Avraham

La très véridique histoire d’Avraham

Série 1 – Episode 4 : L’Exil en Egypte


Notre patriarche Avraham (qui ne s’appelait toujours pas Avraham) a glorieusement franchi sa troisième épreuve et se retrouve en terre de Canaan. Il n’y est pas seul. Sa femme Sarah, qui s’appelle encore Saraï, l’accompagne. Il y a aussi son jeune neveu Loth et une cohorte de personnes provenant de Haran. Celles que Avram(Avraham) et Sarah (Saraï) avaient converties à la cause de la Transcendance Une.

Tout allait donc pour le mieux. Hachem avait béni Avram(Avraham) et ceux qui le bénissaient. Selon Rachi1, cela voulait dire qu’il bénéficiera de trois bonheurs : avoir des enfants, devenir prospère et acquérir un nom glorieux dans le monde. Plus encore, HaChem lui déléguait aussi le pouvoir de bénir2.

Ces perspectives radieuses s’accompagnaient du don de la terre de Canaan, lieu nécessaire pour leur accomplissement : « C’est à ta semence (postérité) que je donne cette terre » (berechit 12,7).

Maintenant on aurait pu croire qu’il suffisait d’attendre avec confiance que tout cela se réalise. Avram(Avraham) en profita pour aller visiter le sud de son pays. Il souhaitait se rapprocher du Mont Moria3 et de Jérusalem4 dont il connaissait intuitivement l’importance pour lui-même et pour sa descendance..

Tout aurait pu se dérouler tranquillement si Avraham avait été un être ordinaire. Mais ce n’était pas le cas et de toute façon, un homme ordinaire n’aurait peut-être pas entendu haChem et n’aurait donc reçu aucune promesse.

Notre patriarche, lui, était un être tellement hors du commun que, d’après la tradition, le monde fut créé pour lui. Le midrach nous l’enseigne. Il ne faut pas lire Berechit/Genèse 2,45: “Telles sont les origines du ciel et de la terre, lorsqu’ils furent créés” mais il faut l’interpréter : “les origines des cieux et de la terre sont pour Avraham “.

En effet Rabbi Yehoshoua ben Qot’hah nous l’apprend : “C’est en regard du mérite d’Avraham notre ancêtre que le monde fut créé”6. Lui seul, concentré du futur Israël, avait la capacité d’être cette partie du monde capable de le régénérer. Mais une telle responsabilité se mérite. Cela demande beaucoup d’effort et d’entraînement. C’est pourquoi Avram (Avraham ) va très rapidement être confronté à deux nouvelles épreuves : la quatrième et la cinquième qui sont liées.7

Le verset 10 du chap. 12 de Berechit/Genèse annonce très sobrement l’arrivée de la prochaine catastrophe : וַיְהִי רָעָב, בָּאָרֶץ – (trad. : et ce fut une famine en Canaan.). Trois mots pour annoncer un vrai bouleversement.

Déjà, le premier mot nous fait craindre le pire : “vayehi” ( וַיְהִי ) n’annonce jamais rien de bon dans la Torah. Le professeur Raphaël Draï, nous l’explique : “ce vocable marque une sorte de rétroversion du temps dans le sens de la fatalité”. Et cela à chaque fois qu’il apparaît dans l’Ecriture. Cette fatalité, quelle est-elle ? C’est la nécessité objective d’imposer à Avram (Avraham) deux nouvelles épreuves. En quoi sont-elles indispensables ? Il ne s’agit pas simplement de vérifier la fidélité du patriarche; il s’agit de forger son identité hébraique. Et cela ne peut se faire sur un coup de baguette magique. Le judaïsme rejette toute croyance en la magie.

La famine arrive donc. Elle brûle le pays au sens propre. Si on inverse les lettres du mot hébreu “famine” ( רָעָב -ra’aav) on trouve la racine verbale “ ba’ar בָּעַר “ qui signifie “ brûler”. C’est une terrible famine, mais elle comporte une curieuse particularité : elle ne s’abat que sur le pays de Canaan où se trouve Avram (Avraham). Autant dire qu’il s’agit bien d’un message personnel qui lui est adressé. Un véritable test . Un test, d’accord, mais qu’attend HaChem d’Avram (Avraham) ?

Contrairement au début de la sidra Lekh Lekha de Berechit (chapitre 12; 1,2 et 3) cette fois la Transcendance ne s’exprime pas. Elle ne dit pas explicitement ce qu’elle souhaite. Sans doute veut-Elle laisser la liberté de choix à son protégé. Une seule chose est certaine : il faut réagir sinon la famine ne laissera personne en vie.

Mais comment surmonter cette épreuve ? Avram (Avraham) est placé devant une alternative.

  • Soit il affiche une foi aveugle et s’accroche à sa terre promise. Il se place alors dans une attitude de soumission totale. Seul un nouveau miracle pourrait le sauver8. Certes le jeune Avram a déjà connu des miracles, pourtant le Talmud nous apprend à ne pas trop tirer sur cette corde9.
  • Soit il choisit d’agir et quitte, au moins provisoirement, cette terre, certes promise, mais dont l’accueil reste pour le moins douteux, au moins dans l’immédiat. Puisque la famine ne sévit qu’en Canaan, pourquoi ne pas aller vers d’autres terres plus accueillantes et pourquoi ne pas aller vers l’Egypte proche et florissante ?

Dans tout choix, il y a un risque.

S’il reste, il manifeste sa confiance totale en haChem mais risque d’en mourir. S’il part, il sauve sa vie et celle des siens mais haChem peut interpréter sa décision comme un doute envers Lui. Dans ce cas, son élection risque d’être compromise.

Le même dilemme se posera plus tard à Its’hak en Berechit/ Genèse 26.

Le fils d’Avraham connut la même famine sur les terres de Canaan. Il choisit d’y rester, mais ce ne fut pas de son propre chef. Cette fois, HaChem lui interdira à voix haute et intelligible d’aller en Egypte pour se ravitailler10. Il le lui dira très. Exactement comme l’avait fait son père Avraham quand il lui avait déjà interdit de partir en terre d’Aram pour y trouver une femme non cananéenne11.

Its’hak choisit d’obéir. Il ira s’installer à Guérar12 sur les terres appartenant alors au philistin Avimelekh13. Hachem lui en fut reconnaissant. Il renouvela, en sa faveur, les promesses faites à son père. Cela ne fut pas sans effet. Its’hak creusa des puits sur les terres où avait vécu son père. Il récupéra de l’eau et la terre fructifia énormément au milieu de la désolation générale. Malgré quelques heurts avec le roi philistin Avimelekh, jaloux de sa réussite, il s’en sortit brillamment.

Avram (Avraham) et son futur fils (après lui) sont confrontés à la même famine sur la terre promise. La Transcendance lui dit de ne pas bouger de sa terre car il se doit de défendre l’acquis de son père pour le transmettre à son tour. Itad’hak est responsable d’un héritage. Il agit conformément à son devoir et le fait avec une grande rigueur. Il surmonte toutes les difficultés avec l’aide d’HaChem.

Son père Avraham est dans une situation très différente. Il est le premier. Il n’a pas d’héritage à défendre, pas de référence…mais tout à créer. Il doit donc se débrouiller selon son intuition qui le garde en lien avec le projet de haChem.

Sa réponse reste malgré tout surprenante. Il décide de quitter carrément la terre qui vient tout juste de lui être promise. Il part pour l’Egypte14.

Le départ d’Avram (Avraham) en Egypte signe-t-il une crise de foi ?

C’est la première question qui vient à l’esprit. Nahmanide, un des très grands Sages de la tradition, a osé la poser. Il va très loin dans ce sens. Son commentaire sur Berechit (Genèse) 12,1015 affirme : “Aussi d’avoir quitté le pays au sujet duquel il avait reçu un ordre divin, à cause de la famine, constitue une faute qu’il commit, car Eloqim aurait pu le délivrer de la mort même en temps de famine.» C’est clairement dit : il y a faute !!!

Nahmanide associe cette faute à une autre. Celle commise cette fois en Egypte où Avram (Avraham) fait passer sa femme Saraï (Sarah) pour sa soeur afin de sauver sa vie. Il permettra ainsi qu’elle soit livrée à Pharaon. De ce fait, non seulement il sauvera sa vie, mais il recevra de beaux cadeaux en échange. Nahmanide réprouve sans ambiguité. Il perçoit un comportement qui semble totalement étranger à ce que l’on sait d’Avraham16. Il se sent malgré tout obligé d’atténuer son jugement. Il trouve des circonstances atténuantes : les fautes commises sont bien des fautes mais elles sont involontaires ( בשגגה – bichgaga en hébreu) …

Ce grand Sage juif du XIIIème Siècle, rabbin, médecin, poète et philosophe, en tire la conclusion que la future servitude du peuple hébreu en Egypte prend racine dans ces actes dont Avraham s’est alors rendu coupable.

D’autres commentateurs ne sont pas si sévères et défendent notre patriarche.

Ils se contentent de noter qu’il était fondé à sauver sa vie en recherchant de la nourriture là où il y en avait. La Torah ne place-t-elle pas la vie comme valeur suprême ? Il était aussi normal qu’il ne périsse pas à cause de la beauté de sa femme. Tout le monde se réjouit au contraire que, malgré le danger, Avram (Avraham) ne se soit jamais rebellé contre haChem17.

Mais la condamnation de Nahmanide ne permet pas de comprendre comment l’être choisi par haChem pour sauver le monde de la déchéance, puisse tomber si bas.

Et si l’enjeu était ailleurs ? Si le point crucial de cette épreuve n’était pas une simple question de morale ? Si elle mettait en oeuvre le rapport d’Israël avec les Nations et par là même le rapport à la terre ?

Avraham (Avram) et Sarah ( Saraï) en Egypte

Le même verset annonce dans un même mouvement la famine en Canaan et la descente en Egypte. Les deux sont donc inséparables. Notons qu’il s’agit bien d’une descente. C’est le terme “ יֵּרֶד -iarad“ qui est écrit18. La racine “iarad” signifie “descendre”, mais aussi “tomber au plus bas”. Avram chute19. Les besoins de la chair dominent les besoins de l’esprit. Une sorte de descente aux enfers !!!!

La Torah désigne l’Egypte comme un lieu d’abondance, mais aussi comme un lieu de perdition où la matière, la chair domine l’esprit. Toute femme y est une proie pour les Egyptiens, surtout si elle est belle. Avram, conscient du danger, cache Saraï (Sarah) comme il peut. Il lui demande de se faire passer pour sa sœur, si elle est, par malheur, découverte.

Au passage de la frontière, les Egyptiens l’arrêtent et le questionnent. Au vu de ses réponses embarrassées, ils le fouillent. Saraï (Sarah) est trouvée. Elle est si belle qu’aucun Egyptien n’ose la toucher. Impressionnés, les officiers décident de l’envoyer chez Pharaon, seul digne de la recevoir dans son harem. Pharaon est ravi de l’aubaine Il récompense largement Avram pour la beauté de sa prétendue sœur.

Cette fois l’affaire semble entendue. L’histoire d’Avram et Saraï aurait pu se terminer là sans qu’ils deviennent Avraham et Sarah. Saraï aurait fini sa vie enfermée dans son harem et Avram aurait bénéficié des largesses de Pharaon en Egypte. Personne n’aurait plus jamais entendu parler d’eux, ni bien sur du peuple hébreu après eux. C’eut été le prix à payer pour avoir quitté la terre de Canaan.

Mais haChem veille…

Pharaon veut asservir Saraï (Sarah) . Mais au-delà de Saraï, c’est Israël en gestation qu’il veut étouffer. Il la perçoit intuitivement comme menace pour son Empire. Mais Saraï sait que ce qui se joue. Elle connaît l’enjeu qui la dépasse et tient absolument à rester l’épouse d’Avram (Avraham). D’ailleurs l’Ecriture ne dit aucunement qu’elle ait répondu oui à Avram (Avraham) quand il lui a demandé d’acquiescer. Ce silence ne vaut aucunement adhésion à la proposition de son mari. Il exprime avant tout une foi dans le Créateur. Celui-ci trouvera bien le moyen de la sauver de ce mauvais pas, bien qu’il soit apparemment sans issue. Les Pirkei de Rabbi Eliezer (chapitre 26) développe tout particulièrement cette idée. Il raconte que Saraï prie haChem lorsqu’elle est emmenée chez Pharaon « Elle dit devant le Saint, béni soit-Il : « Maître du monde, Avraham est parti sur Ta promesse, et moi je suis partie avec foi…3: » » Puis elle demande à Dieu de préserver sa pudeur et sa dignité.

Certes, elle n’a aucun moyen, seule, d’échapper à son sort. Mais elle n’est pas seule. Le “Midrash Bereshit Raba 41,2” est explicite : “Rabbi Berekhia dit : Un ange se tenait auprès de Saraï et frappait de toute sa force. Chaque fois qu’elle lui disait : « Frappe ! », il frappait ; lorsqu’elle lui disait : « Arrête ! », il s’arrêtait.”

Dans le Pirké de Rabbi Eliezer ( chapitre 26) déjà cité, l’ange était présent en permanence auprès de Saraï même avant qu’elle fut livrée à Pharaon. Cela expliquerait pourquoi personne ne put l’approcher.

Cette position de Saraï n’évoque-t-elle pas la position de Moché/Moïse en Egypte ? A chaque fois, celui-ci se rendait chez Pharaon pour lui demander de laisser sortir son peuple. A chaque fois Pharaon refusait sans pouvoir attenter à son intégrité. A chaque fois, Pharaon et toute l’Egypte étaient frappés par haChem.

Ainsi est-il écrit en Berechit 12,17 : “Mais haChem affligea de plaies terribles Pharaon et sa maison, à cause de Saraï, l’épouse d’Abram. “. Ces « grandes plaies » (negaïm gedolim – נְגָעִים גְּדֹלִים) renvoient au Livre de Chemot/Exode et aux plaies infligées par haChem au Pharaon qui voulait maintenir les Hébreux en servitude.

Saraï n’est pas une victime passive. L’ange agit selon sa parole. Elle est au cœur de l’exil, encore plus active que Moché/Moise. Ce dernier attendait les frappes décidées par haChem alors que Saraï les déclenche ! Une peu comme Yaacov-Israel se battra contre une mystérieuse apparition à la veille de rencontrer Essav, son frère jumeau et néanmoins ennemi20. L’image donnée d’Israël dans les Textes Saints n’est-elle d’ailleurs pas très souvent celle d’une épouse du divin ?21

Le Midrash poursuit son récit : de « grandes plaies » (negaïm gedolim) atteignirent Pharaon et toute sa maison, empêchant que Saraï soit souillée. Et cela jusqu’à ce que Pharaon comprenne qu’elle est la femme d’Avram.

Comme l’avenir du peuple hébreu dépendait de l’intercession de Moché/Moise auprès de Pharaon, de la même manière il dépend ici de l’intercession de Saraï (Sarah). Plus encore, c’est elle qui décide si l’ange doit frapper et quand. Elle sauve ainsi la possibilité d’une descendance promise, non seulement pour son couple, mais aussi pour tout le peuple hébreu. L’intérêt particulier ne contredit en rien l’intérêt général, bien au contraire.

Pas de terre sans exil, mais pas d’exil sans terre.

On perçoit ici que la famine déclenchée en Canaan et la descente en Egypte ne sont pas une simple épreuve destinée à forger le caractère d’Avram(Avraham) et Saraï (Sarah) . La descente en Egypte ne joue pas le rôle basique d’un service militaire destiné à former la jeunesse. Notre patriarche avait déjà plus de 75 ans et notre matriarche plus de 65 à cette époque !!!

Beaucoup plus profondément ce récit met en place les fondements du rapport du peuple hébreu à la terre comme moyen de son rapport à la Transcendance.

C’est pourquoi cette descente et ses aventures ne se font en rien dans l’ignorance d’haChem. C’est Son projet qu’IL développe. C’est pourquoi Avram (Avraham) et Saraï (Sarah) n’ont jamais douté de son soutien même dans les situations les plus cruelles.

La famine en Canaan indiquait que le projet divin ne pouvait se limiter à cette terre. Hachem-Eloqim n’est pas un Dieu de plus, attaché à une nouvelle terre et à ses futurs habitants. Il s’agit avant tout d’un projet universel ! L’Egypte incarnait cette ouverture à l’universel en tant qu’Empire le plus puissant de l’époque. La terre de Canaan n’a aucun sens en elle-même, mais seulement dans son rapport aux Nations du monde pour faire connaitre le projet de la Transcendance et pour créer les conditions d’une adhésion.

L’Exil n’est pas une défaite. C’est le moment incontournable d’un rapport au monde. Cette dialectique entre la Terre Sainte et l’Exil c’est toute l’histoire du peuple hébreu, puis Juif depuis Avraham jusqu’à aujourd’hui. Exil et Terre d’Israël sont inséparables.

Le Maharal de Prague nous l’enseigne22 : “Et si dans le monde il n’avait été créé qu’Avraham et sa descendance, son niveau aurait été celui de la totale perfection. Il était de la nature d’Avraham et de sa descendance et de la nation élue de n’être qu’une partie de l’humanité; c’était impossible sans les autres Nations car la perfection du monde ne peut être que partielle. ”

Autrement dit, il ne peut exister un monde d’emblée parfait dans sa totalité. Sinon il serait la Transcendance. Or, nous savons que la Transcendance ne peut être le monde. Ce monde n’existerait pas sans le retrait initial de la Transcendance (Tsim-tsoum). La perfection du monde est dans son inachèvement. Elle est à construire. Avraham et sa descendance sont un élément partiel de ce monde qui entre en relation permanente avec lui, comme avec la Transcendance, dans le but de le perfectionner.

C’est pourquoi Avraham lui-même vient du pays d’Aram et d’une famille idolâtre. En se séparant de Aram, il ouvre la voie à une première libération comparable à la future libération d’Egypte. Le pur ne peut venir que de l’impur par décantation.

S’il s’était installé tranquillement en terre de Canaan, Avram (Avraham) n’aurait fait que reproduire la vie des autres peuples qui se succèdent au cours de l’histoire sur une meme terre. Il aurait disparu de l’histoire.

Si, au contraire, il avait oublié la Terre d’Israël pour s’assimiler aux bienfaits matériels de l’Egypte, il aurait aussi disparu de l’histoire.

C’est seulement par ce mouvement d’aller-retour permanent entre l’universel et le particulier que le peuple d’Israël peut subsister comme lumière pour les Nations.

D’ailleurs, au plus profond du gouffre égyptien, cet aller-retour à continuer de fonctionner. Pharaon prit conscience du caractère extraordinaire des personnalités venues à lui. Dans ce sens, il accéda aussi à une certaine connaissance du Ciel. C’est pourquoi il décida une double mesure d’apparence contradictoire à l’égard de Saraï (Sarah) et d’Avram (Avraham). Il les combla de cadeaux d’une part, et d’autre part, il les expulsa sous bonne garde afin qu’ils ne soient vraiment pas tentés de revenir23.

Il les combla de cadeaux exactement comme les égyptiens le firent au moment où les Hébreux sortirent d’Egypte sous la direction de Moché/Moïse24. En effet, nous apprenons en berechit 13, 2 qu’Avraham “était devenu puissamment riche en bétail, en argent et en or “à son retour en Canaan. Ce nouveau statut allait lui permettre de compter sur la terre qui lui était promise. A son arrivée en terre de Canaan il n’était rien. A son retour d’Egypte, il est devenu une puissance. Il battra les 4 Rois25 et s’imposera comme force spirituelle et matérielle sur la terre de Canaan. Il achètera une propriété pour enterrer Sarah et créer le caveau des Patriarches et des Matriarches à Hébron. Ce fut la première terre réellement acquise par les Hébreux26.

L’exil d’Avram (Avraham) et de Sarah ( Saraï) en Egypte a favorisé l’installation en terre d’Israël. Mais Saraï (Sarah) bénéficia aussi de présents très utiles pour l’avenir de son futur peuple. Elle reçut la terre égyptienne de Goshen!27 C’est exactement le lieu où 70 Hébreux viendront s’installer en Egypte sous la direction du troisième patriarche Yaacov-Israel ! 70 est le nombre qui représente la totalité des Nations dans la tradition juive. C’est la dimension universelle d’Israël qui rencontre la dimension universelle de l’Egypte. Exactement comme cela s’est passé avec Avraham et Sarah. On assista alors au même processus; mais à une échelle numérique plus grande, celle qui allait donner un peuple.

Comme Avram (Avraham), Yaacov-Israël et toute sa famille sont obligés de quitter Canaan à cause de la famine. Yaacov-Israël se refusait pourtant à émigrer en Egypte. Mais il apprit que son fils Yosseph (Joseph), qu’il croyait mort, y était vivant. Non seulement il y vivait, mais il était devenu le vice-roi d’Egypte !!!! Cela le décida. IL arriva à Goshen, lieu où le peuple hébreu fut accueilli à son arrivée28. C’est le lieu où il se forma pour atteindre les 600 000 âmes qui lui permettront de devenir un peuple capable de se libérer de la servitude… et de revenir en terre Sainte, après la difficile traversée du désert.

Toujours ce mouvement d’aller-retour qui forge l’identité d’Israël dans l’histoire. Pas d’Israël sans terre, pas d’Israël sans exil. C’est la relation d’Israël au monde pour être en capacité de le transformer.

Même Yosseph/Joseph suivit ce processus. Il arriva bien malgré lui en Egypte29 et y accomplit une carrière formidable. Au sommet du pouvoir il sauva ses frères hébreux qui l’avaient pourtant maltraités. Il mourut en Egypte mais demanda que ses ossements soient enterrés en terre d’Israël, quand les Hébreux y retourneront. Il était conscient de la nécessité de cet aller-retour. Moché/Moïse, puis Yéhoshouha (Josué) accomplirent son voeu. Son tombeau se trouve aujourd’hui à Sichem près de “Naplouse” en Judée Samarie.

Pharaon ne se borna pas à faire des cadeaux à Avram (Avraham) et à Saraï (Sarah). Il les expulsa. Bien que touché par la voix de haChem, portée par le couple hébreu, il se rendit compte, à juste titre, qu’une adhésion de l’Egypte aux principes de la Torah était contradictoire aux intérêts de son Empire. Elle en fissurerait ses fondements.

La descente en Egypte est un concentré de ce que sera toute l’histoire juive jusqu’à aujourd’hui. Elle est synonyme de l’Exil indispensable à Israël pour prendre possession de la Terre qui lui est donnée. L’Egypte est un symbole de cette nécessité. Elle est à la fois matrice et étouffoir. Cette dialectique de la terre et de l’Exil spécifique à Israël est jusqu’à ce jour incomprise des Nations. Les “nationalistes” accusent Israël d’être “cosmopolite”. Les “universalistes” l’accusent d’être “particulariste”.

Avraham et Sarah doivent s’ouvrir sur le monde pour prendre pied en Canaan, en toute connaissance de cause. Ils doivent connaître l’impur pour distinguer le pur. Its’hak, son fils, doit s’enraciner en Canaan pour y faire fructifier le projet de haChem. L’ouverture et l’enracinement sont les deux faces d’un même projet.

Comment comprendre que “Dieu donne à Israël une terre déjà habitée et annonce qu’il connaîtra l’Exil dans une terre étrangère ? “30 . C’est urtant la clé pour échapper au particularisme réducteur et fermé sur lui-même (dictature nationaliste et raciste), comme à l’universalisme détaché du réel (dictature mondialiste). C’est la clé pour éviter ces deux pôles qui ont montré, dans l’histoire des Nations, à quel point ils étaient sources d’idéologies totalitaires.


  1. Commentaires de Berechit 12,2 . selon le midrach Béréchit Raba 39,11.
    ( Pentateuque Genèse ch. 12, v. 2, Le’h Le’ha – לך לך ↩︎
  2. Berechit 12,3 : Pentateuque Genèse ch. 12, v. 3, Le’h Le’ha – לך לך ↩︎
  3. Le Mont Moria est un autre nom pour le Mont Sion dans la Torah. Le Mont Moria est le lieu de l’Akeda ou non sacrifice d’Its’haq le futur fils d’Avraham et Sarah. Pentateuque Genèse ch. 22, v. 2, (Vayera – וירא ↩︎
  4. Ville qui deviendra la capitale du royaume hébreu de David en 1000 ans avant l’E.C.. ↩︎
  5. אֵלֶּה תוֹלְדוֹת הַשָּׁמַיִם וְהָאָרֶץ,בְּהִבָּרְאָם -(èlé toldot hachamayim véarets béavr’am) – trad. : ce sont les générations des cieux et de la terre quand ils furent créés. Pentateuque Genèse ch. 2, v. 4, Berechit –בראשית ↩︎
  6. Voir le Maharal de Prague, “Les Hauts faits de l’Eternel” – (traduit par Edouard Gourévitch – Editions du Cerf p. Chap. V p.93. ↩︎
  7. Raphael Drai (1942 – 2015) “Avraham ou la recréation du monde” – Edition Fayard – p.144. “vayehi” (
    וַיְהִי) en grammaire biblique est introduit par un vav conversif. Cela signifie qu’il transforme un verbe à l’inaccompli (futur) en passé. Ce qui doit arriver est donc inéluctable. C’est comme s’i c’était déjà passé. ↩︎
  8. Rappelons qu’il en avait déjà connu un quand le tyran Nimrod l’a plongé dans la fournaise et qu’il en est ressorti indemne (Revue n°2 “Avraham ! Avraham ! Saison 1 épisode 2.” ↩︎
  9. אין סומכין על הנס» (Ein somkhin al hanès) — « On ne doit pas compter sur un miracle.»Talmud de Babylone Pessa’him 64b – Talmud de Babylone Ketoubot 61b ↩︎
  10. וַיֵּרָא אֵלָיו יְהוָה, וַיֹּאמֶר אַל תֵּרֵד מִצְרָיְמָה שְׁכֹן בָּאָרֶץ אֲשֶׁר אֹמַר אֵלֶיךָ –trad. : haChem se fit voir à lui et dit : ne descend pas en Egypte; demeure sur la terre que je dirai. Pentateuque Genèse ch. 26, v. 2, Toledot ↩︎
  11. Berechit sidra ‘Hayé Sarah‘ chap. 24. Le retour d’Its’hak dans le pays d’où venait son père aurait été considéré comme une régression. Un retour à la case départ et donc un rejet de l’élection par haChem. ↩︎
  12. Le Guérar de la Bible est situé aujourd’hui dans la bande de Gaza. ↩︎
  13. Le roi Avimélekh était bien connu d’Avraham puisqu’il a lui aussi résidé sur ses terres et eut quelques différends avec lui (voir berechit/Genèse chap. 20). ↩︎
  14. Selon le site internet “Albert Tours Private Tour Guide in Israel Bible – History – Archaeology
    ”, on pourrait dater la descente en Egypte d’Avraham et Sarah en -1736 avant l’E.C. et plus précisément au 15 Nissan 2024 du calendrier hébraique sous le règne du puissant pharaon Sobekhotep. Le 15 Nissan est le jour de Pessa’h. et de la libération d’Egypte !!! Ce site n’est certes pas une référence scientifique académique, mais il révèle cette possibilité sur la base d’un papyrus bien réel et connu des spécialistes appelé “ Ipou-Our” (Ipuwer en anglais) conservé à Leyde aux Pays-Bas. ↩︎
  15. Pentateuque Genèse ch. 12, v. 10, Le’h Le’ha –לך לך ↩︎
  16. דע כי אברהם אבינו חטא חטא גדול בשגגה – trad. : connais qu’Avraham notre Père a fauté une grande faute par inadvertance. ↩︎
  17. Le Midrach tan‘houma Lèkh lekha 5, les Piqué de Rabbi Eliezer 26, Rachi et d’autres textes vont dans ce sens. ↩︎
  18. Pentateuque Genèse ch. 12, v. 10, (Le’h Le’ha – לך לך ↩︎
  19. A l’inverse la Torah parle de “montée”(alah) vers “Canaan” la Terre promise puis donnée à Israël.
    ↩︎
  20. Berechit 32, 23-32 ↩︎
  21. Par exemple «Je te fiancerai à moi pour toujours… dans la justice, le droit, la fidélité et la miséricorde.
    » (le prophète Osée 2:21-22 selon la numérotation hébraïque). D’autres et multiples références sont possibles où Israël est explicitement représentée comme une femme. ↩︎
  22. “Les Hauts faits de l’Eternel” (Guevourot haChem”) – traduction Edouard Gourévitch – Editions du Cerf collection judaisme p. 101 -102. ↩︎
  23. Ce que feront pourtant leurs descendants, par l’intermédiaire de Yosseph (Joseph) puis de Yaacov-Israel et tous ses enfants. ↩︎
  24. Chémot/Exode 12 – 35-36 : “et haChem avait inspiré pour ce peuple (Hébreu) de la bienveillance aux Égyptiens, qui lui demandèrent (des vases d’or et d’argent) , de sorte qu’ils en bénéficièrent des Égyptiens. “ ↩︎
  25. Berechit chapitre 14. ↩︎
  26. Pentateuque Genèse ch. 23, v. 16, ‘Haye Sarah – חיי שרה
    ↩︎
  27. Pirké de Rabbi Eliezer chapitre 26 ↩︎
  28. Berechit 46,28 et 46,34 ↩︎
  29. Berechit 37, 27 et 28 . Il fut vendu comme esclave par ses frère à des marchands qui l’emmenèrent et le revendirent en Egypte. ↩︎
  30. Shmouel Trigano – “Le judaisme et l’esprit du monde “ p.384. ↩︎

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