Transmission

Les multiples facettes du sionisme


Qu’est-ce que le sionisme ? Pour beaucoup le mot “sionisme “ évoque une idéologie une et indivisible pour le meilleur… et le plus souvent pour le pire. Cela se résume à vouloir créer un Etat pour les Juifs dispersés. 
Tout d’abord, il est important de noter, que depuis la destruction du Temple et de la Judée, il a toujours existé une communauté juive sur la terre de Judée, et en particulier à Jérusalem, Safed, Tibériade ou Hébron. les 4 villes saintes du judaïsme. Cette communauté a eu des hauts et des bas. Mais elle a été renforcée tout au long des siècles par la venue de juifs motivés par la Torah ou chassés par les expulsions et les persécutions.
Le “sionisme” a une histoire complexe qui offre de multiples facettes. Il s’est développé à la fois en Europe et en Orient. Jean-Loup Capelle nous présente les 5 principaux courants qui ont marqué son histoire mais qui ne la résume pas.

On peut classer le sionisme en cinq appartenances dont l’origine se situe en Europe entre le XIXème et le début du XXème siècle.  :

1/ Le sionisme libéral incarné par Théodor Herzl et Haïm Weizmann.

2/ Le sionisme religieux fondé par les rabbins Judah Haï Alkalai, Tzvi Hirsch Kalisher, et le Rav Avraham Isaac Kook

3/ Le sionisme socialiste avec Dov-Ber Borokhov fondateur de Poale Tsyion, (en hébreu פועלי ציון ou “ouvriers de Sion”) et David Ben Gourion (David Grun). Ce courant a été influencé par Moses Hess (1812 – 1875) 1, véritable initiateur du sionisme en Europe, et plus particulièrement du sionisme socialiste.

4/ Le sionisme culturel conçu par Ahad Ha’Am ( Asher Ginzberg ).

5/ Le sionisme révisionniste de Vladimir Ze’ev Jabotinsky, Menahem Begin.

6) Le sionisme sépharade oriental

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1/ Le sionisme libéral incarné par Théodore Herzl et Haïm Weizmann

Théodore Herzl est né le 2 mai à Pest (actuelle Budapest) en Hongrie et a grandi dans une famille juive ashkénaze peu religieuse. Ses parents sont des représentants typiques de la bourgeoisie juive qui s’est constituée au cours des années 1850 avec l’émancipation progressive des juifs d’Autriche-Hongrie. Herzl a d’abord fréquenté un collège technique, avant de poursuivre ses études dans un lycée, où l’enseignement était davantage orienté vers les humanités classiques. Par la suite, sa famille s’installe à Vienne, où il poursuit sa scolarité avant d’étudier le droit à l’Université de Vienne et d’obtenir un doctorat.

Il abandonne rapidement son travail de juriste et s’essaye à l’écriture de vaudeville, sans succès. Pourtant il se fait remarquer en tant qu’écrivain par le directeur du journal de Vienne Neue Frei Presse. Celui-ci en fait son correspondant à Paris en 1891 pendant quatre ans. Herzl est heureux d’être dans le pays qui fut le premier à émanciper les Juifs. Il écrit de longs articles sur la vie parisienne, la culture et la littérature. Il prend conscience de la politique en suivant les débats à la chambre des députés. Témoin de l’agitation politique permanente, des grèves ministérielles qui secouent la IIIème République, il découvre avec inquiétude l’essor de la presse antisémite avec ses partis politiques et ses porte-paroles. Cet antisémitisme ne lui était pas inconnu, il l’avait rencontré tant dans son enfance que durant ses études.

A la fin de l’année 1894, il est mandaté pour couvrir l’affaire Dreyfus qui secoue la société française. Ce procès concerne un capitaine juif accusé d’espionnage au profit de l’Allemagne et revêt un caractère profondément antisémite.

Au début de l’affaire, Herzl a même reconnu que Dreyfus pouvait effectivement être coupable et n’a même pas mentionné son identité juive dans les rapports qu’il a rédigés. Toutes les apparences semblaient défavorables au capitaine. Cependant, très vite, Herzl a commencé à douter. Cette affaire présentait trop d’anachronismes ; elle était trop bien ficelée et orchestrée par la caste militaire. Dreyfus représentait également une occasion inespérée pour les milieux anti juifs. Leur haine envers les juifs pouvait s’exprimer sans retenue. Herzl fut convaincu d’une réalité à laquelle il n’avait d’abord pas voulu croire : Dreyfus avait été condamné non pas en tant que traître, mais en tant que juif.

Il assista à la parade de dégradation du capitaine Dreyfus, le 5 janvier 1895 dans la cour de l’École militaire de Paris. Herzl fut le témoin des insultes haineuses et vengeresses : « Mort aux Juifs ! À mort le traître ! À mort Judas ! » Pour Herzl, le choc fut brutal. Il est alors clair pour lui qu’un juif sera toujours considéré comme un étranger. L’unique solution aux problèmes d’émancipation du peuple juif et de l’antisémitisme est la création d’un état indépendant.

En février 1896, Der Judenstaat (L’État des juifs) est publié à Vienne.

Le sous-titre « Tentative de solution moderne à la question juive», résume parfaitement la pensée de Herzl : l’intransigeance de l’antisémitisme exige une réponse politique globale qui passe par l’établissement d’un État juif, soutenue par l’immigration des juifs de la diaspora et placée sous l’égide internationale. La force de ce livre réside dans sa proclamation nationale qui s’oppose à l’idéal d’intégration des juifs dans les pays européens, défendu par la bourgeoisie juive et les autorités religieuses en Europe occidentale. Bien que critiqué par certains rabbins, il rencontre un franc succès, notamment en Europe orientale où il trouve un écho favorable parmi certaines masses juives. Depuis les années 1880, le mouvement des “Amants de Sion”, qui défendait le retour des juifs en Terre d’Israël, avait déjà vu le jour. Herzl n’avait pas conscience de ce dynamisme au sein du judaïsme, qui lui fournira le soutien populaire nécessaire au sionisme, un mouvement politique jeune, dynamique et en rupture avec les idéologies dominantes. Herzl s’engage alors dans une intense activité politique pour mettre en œuvre son projet. Il profite de ses relations dans le milieu journalistique pour faire connaître ses idées et obtenir des fonds auprès des milieux financiers juifs. 

Theodor Herzl organise le Premier congrès sioniste à Bâle en Suisse, du 29 au 31 août 1897.  Dans la grande salle du Stadtkasino, ornée de drapeaux blancs portant l’étoile de David, deux cent cinquante délégués dont dix-sept femmes venues de vingt-quatre pays, se réunissent pour cet évènement marquant.

Nathan Birnbaum (1864-1908) et David Farbstein (1868-1953) évoquent les aspects sociologiques et économiques du mouvement sioniste.

Max Bodenheimer présente plusieurs propositions dont la création d’une banque et d’un Fonds national.

De son côté, Moshe Schnirer estime qu’aucune immigration vers la Palestine ne doit être envisagée tant que les « garanties juridiques et la reconnaissance internationale » ne seront pas accordées conformément aux objectifs du mouvement.

Kaminka établit un bilan de l’implantation juive sur la terre juive appartenant alors à l’Empire Ottoman sous le nom de vilayet de Syrie ou « Syrie du Sud ».

Adam Rosenberg de New York parle des conditions générales et Marcus Ehrenpreis de la langue hébraïque. Le professeur Shapira demande la fondation d’une université hébraïque en Palestine. Ce congrès fonde l’Organisation sioniste mondiale dont le président élu est Herzl et le vice-président Max Nordau.

Cette réunion marque un tournant décisif dans l’histoire du mouvement qui devient officiellement mouvement « sioniste-politique ». Herzl propose son programme, qu’il qualifie lui-même de « plan de réunification nationale juive ».

« Le sionisme aspire à établir en Palestine, pour le peuple juif, un foyer garanti par le droit public. A cette fin, le congrès envisage les moyens suivants :

1. L’encouragement de l’implantation en Palestine des travailleurs agricoles, ouvriers et artisans juifs.

2. L’unification et l’organisation de communautés juives dans des groupes généraux et locaux conformément aux lois de leurs pays respectifs.

3. Le renforcement de sa conscience juive et de la conscience nationale.

4. La préparation d’actions afin d’obtenir l’accord des divers gouvernements, nécessaires à l’accomplissement du but du sionisme.

Pour Herzl, il n’est pas possible de constituer un État juif sans garantie ni reconnaissance internationale. Selon lui, l’immigration en Palestine doit donc s’effectuer de manière officielle, afin d’éviter qu’une immigration illégale n’expose les Juifs aux répressions et aux expulsions.

Afin de concrétiser son projet en Syrie du Sud ottomane, Herzl doit d’abord obtenir l’accord de la Sublime Porte. Il rencontre le sultan ottoman Abdülhamid II en 1901, mais n’obtient aucune concession. Il se tourne alors vers une intense activité diplomatique auprès de plusieurs souverains européens, parmi lesquels l’empereur d’Allemagne Guillaume II, le roi d’Italie, le pape Pie X ainsi que des ministres russes, dans l’espoir d’obtenir leur soutien. Ses démarches ne produisent cependant que de très faibles résultats.

Herzl se présente alors comme le représentant du peuple juif, bien que les thèses sionistes soient encore loin de faire l’unanimité parmi les Juifs. Il s’efforce de convaincre les dirigeants européens de l’intérêt qu’ils auraient à soutenir la création d’un foyer national juif en Palestine. À partir de 1902, il concentre ses efforts sur la Grande-Bretagne et obtient du ministre britannique des Colonies, Joseph Chamberlain, une proposition visant à établir un foyer national juif en Ouganda. Cette solution est toutefois majoritairement rejetée lors du VIe Congrès sioniste, en août 1903, puis définitivement abandonnée après la mort de Herzl, le 3 juillet 1904, en Autriche. Sa disparition met également, pour un temps, entre parenthèses la priorité accordée aux démarches diplomatiques qui lui étaient chères.

Si Herzl ne parvient pas, de son vivant, à obtenir l’accord international qu’il juge indispensable à la réalisation de son projet, il réussit néanmoins à faire du sionisme un mouvement organisé et reconnu. Au lendemain du premier Congrès sioniste de Bâle, il écrit dans son Journal : « À Bâle, j’ai créé l’État juif. Si je disais cela aujourd’hui publiquement, un rire universel serait la réponse. Dans cinq ans peut-être, dans cinquante sûrement, tout le monde comprendra. »

Cette formule est souvent présentée comme prémonitoire : un peu plus de cinquante ans après le Congrès de Bâle, l’État d’Israël est proclamé le 14 mai 1948. Herzl avait également exprimé le souhait d’être un jour enterré dans l’État indépendant que le peuple juif aurait fondé en Palestine. Il meurt à l’âge de 44 ans, le 3 juillet 1904, sans voir son rêve se réaliser. Conformément à ce vœu, ses dépouilles sont transférées au mont Herzl, à Jérusalem, dans le jeune État d’Israël, le 17 août 1949.

Haïm Weizmann

Haïm Weizmann est né en 1874 dans une famille juive traditionnelle de quinze enfants, à Motol, située alors dans l’Empire russe (aujourd’hui en Biélorussie). Comme beaucoup de Juifs d’Europe de l’Est, il grandit dans un contexte marqué par la discrimination, les restrictions et les pogroms récurrents.

Il reçoit d’abord son instruction au ”cheder”2, l’école élémentaire religieuse juive traditionnelle, puis est inscrit dans une école professionnelle. Une fois diplômé, et malgré des moyens financiers très limités, il poursuit des études de chimie en Allemagne puis en Suisse, avant de s’établir en Angleterre.

En 1896, alors qu’il se trouve à Berlin et qu’il est déjà membre d’un groupe d’étudiants sionistes, Weizmann découvre un petit ouvrage intitulé L’État juif, publié par le journaliste viennois Theodor Herzl. Sur le plan des idées, le livre n’apporte rien de nouveau à son groupe ; en revanche, Weizmann est profondément marqué par la personnalité de Herzl. Il écrit qu’il y avait dans son texte « de l’audace, de la clarté et de l’énergie ».

Faute de ressources financières, il ne peut se rendre au premier Congrès sioniste, à Bâle en 1897. Il ne fait la connaissance personnelle de Theodor Herzl qu’en 1898, à l’occasion du IIe Congrès sioniste, également à Bâle. Par la suite, il participe à d’autres congrès sionistes en tant que délégué et joue un rôle de premier plan lors du congrès de 1901, où il se distingue par son engagement et par son influence sur les débats du mouvement.


En 1904, il accepte un poste de professeur de chimie à l’Université de Manchester et s’installe en Grande-Bretagne. Profondément impliqué dans le mouvement sioniste, il est convaincu que la survie des Juifs nécessite l’appui d’une grande puissance. Sa stratégie consiste donc à aligner clairement le renouveau national juif sur les intérêts de la Grande-Bretagne.

Arthur Balfour et Haim Weizmann se rencontrent en 1906 à Londres. Cette entrevue est considérée comme décisive pour l’établissement d’un foyer juif en Palestine. Balfour n’est pas spontanément sensible au sionisme, mais il est intellectuellement curieux, imprégné de culture biblique et réceptif aux arguments historiques. Weizmann lui explique alors que l’attachement juif à la terre d’Israël n’est ni colonial ni artificiel, mais civilisationnel et continu. Cette rencontre marque profondément Balfour, et leurs échanges se poursuivent au cours des années suivantes. Une anecdote rapporte même que Balfour aurait suggéré l’Ouganda comme alternative à la future Palestine Mandataire, ce à quoi Weizmann aurait répondu : « Monsieur Balfour, accepteriez-vous Paris à la place de Londres ? »

Dès le début de la Première Guerre mondiale, Haim Weizmann développa un procédé permettant de produire de l’acétone par fermentation de maïs et d’autres féculents. Cette invention contribua fortement à l’effort de guerre britannique et renforça son influence auprès du gouvernement britannique.

En échange de son soutien au projet sioniste, Weizmann ne demanda ni titres ni richesses personnelles, mais la reconnaissance d’un foyer national juif en Palestine. Cette démarche aboutit à la déclaration Balfour de 1917.

Devenu une figure majeure du sionisme, Weizmann chercha également à établir un dialogue avec les représentants arabes. En 1918, il rencontra l’émir Fayçal à Aqaba. Malgré leurs divergences politiques, les deux hommes nouèrent une relation amicale et signèrent un accord de coopération rédigé par T. E. Lawrence, dit Lawrence d’Arabie.

En 1920, Haim Weizmann fut élu président de l’Organisation sioniste mondiale, puis de l’Agence juive en 1929. Il parcourut notamment les États-Unis et l’Afrique du Sud afin de recueillir des fonds et de préparer l’installation des Juifs en Palestine, convaincu que le projet sioniste devait se construire progressivement.

En 1934, il s’installa à Rehovot, où il fonda un centre scientifique qui deviendrait l’Institut Weizmann des sciences. Face à la montée du nazisme et aux restrictions britanniques sur l’immigration juive, Weizmann tenta de maintenir le dialogue avec Londres, une position de plus en plus critiquée par le Yichouv ou Foyer Juif en Eretz Israël.

En 1942, il se rendit aux États-Unis pour contribuer à l’effort de guerre et participa à la conférence de Biltmore, qui marqua toutefois ses divergences avec David Ben Gourion sur l’attitude à adopter envers les Britanniques. Après la guerre, son influence diminua, mais il continua à défendre la création d’un État juif. En 1947, il soutint le plan de partage de la Palestine proposé par l’ONU, en demandant que le Néguev soit inclus dans l’État juif. Sa vision contribua ainsi à façonner l’Israël moderne.

Pour la première fois depuis l’exil romain, la nation juive était reconnue comme une entité politique légitime par une puissance souveraine.

L’héritage de Weizmann :

Premier président de l’État d’Israël en 1949, Haim Weizmann fut à la fois un scientifique et un homme d’État, tourné vers la modernité tout en restant profondément attaché à son peuple. Il avait compris que la question juive ne relevait pas seulement de l’histoire ou de la culture, mais aussi d’une légitimité politique. Son parcours rappelle que les idées et les individus peuvent changer le cours de l’histoire, parfois même dans un laboratoire, si le moment est opportun.

Haim Weizmann mourut le 2 novembre 1952 à Rehovot, à l’âge de 78 ans. Alors que Theodor Herzl avait lancé le mouvement sioniste politique, Weizmann contribua à transformer ce projet en une réalité diplomatique et politique.

2/ Le sionisme religieux : les rabbins Judah Alkalai, Tsvi Hirsh Kalisher, et Avraham Isaac Kook

Judah Haï Alkalai

Né en 1798 à Sarajevo, dans l’Empire ottoman, Judah Haï Alkalai est un rabbin connu pour avoir défendu le retour des Juifs en Palestine. Par ses idées et ses actions, il est considéré comme l’un des précurseurs du sionisme moderne, avant même l’apparition du mouvement politique incarné par Theodor Herzl. Il fut également l’un des premiers partisans du mouvement des « Amants de Sion » et un promoteur du principe du « retour à Sion ».

Emmené très jeune à Jérusalem, Alkalai y grandit et reçut une formation rabbinique. À l’âge de 25 ans, il s’installa à Zemun, en Croatie, où il devint rabbin et enseigna l’hébreu aux membres de sa communauté.

Il publia plusieurs ouvrages en ladino3. Dans son premier livre, Darkei Noam, il affirma que le retour physique en terre d’Israël constituait une étape nécessaire vers la rédemption. Il distinguait ce retour concret du simple retour spirituel, fondé sur la repentance et le respect des commandements. Cette position provoqua de vives réactions parmi les Juifs orthodoxes. Dans son ouvrage suivant, Shalom Yerushalayim, il répondit aux critiques et défendit ses idées proto-sionistes.

Selon Alkalai, l’exil devait être considéré comme une situation provisoire et anormale, appelée à prendre fin par le retour effectif du peuple juif en terre d’Israël. Après l’affaire de Damas, en 18404, il exhorta les Juifs à voir dans cet événement un avertissement divin destiné à leur faire prendre conscience de leur condition d’exilés.

Convaincu que Eretz Israel constituait la seule destination possible, il parcourut l’Angleterre et plusieurs pays d’Europe afin de trouver des soutiens à son projet. En 1852, il fonda une association destinée à favoriser l’établissement des Juifs en terre d’Israël, sans toutefois obtenir de résultats immédiats.

En 1871, il quitta sa communauté de Zemun pour s’installer en Eretz Israel , où il participa activement à une association œuvrant à l’implantation des Juifs au pays. Ses écrits eurent cependant une influence durable, notamment son ouvrage en hébreu ‘Goral Ladonai’ — « Le sort pour le Seigneur » — consacré à la rédemption d’Israël, au retour à Sion et à la conviction que le destin du peuple juif relevait de la providence divine.

Judah Haï Alkalai fut ainsi l’un des principaux inspirateurs du proto-sionisme. Ses idées contribuèrent à préparer le terrain aux mouvements des « Amants de Sion », puis au sionisme politique de Theodor Herzl.
Il mourut le 1er septembre 1878 à Jérusalem.

Tzvi Hirsh Kalister

Né en 1795 à Lissa, en Pologne, Tzvi Hirsch Kalischer fut un rabbin orthodoxe allemand et l’un des précurseurs du sionisme religieux. Il défendit l’idée d’un retour progressif des Juifs en Palestine, non pas par un miracle soudain, mais grâce à des actions concrètes : l’achat de terres, l’installation de fermiers juifs et la création d’organisations de défense.

En 1862, il publia “Derishat Tsion” (« La recherche de Sion »), ouvrage majeur du proto-sionisme. Il parcourut ensuite l’Europe afin de convaincre des rabbins, des philanthropes et des organisations juives de soutenir l’implantation en Eretz Israël.. Ses efforts contribuèrent notamment à la création de l’école agricole de Mikvé-Israël en 1870.

Contrairement à Theodor Herzl, son projet ne reposait pas sur le nationalisme moderne, mais sur l’alliance biblique entre le peuple juif et Dieu. Il estimait néanmoins que la rédemption devait commencer progressivement, par l’action humaine.

Tzvi Hirsch Kalischer mourut à Toruń en 1874.

Kalister expliquait lui-même dans Dérishat Tsyion :

« La rédemption d’Israël à laquelle nous aspirons, ne saurait être conçue comme un miracle soudain le Tout- Puissant, béni soit son Nom ne descendra pas subitement du ciel pour ordonner à son Peuple de se mettre en marche. Il n’enverra pas le Messie du ciel en un clin d’œil pour sonner la trompette annonçant le retour des dispersés d’Israël et les rassembler à Jérusalem. Il n’entourera pas la Ville Sainte d’un mur de feu et ne fera pas descendre le temple du ciel.

Les félicités et les miracles promis par ses serviteurs, les prophètes se réaliseront assurément, tout s’accomplira, mais nous ne fuirons pas dans la terreur et la peur, car la rédemption d’Israel viendra progressivement et le rayon de la délivrance brillera peu à peu ».

Il décède à Torun en 1874 à l’âge de 79 ans.

Abraham Isaac Kook

Né en 1865 à Griva, en Lettonie, dans une famille religieuse, Abraham Isaac Kook fut marqué à la fois par la tradition orthodoxe lituanienne et par le hassidisme. Élève brillant, il étudia notamment à la yeshiva de Volozhin avant de devenir rabbin.

Au tournant du XXᵉ siècle, il développa une vision originale du sionisme. Contrairement à de nombreux rabbins orthodoxes, il soutint les pionniers laïcs, considérant que leur travail de la terre pouvait participer à la rédemption du peuple juif et préparer la venue du Messie. Selon lui, même les révolutionnaires sionistes agissaient, parfois sans le savoir, dans le cadre d’un dessein divin.

Après son arrivée en Eretz Israël en 1904, il devint rabbin de Jaffa, puis de Jérusalem. En 1921, il fut nommé premier grand rabbin ashkénaze de la Palestine mandataire. Il fonda également, en 1924, la yeshiva Mercaz Harav, destinée à former une nouvelle génération de rabbins sionistes.

Sa pensée cherchait à rapprocher les Juifs religieux et les sionistes laïcs en conciliant fidélité à la tradition, retour à la terre d’Israël et renouveau national. Développée dans ses carnets et ses écrits, elle mêlait philosophie, mystique et poésie.

Ainsi, alors qu’Alkalai et Kalischer avaient posé les fondements pratiques et religieux du retour à Sion, Rav Kook lui donna une dimension théologique et mystique, contribuant à structurer et à légitimer le sionisme religieux.

3/ Le sionisme socialiste : Paolé Sion, Dov-Ber Borochov (1881–1917) et David Ben Gourion (1886 – 1973)

L’influence du socialisme sur le sionisme en Russie a été profonde. Il est apparu à la fin du XIX siècle, principalement parmi les Juifs d’Europe, particulièrement en Russie.

Après les pogroms tsaristes de 1881, beaucoup de jeunes juifs russes furent attirés à la fois par les idées socialistes et par l’idéal d’un renouveau national juif.

Les sionistes travaillistes estiment qu’un Etat juif ne peut être créé que grâce aux efforts d’implantations juives de la classe ouvrière en Eretz Israel et à la construction d’un Etat par la création d’une société juive progressiste de Kibboutzim et Mochavim ruraux et un prolétariat urbain.

Apparaissent plusieurs mouvements socialistes au début du XX siècle :

1/ Haopel Hatzair (Le jeune travailleur) prône le socialisme, le travail agricole et l’établissement d’une société juive sous formes agricoles.

2/ Paole Zion, mouvement créé en 1905 en Russie, combine le sionisme et le socialisme, appelant à la création d’un État juif socialiste.

3/ Achdut Ha’ Avodah, mouvement sioniste socialiste fondé en 1919, cherche à unir les différentes factions ouvrières pour promouvoir le travail et le socialisme en Eretz Israel.

4/ Mapai, mouvement de travail fondé en 1930, est le principal parti socialiste sioniste qui a joué un rôle central dans la politique israélienne jusqu’à sa fusion en 1968.

5/ Po’alim (les travailleurs) est un groupe socialiste sioniste abordant également des questions ouvrières.

Tous ces mouvements partagent l’idée de l’avènement d’un État juif socialiste.

Je prendrai l’exemple intéressant du mouvement marxiste Poale Zion (travailleur de Sion en hébreu) pour développer ce sujet.

Il émerge vers 1905 /1906 avec la figure marquante de Ber Borochov considéré comme le fondateur et le principal théoricien ; son but est de synthétiser le marxisme et le sionisme, combinaison paraissant paradoxale à l’époque puisque de nombreux juifs socialistes majoritairement organisés dans le Bund 5 rejetaient le nationalisme juif au profit d’un internationalisme prolétarien.

Ber Borochov, né en Ukraine en 1881 (Zolotonosha, empire russe) connut les inégalités sociales et les discriminations. Il rejoint les cercles socialistes révolutionnaires. Il élabore l’idée que le prolétariat juif doit participer à la lutte des classes en construisant une base nationale en Eretz Israël.

Il constate que les Juifs ne constituent pas un peuple «normal» au sens marxiste du terme. Faute de posséder un territoire, le peuple juif ne pouvait réaliser l’union avec les masses locales en matière d’emploi. Dans le processus général de prolétarisation, les Juifs ne pouvaient avoir d’emploi dans les principales branches de la production. Ils devaient concentrer leurs efforts dans les métiers d’artisans, de colporteurs, de petits commerçants, dans l’enseignement ou dans des activités intellectuelles… Ils restaient écartés du processus de production.

Il formule cette analyse dans la question nationale et la lutte des classes (1905) :

« La libération nationale du peuple juif est indissociable de son émancipation sociale et économique. Tant que les Juifs ne disposeront pas d’une base économique et sociale capable d’assumer leur indépendance, ils resteront divisés en classes sociales fragmentées, souvent liés à des intérêts contradictoires. Le retour en Palestine ne doit pas être une fuite ou un simple refuge, mais la construction d’une nouvelle société socialiste par le travail manuel des ouvriers juifs. C’est la classe ouvrière juive consciente de sa mission historique qui peut mener cette renaissance nationale »

Il affirmait que l’initiative devait revenir à une avant-garde engagée, composée de gens dévoués à l’idée de révolution avec une vision de la future migration des masses vers la Palestine. Dans sa théorie de mouvement national des classes, il concluait que la réalisation se ferait par la lutte et que le prolétariat conduirait le mouvement de libération.

Ber Borochov décède le 17 décembre 1917 à Kiev à l’âge de 36 ans. En 1963, ses restes sont transférés en Israël au cimetière de Kinneret.

Poale Sion a eu une influence majeure sur le développement du sionisme travailliste. Plusieurs dirigeants du futur état d’Israël dont Ben Gourion, Yitzhak Ben-Zvi, Berl Katznelson, Levi Eshkol, Golda Meir, Yitzak Rabbin ont été liés à ce courant ou à des organisations proches. Ses idées ont également contribué au développement des Kibboutzim, de la centrale syndicale “Histadrout” et des partis travaillistes israéliens.

Il est à noter que ce mouvement a toujours connu des polémiques. Une partie des marxistes considérait le sionisme comme incompatible avec l’internationalisme prolétarien, tandis que les militants de Poale Sion soutenaient la possibilité de combiner l’émancipation nationale juive et la transformation de la société.

En 1919/1920 le mouvement se scinde en deux tendances :

  • Une « droite « plus sociale » et davantage orientée sur le projet sioniste en Palestine ;
  • Une gauche plus proche du communisme international après la révolution russe.

David Ben Gourion

David Ben Gourion (David Grun), né le 16 octobre 1886 à Płońsk en Pologne et décédé le 1er décembre 1973 au Kibboutz de Sde Boker.

Il est issu d’une famille juive ashkénaze sioniste qui participe activement à des organisations qui encouragent le retour en Eretz Israel (notamment le mouvement des amants de Sion). Cadet d’une famille de cinq enfants, on lui enseigne la bible et l’hébreu, d’où sa vocation sioniste très précoce.

A quatorze ans il fonde avec des amis le groupe de jeunesse EZRA voué à la diffusion de l’hébreu, la « langue du retour à Sion » par opposition au yiddish « langue de l’exil ». Il n’a déjà qu’une seule obsession : rejoindre les « pionniers », ces juifs européens émigrés vers la « Terre promise »

Installé à Varsovie en 1904, il intègre une école d’ingénieur et découvre le Parti Poale Sion. Imprégné de marxisme et de nationalisme juif, il devient un orateur remarqué. Témoin de l’atmosphère révolutionnaire de 1905, il considère que si les juifs ont une révolution à accomplir, elle doit être nationale : ils doivent refonder une nation sur la terre de leurs ancêtres.

En 1906, il part en Eretz Israel pour s’atteler à cette tâche.

Il découvre un pays très différent de celui de son imagination. Il est peuplé de 650000 arabes cohabitant avec 55000 juifs. La majorité des arabes est hostile au sionisme.

Il travaille d’abord comme ouvrier dans plusieurs exploitations agricoles animées par l’idéologie du « retour à la terre » (1880). Pourtant, cultiver la terre ne l’enthousiasme guère. Sa vraie passion, c’est la politique. Il obtient un poste de garde en Galilée (avec le Hashomer, (première milice juive), il écrira qu’à cette époque, il souffre de malaria et que la précarité lui fait connaître la faim, ce qui ne l’empêche pas de refuser toute aide financière de sa famille.

C’est à cette époque qu’il entre au Comité central du Poale Zion.

En 1910, il devient journaliste au journal du parti à Jérusalem avec Yitzhak Ben Zvi, futur second président d’Israël. Ses écrits défendent l’immigration juive, le développement des institutions juives et les droits nationaux des juifs en Eretz Israel. Il adopte définitivement le nom hébraïque de Ben Gourion (“Fils du lion “en hébreu ou  ”Fils de l’Étoile” en araméen), nom d’un juif qui combattit contre les romains durant la guerre contre Rome6. Il reprend ses études à l’université d’Istanbul, il est important pour lui de tisser des liens avec la future élite ottomane et de rendre ainsi plus favorable le projet sioniste.

En 1914, lorsque la première guerre mondiale éclate, il reste fidèle à sa stratégie d’alliance avec l’Empire Ottoman et adopte une attitude loyaliste de la part du Yichouv7. En mai 1915, il est déporté en Égypte bien qu’il forme une milice juive de soutien aux Ottomans. Il se rend aux États-Unis pour trois années et forme le groupe HeHalutz. L’entrée en guerre des USA et la prise de position du Royaume Uni en faveur du sionisme (déclaration de Balfour) le font évoluer. En 1917, il s’engage dans les unités juives que l’armée anglaise constitue pour la guerre en Palestine. Il retourne en Palestine en 1918, dans les rangs de l’armée britannique, au sein du 39ème bataillon des fusiliers royaux appelé parfois « légion juive ».

En 1920, il participe à la fondation de la Histadrout à Haifa avec plusieurs personnalités dont l’écrivain Yossem Haim Brenner. Syndicat considéré comme un des éléments fondateurs de la nation d’Israël avec un double visage, celui de défense des travailleurs et d’organisation du travail en Israel. La Histadrout investit tous les secteurs de la société économique en possédant de nombreuses entreprises et coopératives de production et de consommation, cliniques, restaurant collectifs, bourse du travail ,des journaux, des clubs sportifs, arts et surtout une armée clandestine, la Haganah dont le rôle deviendra de plus en plus important.

En 1933, Ben Gourion fait des sionistes socialistes la force dominante de l’Organisation Sioniste Mondiale (OSM) qui rassemble les Juifs favorables à la création d’un foyer national juif. Ils ont désormais la main haute sur la direction politique de la Nation. Logiquement il devient en 1935 le président de l’Exécutif à vrai dire le chef du « quasi-gouvernement » juif en Palestine mandataire.

Les années trente et quarante s’avèrent décisives. La montée de l’antisémitisme en Europe ainsi que les tensions judéo-arabes de plus en plus fréquentes persuadent Ben Gourion que l’heure du « sionisme combattant « est arrivée. Il réclame à la fois la consolidation du proto-état juif et il accélère l’immigration juive, pratiquement stoppée par le Livre blanc britannique en 1939 . Il renforce activement la Haganah ou milice de défense juive qui constituera le noyau de l’armée israélienne.

En 1940, David Ben Gourion se rend aux États-Unis dans un contexte critique. La Seconde Guerre mondiale est en cours et la Eretz Israël est sous mandat britannique sous le nom de Palestine. Il y passera plus d’un an.

Son séjour poursuit plusieurs objectifs :

  • Mobiliser le soutien des Juifs américains en faveur du projet sioniste et du développement du foyer national juif en Palestine.
  • Lever des fonds pour les institutions juives de Palestine et pour l’effort de guerre.
  • Encourager le recrutement de volontaires juifs afin qu’ils combattent aux côtés des Britanniques contre l’Allemagne nazie.
  • Sensibiliser l’opinion publique américaine au sort des Juifs d’Europe, déjà victimes des persécutions nazies.
  • Il sera très présent également dans les cercles gouvernementaux et attire une forte sympathie envers la cause sioniste qui se révèlera précieuse lors du vote par l’ONU de la résolution du partage de la Palestine le 29/11/1947.


Paradoxalement, Ben Gourion s’oriente vers un soutien à l’effort de guerre britannique contre le nazisme. Durant toute la durée de la Seconde Guerre mondiale, il résume la politique sioniste de la façon suivante :


Nous combattrons la guerre comme s’il n’y avait pas de Livre blanc, et le Livre blanc comme s’il n’y avait pas de guerre.

Dès la fin de la guerre, il engage la lutte politique et militaire contre le Royaume Uni, s’efforce de faire connaître le sort des survivants de la Shoah et favorise leur immigration illégale, renforce l’organisation de sabotage contre les forces britanniques. L’attentat attribué à l’Irgoun8 survenu le 22 juillet 1946 contre l’hôtel King David (91 morts) conduit Londres à renoncer au mandat sur la “Palestine”. Ben Gourion saisit cette occasion unique et proclame solennellement la création de l’État juif le 14 mai 1948. Il sait déjà que la guerre avec les pays arabes sera inévitable et il a préparé la Haganah à cet assaut.

Entre 1945 et 1946, l’Agence juive participe avec l’Irgoun et le Lehi9 à une coopération temporaire contre les autorités britanniques, appelée le Mouvement de résistance hébraïque. Toutefois, Ben Gourion cherche ensuite à éviter les actions trop incontrôlées de l’Irgoun et à maintenir la direction politique de l’Agence juive.

En résumé, après 1945, Ben Gourion passe de la lutte contre le nazisme à la préparation concrète de l’indépendance d’Israël, proclamée le 14 mai 194810.

David Ben Gourion s’est retiré de la vie politique en plusieurs étapes :

  • 1953 : il quitte une première fois son poste de Premier ministre et s’installe au kibboutz de Sdé Boker, dans le désert du Néguev. Ce retrait est toutefois temporaire : il revient au gouvernement en 1955.
  • 1963 : il démissionne à nouveau de ses fonctions de Premier ministre, officiellement pour des raisons personnelles. Il reste néanmoins actif en politique et siège encore à la Knesset.
  • 1970 : il se retire définitivement de la vie politique en démissionnant de la Knesset. Il retourne vivre à Sdé Boker, où il consacre l’essentiel de son temps à la rédaction de ses mémoires et à la réflexion sur l’avenir d’Israël.

C’est dans ce désert que cet homme, obsédé par la conquête rurale, passera les dernières années de sa vie. Passionné d’archives, il aura écrit plus de 20 000 pages tout au long de son existence, pour retracer son aventure au jour le jour. Parlant entre huit et neuf langues, passionné par l’histoire juive antique, le père de l’État hébreu va devenir de plus en plus religieux dans les dernières années de sa vie. « Si Einstein peut croire en Dieu, je peux y croire aussi » aime-t-il plaisanter. Bien que se déclarant athée, Ben Gourion s’est appuyé sur les écrits bibliques tout au long de sa vie. Paradoxe très présent chez lui.

David Ben Gourion meurt le 1er décembre 1973 à 87 ans. « Seul, je n’aurais rien pu faire », déclare-t-il quelques années plus tôt, lorsqu’on l’interroge sur son rôle dans la création de l’État hébreu.

4/ Le sionisme culturel, Ahad Ha’Am (1856 – 1927)

Ahad Ha’ Am est né (né Asher Ginzberg) à Sirvka en Ukraine en 1856. Il a grandi dans un domaine rural appartenant à une famille hassidique. Enfant prodige, il apprit seul les matières profanes et lisait couramment le russe, l’anglais, le français et l’allemand. Il maîtrise la lecture rabbinique dès son plus jeune âge. A l’adolescence, il est attiré par le courant rationaliste de la philosophie juive médiévale et par les écrits de Haskala (Education en hébreu), mouvement de pensée juif des XVIIIème et XIXème siècles. La Haskala fut fortement influencé par le mouvement des lumières. C’est à cette époque qu’il prend ses distances avec l’Hassidisme.

À l’âge de vingt-deux ans, il s’installe à Odessa que certains l’appelle la « Petite Jérusalem ». Il s’y trouve en effet une communauté juive dynamique, une vie culturelle très intense. Odessa était le centre du mouvement nationaliste connu sous le nom de Chibat Tsion (Amour pour Sion). Là, il a été influencé à la fois par le nationalisme juif et les philosophies matérialistes russes ainsi que par les philosophes positivistes anglais et français.

En 1882, à l’âge de 27 ans, la formation idéologique d’Ahad Ha’am, que l’on peut considérer comme un précurseur du sionisme, se trouve renforcée par la lecture de “Auto-émancipation”, ouvrage du médecin juif russe Leon Pinsker. Dans ce livre, Pinsker affirme que l’antisémitisme ne constitue pas un simple vestige des préjugés religieux du Moyen Âge, mais qu’il représente un phénomène moderne, durable et récurrent.

Ahad Ha’am publie ensuite un premier essai en hébreu, intitulé « Ce n’est pas le chemin » (Lo ze ha-derekh). Dans ce texte, il critique sévèrement le sionisme des « Amants de Sion », auquel il reproche de négliger les dimensions spirituelles du judaïsme. Selon lui, le sionisme doit impérativement se construire sur une base solide, fondée sur les valeurs spirituelles, historiques, culturelles et traditionnelles du peuple juif.

Par la publication d’articles cohérents dans la presse juive, alors en plein essor à Odessa, Ahad Ha’am renforce également sa réputation d’intellectuel et de journaliste.

Le livre « Vérité de la Terre d’Israël » de Ahad Ha‘am paru en 1891 dans la revue HaMelitz à Saint-Pétersbourg est un ouvrage important mais néanmoins peu connu.

Globalement, le texte de Ha‘am reflète les préoccupations caractéristiques des penseurs de la première Aliya. Les arabes vivant sur la future terre d’Israel ne constituent pas à leurs yeux un véritable problème politique et le ton trahit une attitude foncièrement paternaliste.

Il plaide cependant pour un traitement juste et respectueux des populations arabes locales :  » Nous qui vivons à l’étranger sommes habitués à penser que les Arabes sont une population sauvage du désert qui, tels des ânes, ne voient ni ne comprennent ce qui se passe autour d’eux. Mais c’est une grave erreur. Les Arabes, comme tous les sémites, ont un esprit aiguisé et astucieux ».

Toutefois, ce texte marque une rupture fondamentale avec la pensée sioniste alors dominante. Ahad Ha’am y propose une réflexion approfondie sur les conditions d’une éventuelle coexistence avec les agriculteurs installés sur les territoires convoités par les premières vagues d’immigration sioniste. Il s’interroge également sur les conséquences de l’appropriation de ces terres par les sionistes.

Contrairement à nombre de ses contemporains sionistes, auxquels il reproche d’avoir « oublié » et « dissimulé » la question arabe”, Ahad Ha’am identifie et dénonce avec amertume et franchise l’attitude qu’il juge « arrogante » à l’égard de cette population. Il cherche ainsi à anticiper les réactions de cette dernière, qui risquent d’être profondément hostiles s’ils sont privés, à grande échelle, de leurs terres.

Dans ses essais rassemblés sous le titre « Au carrefour », publiés à partir de 1895, Ahad Ha’am affirme que la préservation des valeurs juives est plus importante que la création d’un simple territoire pour les Juifs.

Il estime que la culture juive est menacée de deux manières : d’une part, par l’affaiblissement de la tradition, étouffée par une pratique religieuse trop rigide ; d’autre part, par l’assimilation des Juifs dans les sociétés où ils vivent. Il décrit ces derniers comme des « esclaves dans un monde libre ».

Pour lui, la future terre d’Israël ne doit donc pas seulement devenir un refuge pour les Juifs, mais surtout un centre culturel et spirituel. Une élite intellectuelle y aurait pour mission de développer une nouvelle identité juive et de renforcer la conscience collective de l’ensemble de la diaspora.

Ahad Ha’am considère ce renouveau culturel comme une étape indispensable avant la création d’un véritable État juif. Selon lui, la survie du peuple juif dépend de son attachement aux valeurs héritées du judaïsme, notamment la justice, la vérité et la morale.

En 1897, après le congrès sioniste de Bâle, appelant à un foyer national juif reconnu par le droit international (Volkerrechtlich), dans un article intitulé État juif – problème juif, Ahad Ha’am exprime de nouveau son scepticisme par rapport à ce projet. Il reproche à Theodor Herzl et Max Nordau leur vision purement politique du sionisme, négligeant le travail culturel : sans la renaissance culturelle qu’il appelle de ses vœux, il est impossible de mobiliser authentiquement une population significative en vue de la création d’un foyer juif. Il écrit : 

Un idéal politique qui ne repose pas sur la culture nationale a tendance à nous séduire loin de notre attachement à la grandeur spirituelle et à engendrer en nous une tendance à trouver la voie de la gloire dans le pouvoir matériel et de la domination politique, brisant ainsi le fil qui nous unit au passé et sapant nos fondements historiques. 

Les écrits d’Ahad Ha’am restent d’une importance historique significative, en ce qu’ils expriment les âpres débats internes au sionisme, divisant cette génération sur le changement fondamental de direction dans l’histoire juive. Les réserves d’Ahad Ha’am, concernant le sionisme politique et l’installation immédiate en terre d’Israël, étaient avant tout basées sur sa méfiance à l’égard de la tendance à la précipitation, caractéristique de tout éveil messianique. Il fera l’objet de nombreuses critiques ; ses adversaires lui reprocheront son manque d’esprit pratique et l’absence de solutions politiques aux problèmes de l’heure.

Il aura une influence majeure sur des penseurs tels que Haim Nachman Bialik ou Gershom Scholem, au point que ce dernier revendiqua, dans un texte intitulé Ahad Ha’am et nous (1931), son héritage pour le mouvement “Brit Shalom” (Alliance de paix)11 en faveur d’un État binational, son leg continue d’influencer la réflexion sur l’identité juive et les défis éthiques liés au sionisme. N’a-t-il pas écrit à la fin de sa vie : « Notre sang a été répandu comme de l’eau dans chaque coin du monde pendant des milliers d’années, mais nous, nous n’avons pas versé le sang. »

Il participera à la fondation d’une école à Jaffa et d’une maison d’édition à Odessa, et dirigea (1897-1907) la revue Ha-Shiloah, organe du sionisme et de la littérature hébraïque d’Europe centrale. 

Tout cela ne l’empêche pas de faire son alyah. En 1922, il s’installe définitivement à Tel-Aviv où il meurt en 1927.

5/ Le sionisme révisionniste, Vladimir Ze’ev Jabotinsky (1880 – 1940), Menahem Begin (1913-1992)

Vladimir Ze’ev Jabotinsky né le 18 octobre 1880) à Odessa, dans le gouvernement de Kherson de l’Empire russe (aujourd’hui en Ukraine) dans une famille de trois enfants appartenant à la bourgeoisie d’Odessa qui accordait une grande place à l’éducation et à la culture, une famille assez éloignée de la judéité ou plutôt un rapport formel en pratiquant les principales fêtes. Odessa était un centre d’activité juive bouillonnant appelé la « petite  Jérusalem »

Le jeune homme grandit davantage dans la culture russe que dans la tradition juive. Très doué, il commence à écrire de la poésie dès l’âge de dix ans. À quatorze ans, il publie dans un journal d’Odessa un article intitulé « Un commentaire pédagogique », sous le pseudonyme de Vladimir Ilitch 12. Cette publication marque le début de sa carrière journalistique.

Quatre ans plus tard, à l’âge de dix-huit ans, il quitte Odessa pour se rendre à Berne, où il entreprend des études de droit. Parallèlement, il travaille comme correspondant pour le journal influent Odeski Listok. À Berne, il découvre la vie des émigrés politiques russes et se montre séduit par la liberté qui règne autour de lui, très différente de la réalité de la Russie.

Il fréquente des cercles d’étudiants russes où sont débattues les idées socialistes, libérales et sionistes.

Charismatique et doté d’un magnétisme exceptionnel, Jabotinsky était un homme aux multiples talents. Intellectuel brillant et profondément cultivé, il fut à la fois écrivain, poète, journaliste et polyglotte. Philosophe et penseur politique, il plaçait la création d’un État juif souverain au cœur de sa réflexion. Il comptait également parmi les plus grands orateurs de son époque.

Il prononce son premier discours lors d’une réunion d’étudiants juifs à Berne. « Les Juifs d’Europe sont au bord d’un grand désastre et doivent abandonner le continent européen » !

Berne joue un rôle important dans l’évolution intellectuelle de Jabotinsky. Il y passe du statut de jeune journaliste talentueux à celui d’intellectuel engagé en politique. La conviction qui se forme alors devient le fondement de sa pensée et de son action sioniste.

Quelques mois plus tard, il part pour l’Italie, un pays qui occupe une place essentielle dans son parcours. Il la considère même comme sa « patrie spirituelle », bien davantage que la Russie. Il suit en auditeur libre des cours de droit dans les universités de Rome et de Berne, et mène ses études jusqu’à leur terme.

Son attachement à l’Italie se manifeste également dans son activité littéraire : il écrit des poèmes en italien et traduit en russe ou en hébreu les œuvres de plusieurs poètes italiens, notamment celles de Dante. L’Italie, récemment unifiée — le Risorgimento ne s’achevant qu’en 1870 —, suscite chez lui une profonde admiration. Jabotinsky voue notamment un grand respect aux héros de l’indépendance italienne, tels que Garibaldi et Leopardi.

Cette fascination pour la renaissance nationale et territoriale de l’Italie a-t-elle déjà nourri chez lui l’idée d’une renaissance nationale et territoriale du peuple juif ?

Il revient en Russie en 1901 et poursuit quelque temps son activité de journaliste, qui lui rapporte des honoraires élevés. À Odessa, il est déjà une personnalité connue : ses pièces sont jouées au théâtre municipal, ce qui constitue une réussite remarquable pour un jeune homme de vingt et un ans.

En 1902, il est toutefois arrêté par la police tsariste et emprisonné dans la forteresse d’Odessa. Il y reste près de deux mois. Lors d’une perquisition à son domicile, les autorités ont découvert des textes en italien et font appel à des traducteurs assermentés afin d’y trouver des éléments susceptibles de justifier son inculpation.

Après sa libération, Jabotinsky reprend son activité journalistique et parcourt l’Europe. Dans le même temps, ses convictions sionistes se précisent autour d’une conception intransigeante, davantage politique que culturelle. Il s’engage alors pleinement dans un mouvement appelé à transformer le destin du peuple juif.

Au printemps 1903, les communautés juives de la zone de résidence redoutent l’éclatement de nouveaux pogroms. À Odessa, les Juifs organisent des groupes d’autodéfense et se procurent des armes afin de pouvoir se protéger. Le pogrom éclate finalement à Kichinev, en Bessarabie. Il fait 49 morts, plusieurs centaines de blessés, et d’innombrables viols. Environ 1500 habitations et commerces juifs sont pillés. La ville connaît un second pogrom en 1905, tout aussi violent.

Profondément marqué par ce qu’il découvre à Kichinev, Jabotinsky décide de s’engager pleinement dans le mouvement sioniste. Il ne veut plus se limiter au rôle d’intellectuel ou de journaliste : il défend désormais la création de groupes juifs d’autodéfense en Russie et sur la terre d’Israël. Au cours de sa carrière, il sera associé à la création ou au développement de plusieurs organisations sionistes, notamment la Légion juive, le mouvement de jeunesse Betar, la Nouvelle Organisation sioniste et l’Irgoun. Il contribuera également à la réflexion sur les structures de défense juives, dont la Haganah.

À l’âge de vingt-deux ans, Jabotinsky assiste au VIe Congrès sioniste, organisé à Bâle en 1903, où il est envoyé comme journaliste par un quotidien d’Odessa. Il y rencontre Theodor Herzl, dont la personnalité et la vision politique le marquent profondément.

Le congrès débat alors du projet d’Ouganda, proposé par le gouvernement britannique. Ce projet prévoit la création temporaire d’un territoire autonome juif en Afrique orientale britannique, destiné à offrir un refuge aux Juifs persécutés en Europe. Jabotinsky reconnaît l’urgence de protéger les populations juives menacées, mais il estime que le futur foyer national juif ne peut être établi qu’en Eretz Israël, alors sous domination ottomane. Il rejette donc le projet d’Ouganda, considérant qu’aucune solution de remplacement ne doit éloigner le mouvement sioniste de son objectif historique.

En 1908, l’Empire ottoman est bouleversé par la révolution des Jeunes-Turcs. Vladimir, devenu Ze’ev Jabotinsky, s’y rend comme correspondant pour plusieurs journaux russes.

L’année suivante, en 1909, il effectue son premier voyage en Eretz Israël. Il y découvre avec admiration une jeunesse juive qui a grandi dans un environnement différent de celui des communautés juives d’Europe. Cette jeunesse lui apparaît plus libre, affranchie de la peur et de la ségrégation qui marquent la vie des Juifs européens.

En août 1913, lors du XIe Congrès sioniste, organisé à Vienne, Jabotinsky prend pleinement conscience de son désaccord avec la majorité des dirigeants de l’Organisation sioniste. Alors que les sionistes socialistes continuent d’espérer l’amélioration de la condition des Juifs en Europe et défendent l’obtention de droits civiques dans les pays de la diaspora, Jabotinsky considère que le seul véritable salut, à la fois individuel et collectif, réside dans le retour en Eretz Israël.

Au cours de ce congrès, les délégués décident également de poursuivre le projet de création d’une université hébraïque à Jérusalem. Jabotinsky est alors nommé membre du comité chargé de promouvoir cette initiative.

Vladimir Jabotinsky, pendant la Première Guerre mondiale, défend l’idée que les Juifs doivent participer militairement à la libération d’Eretz Israël du pouvoir ottoman afin de préparer la création d’un foyer national juif, voire d’un État juif. Malgré de fortes oppositions, il obtient la formation du Zion Mule Corps, puis du 38e bataillon des Royal Fusiliers, premier noyau de la future Légion juive. Après la guerre, ces anciens combattants jouent un rôle important dans la défense du Yichouv et la création de la Haganah.

Installé ensuite en “Palestine” sous mandat anglais Jabotinsky s’engage dans l’organisation politique et militaire de la communauté juive. Arrêté en 1920 après avoir organisé une autodéfense juive lors des émeutes de Jérusalem, il est rapidement amnistié. Dans les années 1920, il devient une figure majeure du sionisme, prônant une immigration juive massive, une force militaire juive permanente et un État juif sur les deux rives du Jourdain. En 1923, dans son essai “Le Mur de fer”, il affirme que les Arabes n’accepteront pas volontairement le sionisme et qu’une puissance militaire forte est nécessaire. Pendant la grande émeute arabe de 1936 et face à ses nombreux pogroms, il réclame une défense plus énergique du Yichouv et développe l’idée du « Mur de fer », selon laquelle une force juive puissante est nécessaire pour assurer la sécurité et l’avenir des Juifs sur leur terre.

Déçu par la direction sioniste et par la Grande-Bretagne, il fonde en 1925 le mouvement sioniste révisionniste, puis le “Betar” pour former une jeunesse militante. Exilé de la Palestine mandataire à partir de 1929, il alerte ensuite sur le danger croissant qui menace les Juifs d’Europe, surtout face au nazisme.

Dans les années 1930, Jabotinsky estime que les Juifs d’Europe sont menacés par une catastrophe imminente et que le sionisme doit viser en priorité la création rapide d’un État juif en Eretz Israël.

En 1935, il quitte l’Organisation sioniste mondiale et crée la Nouvelle Organisation sioniste pour promouvoir sans compromis l’immigration juive, la création d’un État juif et une diplomatie plus ferme.

En 1936, face à la montée de l’antisémitisme et à la dégradation de la situation socio-économique en Europe de l’Est, Jabotinski lance son célèbre « Plan d’évacuation ». Ce projet visait à transférer massivement 1,5 million de Juifs d’Europe centrale et orientale (principalement de Pologne) vers la Palestine mandataire sur une période de dix ans. Ce plan aurait pu sauver une grande partie des Juifs polonais de la Shoah. L’accord était conclu avec le gouvernement antisémite polonais de Józef Beck qui se réjouissait de voir les Juifs partir de son pays.

Il s’est heurté au veto britannique, au déclenchement de la guerre, mais aussi à l’opposition de la majorité des institutions juives, en particulier du parti ouvrier socialiste Bund et de l’Agence juive de David Ben Gourion. Ceux-ci ont violemment condamné l’initiative de Jabotinsky. Ils l’accusaient de « faire le jeu des antisémites » en validant l’idée que les Juifs n’avaient plus leur place en Pologne et devaient être expulsés. C’est à peine croyable, mais c’est vrai. !!!! Ce sont pourtant les mêmes dirigeants sionistes qui acceptèrent l’accord de “haavara” préconisé par une société sioniste de plantation d’agrumes “Hanotea”. Cet accord dura d’août 1933 à 1939. Il permettait le transfert de Juifs allemands en Palestine mandataire à condition que leurs biens servent à acheter des produits allemands lorsqu’ils s’y trouveraient. Pour les dirigeants nazis, c’était une manière d’évacuer une partie de leurs Juifs. Zeev Jabotinsky s’y opposa. Pour lui, cet accord allait à l’encontre du boycott proné par les organisations juives contre le régime nazi. Il était plus conscient que beaucoup de l’effroyable danger que le nazisme faisait courir aux Juifs.

Jabotinsky n’a pas commandé directement l’Irgun, mais il en a été la principale référence idéologique. Autour de lui s’organisent trois piliers : la Nouvelle Organisation sioniste, le Betar et l’Irgun, qui soutiennent également l’Aliyah Bet, c’est-à-dire l’immigration clandestine vers la Palestine mandataire.

En 1937, devant la Commission Peel, Jabotinsky explique que le problème juif vient autant de la diaspora que de l’antisémitisme. Il affirme que la solution passe par la création rapide d’un État juif, l’ouverture permanente de l’immigration vers Eretz Israël et la mise en place d’une force militaire juive permanente.

Il considère qu’une majorité juive n’est pas un objectif maximal, mais une condition minimale pour l’existence nationale. Il met aussi en garde contre l’arrivée possible de millions de Juifs européens en Palestine mandat britannique.

Lorsque la Commission Peel propose de partager la Palestine en deux États, il rejette le plan, estimant le territoire juif trop restreint et revendiquant des frontières plus larges, incluant les deux rives du Jourdain. Les dirigeants arabes refusent la partition, tandis qu’une partie des sionistes l’accepte comme étape historique.

Le Livre blanc de 1939 constitue pour lui un grave recul, car il bloque l’immigration juive au moment même où les Juifs cherchent refuge. Après le début de la Seconde Guerre mondiale, il tente d’obtenir la création d’une armée juive pour combattre l’Allemagne nazie aux côtés des Alliés. Il meurt en 1940 aux États-Unis, et sa réinhumation au mont Herzl n’a lieu qu’en 1964, conformément à sa volonté.

Jabotinsky fut une figure majeure et controversée du sionisme : théoricien du « mur de fer », défenseur des droits des minorités, fondateur du Betar, et opposé à toute forme de discrimination, avec une vision du sionisme fondée à la fois sur la force nationale et la dignité de tout être humain.

Menahem Begin (1913-1992) fut une figure majeure du sionisme révisionniste et de la droite israélienne. Né à Brest-Litovsk dans une famille juive sioniste, il rejoignit d’abord le mouvement Hashomer Hatzaïr, puis le Betar de Ze’ev Jabotinsky, dont les idées — affirmation nationale juive, force militaire autonome et création d’un État juif — influencèrent durablement son parcours.

Après des études de droit à Varsovie, Begin fut arrêté par les autorités soviétiques en 1940 et envoyé dans un camp de travail en Sibérie. Libéré après l’accord Sikorski-Maïski, il rejoignit l’armée polonaise du général Anders, puis arriva en Palestine mandataire en 1942. En 1943, il prit la direction de l’Irgoun et lança en 1944 une lutte armée contre l’administration britannique, notamment pour dénoncer les restrictions imposées à l’immigration juive. Les actions de l’Irgoun, dont l’attentat de l’hôtel King David et l’attaque de Deir Yassin, restent très controversées.

Après la création d’Israël en 1948, Begin accepta la dissolution de l’Irgoun et fonda le parti Hérout, qui devint ensuite l’un des éléments du Likoud. Après près de trente ans d’opposition, il remporta les élections de 1977, mettant fin à la domination du Parti travailliste et devenant Premier ministre.

Son principal succès fut la conclusion de la paix avec l’Égypte. Avec Anouar el-Sadate et sous la médiation de Jimmy Carter, il signa les accords de Camp David en 1978 et le traité de paix israélo-égyptien de 1979. Cette avancée lui valut le prix Nobel de la paix et entraîna le retrait israélien du Sinaï. Cela ne l’empêche pas de favoriser une politique active d’implantation en Judée Samarie.

Begin adopta également une politique de sécurité ferme, marquée par la destruction du réacteur nucléaire irakien d’Osirak en 1981 et par l’invasion du Liban en 1982. La guerre du Liban, les pertes israéliennes et les massacres de Sabra et Chatila affectèrent profondément sa popularité et le conduisirent à démissionner en 1983.

Menahem Begin reste une personnalité à la fois admirée et controversée. Ses partisans retiennent son rôle dans la défense d’Israël, la paix avec l’Égypte et l’intégration politique des populations marginalisées. Ses détracteurs dénoncent son passé dans la lutte clandestine, son nationalisme territorial et les conséquences de certaines opérations militaires.

D’autres grands noms du sionisme auraient mérité le détour comme le grand poète Bialik, Léo Pinsker, Max Nordau… et bien d’autres. Mais il ne faudrait pas finir cette visite du sionisme sans parler du sionisme sépharade, en particulier au Maghreb. Il joua aussi un rôle important dans la vie du Yichouv et la propagation du sionisme.

6) Le sionisme sépharade du Magrheb

Ce sionisme s’exprima notamment par le biais de nombreux journaux qui souvent promouvaient la renaissance de l’hébreu comme Ha-Herut (La Liberté – Jérusalem, 1909-1917). Ce journal fondé par Abraham Elmaleh et porté par des intellectuels comme Nissim Melloul, ce journal en hébreu était le principal porte-parole du sionisme séfarade local. Ce fut aussi le cas de Havazelet (Le Lys – Jérusalem, 1863-1911) : écrit en judéo-espagnol et en hébreu. Il s’attachait à populariser les premières initiatives agricoles du Yichouv.

D’autres s’adressaient à leurs lecteurs en langue vernaculaire. El Avenir (Salonique, Grèce) soutenait la régénération nationale juive en langue ladino. L’Avenir Illustré (Maroc, début du XXe siècle) était rédigé en français. Il propageait aussi les idées sionistes dans les communautés juives du Maghreb.

Cet engagement sépharade n’était pas seulement intellectuel avec des personnalités remarquables comme le couple Esther et Shimon Moyal. Il fut aussi pratique et économique. La famille Chelouch d’origine algérienne, en fut un exemple éclatant. Aharon Chelouche s’installa dès 1887 dans le quartier de Neve Tzedek, qui deviendra le premier quartier juif en dehors des murailles de Jaffa et le noyau de la future ville de Tel-Aviv. Par sa connaissance parfaite de l’arabe, de la civilisation orientale et du droit ottoman elle favorisa grandement l’extension du Yichouv.

Les sionismes sépharade et ashkénaze étaient culturellement très différents et ont eu du mal à s’accorder. Les Juifs d’Occident, portés par la domination occidentale, prirent l’ascendant sur le plan politique et social, bien qu’ils se voulaient de gauche. Mais un rééquilibrage s’est fait tout au long de l’histoire jusqu’à aujourd’hui.

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On le voit, le sionisme est d’origines et d’opinions très diverses. Ses militants divergeaient à peu près sur tout. Mais tous comprenaient que le peuple juif dans son ensemble n’avait d’autre choix que de prendre son destin en main.


  1. Moses Hess a publié un ouvrage majeur “Rome et Jérusalem” en 1862 qui passa inaperçu. Il considérait que les Juifs n’étaient pas qu’une religion mais un peuple et considérait que la seule manière d’en finir avec les persécutions était la création d’un Etat Juif. Il voyait cet État comme un modèle socialiste pour les nations, basé sur le travail de la terre.et la propriété collectiviste. Ben Gourion a fait transférer ses cendres d’Allemagne vers Israël. Il est enterré au cimetière du kibboutz Degania aux côtés de Dov-Ber Borochov et de Berl Katznelson. Hess fut un ami de Karl Marx et Friedrich Engels avec lesquels il a contribué à écrire “L idéologie allemande”. ↩︎
  2. En hébreu חדר qui signifie « chambre » ↩︎
  3. Langage vernaculaire des Juifs séfarades comme le yiddish est la langue vernaculaire des Juifs ashkénazes. ↩︎
  4. En 1840, des chrétiens orthodoxes accusent les Juifs de Damas d’avoir commis un crime “rituel” sur un moine et son domestique pour récupérer leur sang. Le grand rabbin de Damas et 12 autres juifs sont arrêtés et torturés. Deux d’entre eux en meurent. La population pille la synagogue. ↩︎
  5. Le Bund (Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie) a été fondé à Vilnius en octobre 1897 par des personnalités de la social-démocratie juive russe comme Arkadi Kremer et Vladimir Kossovski. ↩︎
  6. Il s’agit de Bar Kokhba qui dirigea l’insurrection juive contre Rome de 132 à 135 de l’EC. ↩︎
  7. Terme en hébreu pour désigner l’ensemble des juifs en Palestine mandataire de 1920 à 1948) ↩︎
  8. L’Irgoun est une organisation armée clandestine nationaliste juive fondée par Abraham Tehomi en Palestine mandataire en 1931. Elle a mené des actions violentes contre l’impérialisme britannique et contribué à défendre les Juifs contre les pogroms arabes. Elle fut dirigée par Menahem Begin à partir de 1943 et dissoute en 1948 lors de la création d’Israël. ↩︎
  9. Le Lehi ou groupe Stern (de son fondateur Avraham Stern) est une scission de l’Irgoun qui, en 1940) a refusé toute trêve contre les britanniques pendant la Seconde Guerre Mondiale. ↩︎
  10. Voir article “Proclamation de l’État israélien du 14 mai 1948” dans ce même numéro 4 de la Revue “Avraham ! Avraham ! “ ↩︎
  11. L’association “Brit Shalom” fut fondée en 1925 à Jérusalem par des intellectuels juifs (dont Martin Buber, Hugo Bergmann et Arthur Ruppin et Gershom Sholem. Arthur Ruppin et d’autres renonceront au projet à la suite des pogroms arabes de 1929. A un point el que Brit Shalom cessera ses activités en 1933. Elle ne réussira jamais à faire adhérer un nombre significatif d’arabes à son projet. ↩︎
  12. Il est intéressant de noter que  » Vladimir Ilitch  » est une référence à “Lénine”. Celui-ci se nommait en réalité se nommait en réalité “Vladimir Ilitch Oulianov”. ↩︎

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