision originale de la lettre hébraïque
ז
“zayin”… et sa calligraphie.

Pour ce troisième numéro de la revue, on continue dans l’ordre d’apprentissage calligraphique avec la troisième lettre qui nous est enseignée : Zayin.

Si sa calligraphie est très proche de celle du Vav, au point que dans certains livres où l’écriture est très petite, il est difficile de les différencier, elles se distinguent pourtant fortement l’une de l’autre.

Et « fortement » est bien le terme, puisque Zayin est traduit par « arme » ou « épée » et donc, face à Vav qui relie, se dresse Zayin qui sépare : les deux n’étant pas opposées, mais complémentaires.

La première fois que mon maître de calligraphie, Frank Lalou, nous a parlé de la relation entre ces deux lettres qui se suivent dans l’alphabet hébraïque, il nous a dit la phrase suivante :

« La paix a besoin de la guerre ».

Sur le moment, bien sûr, pour la jeune apprentie que j’étais, cela a fait sens, puis avec le temps, ma réflexion a évolué vers ma propre formulation. Et ce chemin-là, c’est finalement la plus juste illustration de Zayin : le libre arbitre.

Ce libre arbitre qui nous conduit à l’individuation, avec une arme qui n’est heureusement pas nécessairement une épée. Car, si je reprends la phrase stricto-sensu, cela voudrait-il dire que la guerre est le seul moyen de bâtir notre identité ?

A en regarder l’Histoire, il semble trop souvent que oui. Pourtant, dès le premier instant où j’ai vu cette lettre, ce n’est pas une épée que j’ai vue : c’est un calame ; une plume carrée.

Une plume pour écrire, construire, traduire ses pensées.

Ce pouvoir qui nous est donné d’inscrire nos propres idées. Ou nos idées propres.

« Nettoyées » de toutes celles qui nous ont précédés, d’histoires qui ne sont pas les nôtres, de textes qui nous ont tissés, de mots dont on nous a affublés, et que, le plus souvent, sans même nous en rendre compte, nous répétons.

Oui, souvent, nous répétons notre lignée, jusqu’au jour où Zayin nous en sépare, pour tracer notre propre histoire : notre voie, notre voix, notre parole. Comme on sort de l’école, des maîtres, du passé, en allant vers sa propre destinée.

Une destinée qui se ressent calligraphiquement. Tout comme Vav, Zayin comporte 2 traits, mais avec Zayin, le second trait change d’axe de plume. Il choisit d’aller dans une autre direction. Tout comme il choisit de couper en deux le Yod qui constitue sa tête. Sans la couper. Ici on ne coupe pas les têtes. Ici pas de révolution, pas de guerre, pas de colère. Simplement une action. Une action maîtrisée. Un second trait qui jaillit hors du Yod. Pourrait-on oser « Hors de Dieu » ?

Oui, on peut oser. Et même, on doit oser.

Prendre ce droit. De sortir.

Même de Dieu. Surtout de Dieu.

Me revient cet épisode dans la vie de Hannah Arendt, où à la suite de la Shoah, elle va voir son Rabbin pour lui dire qu’elle ne croit plus en Dieu. Et son Rabbin lui aurait alors répondu : « Qui vous le demande ? ».

Zayin nous invite à nous libérer de l’attente. De l’autre, de Dieu, du miracle. Et selon certains commentateurs, même si ces miracles nous sont régulièrement offerts, le judaïsme nous apprend aussi à vivre comme s’ils n’existaient pas. A bâtir notre propre vie.

D’une certaine manière, dès l’instant où Dieu place dans le Jardin d’Éden un arbre interdit, ne pose-t-il pas en même temps la question du libre arbitre ? La question du désir. Celui de transgresser ou pas. A juste titre. Ou pas. Puisque vivre, c’est aussi désirer. Et qu’il va falloir apprendre à être avec ça. Avec ce désir en soi. Qu’il nous faudra canaliser. Et tout autant embrasser.

« Choisis la vie ! »

Comme il est dit dans le Deutéronome.

En cela, la tradition associe même parfois Zayin à un sexe dressé. Ou l’on dit aussi qu’elle est un Vav couronné.

Car en tant que 7e lettre de l’alphabet, on l’associe au 7e jour de la Création. Le jour où la transcendance se repose. On pourrait l’entendre, comme certains exégètes le soulignent, qu’elle repose une part de son pouvoir en l’humain, en cet Adam qui va devoir bâtir sa propre humanité, tout en restant en communion avec l’Ineffable qui l’a créé.

Lekh Lekha. « Va vers toi », dit la transcendance à Avram. « Quitte la maison de ton père ».

Quitte ce Yod par lequel tout commence, par lequel commence mon Nom, le Tétragramme. Va vers la connaissance, la matière, la responsabilité. Incarne-toi, jusqu’à te renommer ; jusqu’à trouver ton Hé, ton « Souffle », qui est la traduction de cette lettre ; jusqu’à devenir Avraham.

Et en écrivant cela, je repense à la première phrase de mon maître de calligraphie et je comprends pourquoi ; pourquoi la guerre, ou pourquoi pas.

Il est gaucher, je suis droitière. Ses traits montent, les miens descendent. Quand il fait le deuxième trait de Zayin, il va vers sa tête. Prenant le risque, chaque fois, de la heurter.
Mais quand je le fais, moi, je ne peux pas la heurter, puisque j’en sors. Comme un nouveau-né. De cette tête qui nous fait être. Et dont nous sommes le corps.

« Je serai qui je serai » dit Dieu à Moïse sur le Mont Sinaï. Peut-être, dit-il, entre les lignes de Zayin : « Je serai ce que tu feras de moi, par tes choix. »

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