Réflechissons

Sion dans la prière juive

Dans la Torah, Sion désigne d’abord la forteresse conquise par le roi David, puis la colline où se trouve le Temple, avant d’en venir à désigner Jérusalem tout entière ; dans la prière, cette évolution se poursuit : Sion devient le point où le ciel et la terre se rencontrent, le lieu où la présence se manifeste dans le monde. Elle n’est pas seulement un espace ; elle est un centre, un point de convergence.

Sion est perçue comme objet du désir puisque l’une des caractéristiques les plus frappantes de la liturgie est que Sion est presque toujours évoquée avec le vocabulaire du souvenir, du retour ou de la consolation.

Dans la Amida, on prie : וְלִירוּשָׁלַיִם עִירְךָ בְּרַחֲמִים תָּשׁוּב « Reviens avec miséricorde à Jérusalem… », puis : בּוֹנֵה יְרוּשָׁלָיִם « Celui qui reconstruit Jérusalem. » mais, dans d’autres passages, la liturgie parle de Sion : כִּי מִצִּיּוֹן תֵּצֵא תּוֹרָה « Car de Sion sortira la Torah » (verset d’Isaïe 2,3 repris dans la liturgie). Sion est ainsi présentée comme la source à partir de laquelle un enseignement rayonne.

Après le repas, dans le Birkhat Hamazon, on demande : וּבְנֵה יְרוּשָׁלַיִם עִיר הַקֹּדֶשׁ… בִּמְהֵרָה בְיָמֵינוּ « Rebâtis Jérusalem, la ville sainte… », puis : בונה ברחמיו ירושלים « Celui qui reconstruit Jérusalem avec miséricorde». La reconstruction n’est pas uniquement architecturale. Les commentateurs y voient le rétablissement d’un ordre où le peuple, la justice, le culte et la paix retrouvent leur harmonie.

Dans la bénédiction après la Haftara1, on trouve une formule célèbre : שַׂמֵּחַ צִיּוֹן בְּבָנֶיהָ « Réjouis Sion par ses enfants. ». Sion apparaît ici comme une mère qui retrouve ses fils dispersés ; le rassemblement est plus qu’un retour géographique : il exprime la restauration d’une unité perdue.

Dans le Naḥem de Ticha be Av, la prière de consolation décrit Sion comme « la ville endeuillée, ruinée, méprisée… », puis demande sa consolation. L’image est presque personnelle : Sion souffre avec son peuple. Elle devient le symbole de toute rupture historique et de toute espérance de réparation.

Le Psaume 137 est omniprésent : אִם־אֶשְׁכָּחֵךְ יְרוּשָׁלָיִם « Si je t’oublie, Jérusalem… ». Mais plusieurs autres psaumes mettent Sion au centre : « Car l’Éternel a choisi Sion. » ou « Ceux qui ont confiance sont comme le mont Sion». Sion représente alors la stabilité, non parce qu’elle est une montagne, mais parce qu’elle est le point fixe autour duquel l’histoire peut retrouver son équilibre.

La littérature kabbalistique associe souvent Sion au point où les différentes dimensions de la réalité se rejoignent. Sion devient le symbole du lieu où la présence trouve une demeure et où les mondes supérieur et inférieur s’accordent. C’est pourquoi la liturgie ne demande pas seulement le retour à Sion : elle demande que Sion soit consolée, c’est-à-dire que la rupture entre ces dimensions soit réparée.

Dans la prière juive, Sion est moins un lieu qu’une orientation. Elle est le centre vers lequel convergent les aspirations, la source d’où rayonne la Torah, le lieu de la présence au milieu du peuple, le symbole de l’unité retrouvée après la dispersion et l’image d’une humanité réconciliée avec son origine et sa vocation.

C’est pourquoi la liturgie parle si souvent de « retourner à Sion » (שיבת ציון, Shivat Tsion). Il ne s’agit pas seulement d’un déplacement dans l’espace. Le retour à Sion signifie le retour à un centre : le rétablissement de l’ordre, de la justice, de la paix et de l’unité. Dans cette perspective, Sion n’est pas seulement un point sur une carte ; elle est le cœur vivant vers lequel tend toute la prière d’Israël.

On peut se demander si assimiler Jérusalem et Sion dans la prière est justifié ; si la réponse est positive, c’est avec une nuance importante. Alors que Jérusalem et Sion sont employées de manière interchangeable dans un langage poétique et liturgique, dans la tradition thoraïque, rabbinique et chez des penseurs comme le Maharal de Prague2, leur assimilation n’est jamais totale : chacune porte une signification propre.

À l’origine, Sion (ציון) désigne un lieu précis : la forteresse conquise par David (II Samuel 5), puis la colline du Temple. Par extension, le nom en vient à désigner Jérusalem tout entière, puis même le peuple d’Israël. Jérusalem (ירושלים), en revanche, désigne la ville dans son ensemble, avec sa dimension historique, politique et communautaire.

Ainsi, les prophètes peuvent passer de l’un à l’autre sans rupture, mais ce n’est pas un simple synonyme : le changement de terme met souvent en valeur un aspect différent. La liturgie suit ce mouvement : le registre est affectif et intérieur.

Chez le Maharal, Sion et Jérusalem ne sont pas totalement synonymes. La distinction est particulièrement cohérente avec sa pensée qui voit dans toute réalité un principe intérieur (penimiyout) et son déploiement extérieur (ḥitsoniyout) et il distingue ce qui relève de la structure et ce qui relève du principe qui l’anime. Il distingue ainsi Jérusalem, comme ville concrète où se manifeste l’ordre collectif d’Israël, de Sion, comme son centre intérieur, son point d’unité. Pour lui, tout être vivant possède un centre qui lui donne cohérence ; de même, Israël possède un centre spirituel : Sion. L’exil n’est pas seulement une dispersion géographique ; il est une perte de ce centre. Le retour à Sion signifie donc la restauration de l’unité intérieure avant même le retour physique. Dans cette perspective, on peut dire que Jérusalem est la cité où se réalise l’ordre collectif d’Israël et Sion est son point intérieur, son principe d’unité. Autrement dit, Sion est à Jérusalem ce que le cœur est au corps. On peut reconstruire une ville ; mais si son centre vivant n’est pas restauré, elle n’accomplit pas pleinement sa vocation.

Plusieurs commentateurs rapprochent Sion (ציון) de la racine ציין, « marquer », « désigner », « signaler ». Sion serait ainsi le « point repère », le lieu qui oriente. À l’inverse, Jérusalem évoque la ville elle-même, son organisation et sa vocation de paix (malgré les débats sur son étymologie exacte). Dans cette lecture Sion est le principe, le centre, la source, le lieu de la présence et de l’orientation qui donne sens et Jérusalem, la manifestation de ce principe dans une ville, une société et une histoire et dans la récitation de la prière, il est parfaitement justifié de comprendre que les deux noms renvoient à une même réalité fondamentale et la tradition liturgique joue d’ailleurs constamment de ce parallélisme.

Sion correspondrait alors à l’intériorité de Jérusalem, non comme une simple partie géographique, mais comme ce qui lui confère sa vocation et son unité. C’est sans doute pour cette raison que la liturgie peut demander à la fois la consolation de Sion et la reconstruction de Jérusalem : la première concerne la restauration du centre vivant, la seconde celle de son expression historique.


  1. La Haftara est le texte des prophètes lu après celle de la péricope hebdomadaire de la Torah. ↩︎
  2. Le Maharal de Prague de son vrai nom Rabbi Yéhouda Betzalel Lowe vécut de 1512 à 1609.de l’E.C..
    ↩︎
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