La pièce Jérusalem d’Ismaël Saidi suscite des réactions contrastées. Pour ses défenseurs, elle constitue une œuvre engagée en faveur du dialogue, car elle met en lumière les souffrances de deux peuples, juif et palestinien, en cherchant à dépasser les oppositions. L’objectif étant de faire émerger une possibilité de réconciliation. Toutefois, cette volonté d’équilibrer les mémoires et les douleurs ne fait pas l’unanimité. Certains peuvent au contraire reprocher à la pièce une vision trop simplifiée ou déséquilibrée, voire même une falsification de l’histoire du conflit israélo-palestinien. Un débat apparaît alors : cette œuvre favorise-t-elle réellement la compréhension du conflit, ou risque-t-elle, malgré ses bonnes intentions, d’en donner une interprétation discutable ?
La controverse que nous présentons à l’appui du texte de Gérard Shmouel FELDMAN1 et de celui co-écrit par Diane et Ariel SIRAT2 fait émerger deux lectures opposées de la pièce, deux positions qui ont le mérite d’initier une réflexion qui n’est pas prête de se conclure.
“Jérusalem” d’ Ismaël Saidi par Gérard Schmouel FELDMAN
“Jérusalem”est le titre d’une pièce de théâtre écrite en 2022. Ismaël Saidi, son auteur, est un ancien policier devenu écrivain, comédien et metteur en scène. Et il a eu raison de changer de métier car son écriture limpide et saisissante a le don d’appeler le succès. Un succès tel que sa pièce tourne régulièrement dans les collèges et lycées et reçoit un accueil chaleureux, en particulier dans la jeunesse. De ce fait, la pièce est publiée sous forme de livre en 2025 par les éditions de poche “J’ai lu” chez Flammarion. Consécration suprême, le livre intègre le programme du bac !!! Elle est donc devenue incontournable. Aucun jeune scolarisé ne peut donc l’ignorer.
C’est bien pourquoi notre “Revue” se fait un devoir d’en parler. Comment résumer le propos ? Faisons parler l’auteur : « deux douleurs s’affrontent mais ne se hiérarchisent pas ». dit Saidi. Quelles douleurs ? Celle de Shahid. C’est un jeune arabe habitant le quartier de Sheikh Jarrah à Jérusalem. Il est furieux car le tribunal l’a condamné à remettre les clefs de son appartement à Delphine Lachance, une juive fraîchement débarquée de Montréal. Elle est reconnue comme seule propriétaire. Lui, se considère chassé de chez lui. Delphine Lachance au contraire estime que cet appartement lui revient justement : « Vous inversez la situation ! C’est vous qui êtes chez moi. Cette maison est dans notre famille depuis des décennies ! »
Leur rencontre concentre toutes les rancunes. Elle ne peut tourner qu’à l’affrontement. C’est alors que se produit un phénomène étrange. A l’occasion d’une éclipse solaire, les deux jeunes gens sont habités par leurs grands-parents respectifs qui leur content leur histoire, leurs drames mais aussi leurs bonheurs à une époque où arabes et juifs, selon eux, vivaient plutôt en bonne entente au point disent-ils de ne former qu’”un seul peuple.” Ismaël veut incontestablement rapprocher les points de vue au nom de l’humanité. Il accueille et écoute les récits de chacun sans justifier la douleur des uns par la douleur des autres. Tous les traumatismes doivent être respectés. La Shoah comme la Nakva. Chaque douleur est individuelle et doit être prise en compte. Certes. Et c’est un moyen revendiqué par l’auteur de faire connaître la Shoah à des jeunes qui très souvent l’ignore et parfois la nie. Noble et sincère entreprise.
Ismaël Saïdi part d’une réalité incontestable. Toute perte d’un proche est un drame qui marque à jamais. Mais cette réalité est la même qu’il s’agisse d’une mort survenue dans un accident de voiture, au cours d’une maladie, dans un attentat ou dans une guerre… Pourtant, est-ce qu’un accident de voiture équivaut à une maladie, une maladie à un attentat, un attentat à une guerre ? Bien sûr que non.
En prenant ce parti de la douleur individuelle, l’auteur nivelle l’histoire. Tout se vaut. Et cela donne de graves distorsions.
La comparaison faite par la pièce entre la « Nakba » et la Shoah au nom de la douleur individuelle est historiquement fausse.
La Shoah c’est un projet de destruction industrielle du peuple juif. C’est l’assassinat de 6 millions de Juifs dans des centres de la mort ou dans des fusillades de masse dans l’Est de l’Europe. Le but était de faire disparaître le peuple juif, du bébé au vieillard où qu’il se trouve, quoiqu’il fasse ou quoiqu’il pense.
La Nakba est la conséquence d’une guerre déclenchée par les Etats arabes car ils ne voulaient pas reconnaître la légitimité d’Israël, pourtant reconnue par l’O.N.U.. La conséquence de cette guerre fut sans doute dramatique pour les victimes et les quelques 800 000 réfugiés qui ont fui après la défaites des armées arabes . Et ce n’est pas en raison de ces drames que le mot Nakba fut à l’origine inventé. Ce mot fut inventé en 1948 par un historien et diplomate syrien : Constantin Zureik. Ce distingué intellectuel a publié un livre intitulé : *Ma’na an-Nakba* (« La Signification de la catastrophe »). Son but n’était pas d’accabler Israël d’avoir gagné la guerre, ni de s’apitoyer sur les conséquences humaines de la défaite. La question des réfugiés n’est pas abordée car elle s’inscrit dans les grands mouvements de populations qui ont touché des dizaines de millions de personnes en Europe, en Asie ou au Moyen-Orient avec la formation de nouveaux Etats au XXème siècle. Pour l’auteur, la catastrophe, la Nakba, c’est l’impréparation des armées arabe. Il se demande juste pourquoi les Arabes ont perdu.
Pourtant, aujourd’hui, le mot « Nakba » a pris un tout autre sens que chez Constantin Zureik dans l’esprit de ceux qui la brandissent. Il s’agit d’opposer la Nakba à la Shoah au minimum comme équivalents, quand la Shoah elle-même n’est pas niée. La Nakba est présentée comme la conséquence de l’existence de l’Etat d’Israël et ne peut finir qu’avec sa disparition.
La douleur individuelle des personnages de la pièce d’Ismaël Saidi justifie-t-elle une comparaison entre la Shoah et la Nakba ? Est-ce que ces déformations historiques sont le prix à payer pour que la pièce passe dans nos quartiers et villes perdus de la République ? Est-ce le prix à payer pour que les jeunes qui s’y trouvent acceptent au moins l’idée que la Shoah ait existé ? Peut-on faire passer une vérité avec des non-dits ? Dans ce contexte, la Shoah elle-même est nécessairement relativisée.
Mais ce n’est pas tout.
La pièce nous dit que les musulmans et juifs ne formaient qu’un seul peuple avant la création de l’Etat d’Israël. Cela laisse sous-entendre que la formation de l’Etat d’Israël serait la cause originelle des conflits. S’il n’y avait pas eu d’Etat d’Israël il serait resté un seul peuple « palestinien » ? Nous aurions ainsi pu avoir un état palestinien apaisé du Jourdain à la mer.
Là encore, c’est historiquement faux.
Les arabes de la Palestine sous mandat britannique refusaient alors l’identité palestinienne assimilée très justement à une invention coloniale… L’identité palestinienne était laissée aux Juifs. Et puis, bien avant qu’on ne parle d’un État d’Israël la situation était-elle idyllique entre arabes musulmans et juifs ? On peut dire que c’était plutôt mal parti dès le départ sans qu’aucun Etat juif n’entre en ligne de compte !! Déjà en 628-629 de l’EC, le prophète Mohamed conquérant massacrait les Juifs à Khaybar et ailleurs. Le 7 octobre 2023, les terroristes du Hamas ne criaient pas seulement « Allah Akbar » mais aussi « Khaybar« . Ensuite, le Calife Omar mit en place le statut de Dhimmi pour soumettre juifs et chrétiens. Il a perduré jusqu’en 1856 dans l’Empire Ottoman. Il fut aboli formellement sous pression occidentale. Ces données sont restées d’une brûlante actualité dans le monde musulman, même si heureusement certains s’en détachent. En tous cas, c’est le fond des guerres arabo-musulmanes contre les Juifs, puis contre Israël jusqu’à aujourd’hui.
Il y a une autre raison pour laquelle musulmans et juifs ne formaient pas un seul peuple ni dans l’Empire Ottoman, ni dans l’Empire britannique. L’historien Georges Bensoussan l’a bien montré. Les Juifs venant d’occident, ceux qui ne vivaient pas sur place durant des siècles, ont acheté à prix d’or des terres délaissées par les grands féodaux arabes, propriétaires fonciers. Ils les ont revalorisées. Une population arabe extérieure à ces terres est venue y habiter après coup, en provenance des pays voisins, notamment de l’Egypte où est né Yasser Arafat. En 1850 il n’y avait que 350 000 habitants sur cette terre dont 300 000 musulmans, c’était une terre quasi vide ; en 1900, 586 000 habitants dont 500 00 musulmans et 1947 1 970 000 habitants dont 1 million musulmans.
Il y a eu certes des amitiés personnelles entre juifs et arabes, comme le dit la pièce et sans doute aussi des amours, mais cela ne voulait pas dire qu’ils formaient un seul peuple.
Les jeunes intéressés par le talent très réel de l’auteur, du comédien et de ses collègues, seront sans doute émus par le sort des personnes présentes dans la pièce. Ils partageront l’empathie que suscite chacun des protagonistes. Et c’est très bien. L’empathie fait souvent cruellement défaut. Ils auront aussi entendu parler de la Shoah, si cela n’avait jamais été le cas jusqu’ici.
Mais cette émotion les ouvrira-t-elle sur une réelle connaissance de l’histoire ? Leur permettra-t-elle d’en comprendre les enjeux ? On ne peut qu’en doute
Jérusalem ou Massada par Diane et Ariel SIRAT
Nous avons, à l’initiative de Diane, proposé la pièce Jérusalem dans le cadre de LIMOUD Toulouse-Occitanie 2025, où elle a reçu, dans l’ensemble un accueil chaleureux.
Deux exceptions notables, l’une représentée par la position développée par Gérard S. Feldman dans son article « “Jérusalem” d’Ismaël Saidi », celle prise par l’une des fondations que nous avions sollicitées pour nous soutenir – proche de la première. Les deux rejettent la pièce pour ses inexactitudes historiques et pour une présentation qui met au même niveau Shoah et Nakba.
Il s’agit ici d’expliquer les raisons pour lesquelles nous soutenons la démarche d’Ismaël SAIDI, malgré les risques importants clairement décrits par Gérard.
Se battre, oui, mais sur quel terrain ?
Le mécanisme de transmission de l’histoire mis en place après la Shoah part d’une démarche historique rigoureuse (au même titre qu’une démarche scientifique) portée par des historiens de métiers soumis à la critique de leurs pairs, passant ensuite le relais à des enseignants a porté ses fruits. Mais elle s’essouffle clairement avec la perte d’autorité de ces derniers, notamment envers les jeunes issus de la communauté arabo-musulmane. Se met en place une vague de révisionnisme destructeur où l’ignorance et le déni de l’Histoire ne sont pas l’apanage de cette communauté, mais diffuse largement dans les mouvements woke ou dans les discours racoleurs de LFI.
On peut également placer dans cette démarche le récit palestinien autour de la Nakba, concept imité de celui de la Shoah, avec une communication plus qu’efficace, bien que les deux « événements « ne soient absolument pas comparables 3.
Dans ce contexte, et auprès de ces populations, le discours de vérité historique médiatisé par le livre et l’audiovisuel ‘classique’ est complètement inaudible et sa portée se limite de plus en plus à la Communauté juive, et ses sympathisants, y compris d’extrême-droite ! En clair, la bataille ne se déroule plus (uniquement) dans les livres, la presse papier, les radios et télévisions ‘officielles’ mais de plus en plus sur les réseaux sociaux dominés par des »sachant »s autoproclamés.
Juifs et arabes : quel futur ?
Après deux millénaires de diaspora d’une partie du Peuple juif dans des contrées aujourd’hui musulmanes, on n’y trouve aujourd’hui presque plus de juifs. Cependant la démographie des démocraties occidentales (et d’Israël) présente une forte dynamique d’islamisation par les naissances, que cela nous plaise ou non.
Quels choix avons-nous ? Nous enfermer dans un ghetto surarmé – Israël – qui domine encore militairement mais a perdu la bataille médiatique (car il n’a pas voulu la livrer … étant persuadé de son bon droit). Cette bataille médiatique est également importante pour le soutien militaire occidental et le dynamisme économique du pays.
Dans le passé, une partie de notre Peuple a déjà choisi cette stratégie d’isolement dans sa propre vérité. C’était à Massada, il y a 2000 ans, au 1er siècle de notre ère. Que cet isolement soit physique (Alyah) ou symbolique, il réclame une force (intellectuelle) et morale face au nombre, mais surtout une unité sans faille du Peuple juif (encore un peu d travail …).
Autre option : prendre acte de l’islamisation progressive du monde, comme une grande partie du Peuple juif a pris acte de sa défaite face à Rome et a continué à vivre le Judaïsme et à le développer (Talmud, etc.) en Diaspora. De même, ce choix réclame force intellectuelle et morale, et surtout combat pour son identité et contre les risques de dilution dans les sociétés qui nous accueillent.
Ce choix, est bien évidemment du ressort de chacun, en fonction de sa situation, de ses convictions et aspirations.
Revenons à la question
A première vue, le choix de l’Alyah ou de l’isolement communautaire ne nécessiterait pas d’œuvrer spécialement à un dialogue judéo-musulman (quoi que …). Celui d’une diaspora renouvelée certainement.
Pour cela il faut des interlocuteurs, et la personnalité d’Ismaël SAIDI nous donne plutôt confiance de par son expérience et son engagement « pro-Israël » – plus exactement pas anti-israélienne par principe. Nous avons aussi confiance en sa capacité à dialoguer avec les jeunes, en particulier ceux de la communauté arabo-musulmane dont il est issu et sait parler le « langage ». De plus les médias qu’il emploie (réseaux sociaux, pièces de théâtre diffusées dans les écoles) nous semblent une approche très complémentaire de l’enseignement traditionnel et peut permettre d’en dépasser les limites en ouvrant le dialogue auprès d’une population fermée à notre « vérité historique « et à nos modes de communication sur le sujet.
Les inexactitudes historiques et le nivellement (shoah vs Nakba) que le texte peut induire doivent certainement être traitées en profitant de l’ouverture au dialogue, lorsqu’elle a eu effectivement lieu. Ismaïl SAIDI a d’ailleurs pris le soin de compléter sa pièce avec un dossier pédagogique qui permette de rappeler quelques éléments historiques fondamentaux ainsi que la signification de quelques mots-clé, de façon à utiliser la pièce pour initier un travail d’étude et de réflexion structuré auprès des élèves de Brevet.
Dit autrement, Jérusalem est un outil indispensable (même s’il est insuffisant) au travail de transmission de notre histoire auprès des jeunes (et moins jeunes) musulmans ou non, car il permet de rouvrir un dialogue bloqué et radicalisé depuis le 7 octobre et la guerre qui a suivi. Il est essentiel de poursuivre par un travail historique sur le sujet, par exemple avec les fiches pédagogiques sur la pièce élaborée à l’intention des élèves de Brevet.



