Au fil du temps

De Roch Hachana à Kippour

De l’héritage biblique au questionnement intime

Dans notre famille, les fêtes de Roch Hachana et de Kippour n’ont jamais été de simples dates inscrites sur un calendrier. Elles étaient des rendez-vous avec le temps, avec la famille, avec ceux qui étaient là et, surtout, avec ceux qui n’étaient plus là.

Chaque année, lorsque venait le mois de Tichri1, quelque chose changeait dans la maison. Les préparatifs commençaient doucement. Il y avait les courses, les plats que l’on préparait à l’avance, la table que l’on dressait avec une attention particulière. Il y avait surtout cette impression que les jours ordinaires s’effaçaient pour laisser place à quelque chose de plus ancien, quelque chose qui nous précédait et qui continuerait après nous.

Car ces fêtes ne sont pas nées avec nous.

Leur origine se trouve dans la Torah, dans ces textes qui ont accompagné des générations de familles juives bien avant la nôtre. Dans le Lévitique2, le premier jour du septième mois – le mois de Tichri3 – est désigné comme un jour de repos et de mémoire, marqué par la convocation sacrée accompagnée du son du shofar4. Plus tard, le dixième jour du mois est consacré au Jour des Expiations, Yom Kippour5.

Bien avant que nos grands-parents ne dressent leur table, bien avant que nos parents ne le fassent à leur tour, bien avant qu’ils nous transmettent les odeurs, les couleurs et les symboles de Roch Hachana, quelque chose demeure de toutes ces familles juives qui, au fil du temps, se réunissaient pour marquer ce moment particulier.

Roch Hachana, le temps du souvenir et du commencement

Roch Hachana signifie littéralement « tête de l’année ». Le premier jour du septième mois, Yom Zikhron Terouah (« Jour de souvenir et de sonnerie de shofar »), porte en lui une idée profondément liée à la mémoire, pas seulement une mémoire du passé mais une mémoire « active » qui rend présent le passé dans notre conscience et nous oblige à agir en conséquence : se souvenir de la présence divine, se souvenir de son histoire, se souvenir des ses propres actes. Le souvenir est porté par la sonnerie du shofar, un son qui traverse les générations, un son qui n’est pas seulement un son : il est un appel solennel et introspectif. L’homme se souvient de Dieu « Réveille-toi, prête attention, souviens-toi de Dieu. » et Dieu se souvient de l’homme.

Un appel qui annonce, rassemble et réveille. Qui nous incite à nous réveiller spirituellement . Un son qui relie passé et avenir en nous obligeant à considérer l’année qui vient de s’écouler et à nous tourner vers celle qui commence. Il conduit chacun, à sa façon, à faire techouva6 par le cœur et l’esprit en un mouvement intérieur qui restaure la relation avec Dieu et avec les autres.

Ce son relie les générations par un souffle ancien qui vient nous frôler dans le présent.

Ainsi commence l’année…Repos, mémoire, convocation sacrée accompagnée du son du shofar.

Roch Hachana inaugure ainsi une nouvelle page. Une possibilité de recommencer, de réparer. C’est un moment solennel où chacun est placé symboliquement devant le jugement divin et où son nom peut-être « inscrit » dans le Livre de la Vie :

Tikatev/Tikatevi besefer ha’haïm !

Cette inscription dans le Livre laisse une trace. Et nous sommes invités à nous demander quelle trace nous avons laissée durant l’année écoulée et quelle trace nous voulons laisser durant celle qui commence.

La formule « Que tu sois inscrit dans le Livre de la Vie » devient alors beaucoup plus qu’un simple souhait de longévité.

Nous somme ainsi placé symboliquement devant le bilan de notre vie…

Puisses-tu avoir encore une année devant toi.
Puisses-tu avoir la possibilité de réparer ce qui doit l’être.
Puisses-tu retrouver ceux dont tu t’es éloigné.
Puisses-tu accomplir ce que tu n’as pas encore accompli.
Puisses-tu continuer à transmettre et à faire vivre ce que tu as reçu.

Une fête solennelle et grave certes, mais aussi une fête où les détails du quotidien racontent ce que nous faisions et comment nous la célébrions. Chez nous, autour de notre table, le soir de Roch Hachana, cette idée prenait une forme simple et familière.

Je me souviens de cette table où chacun avait sa place, parfois toujours la même. Il y avait ceux qui arrivaient les premiers, ceux qui étaient toujours en retard, ceux qui s’occupaient du repas, ceux qui s’occupaient des « petits », ceux qui racontaient les mêmes histoires année après année mais dont on ne se lassait pas puisque ces histoires étaient les nôtres, nous en étions les héritiers. Ce moment où les générations semblaient se rejoindre et où chacun était le dépositaire d’une mémoire collective…

Une odeur dans la cuisine. Une nappe blanche sortie une fois par an. Une recette dont personne ne connaît exactement les proportions. Une mélodie que l’on reconnaît avant même de comprendre les paroles. Une façon particulière de souhaiter « Shana Tova ». Le bruit des couverts autour d’une grande table.

Et puis, le miel, les pommes, les grenades et les autres mets traditionnels qui rappellent le souhait d’une année douce et heureuse.

Shana Tova !


Puis vient Kippour !

« En réalité, Kippour me déchire, me questionne, me secoue, m’apaise, m’agace, me met face à mes contradictions, m’élève, me piège, me donne envie de pleurer, ramène vers moi des bourrasques d’enfance à l’état brut. En réalité, chaque année, Kippour me rend dingue » – Valérie Zenatti7

Ce soir c’est Kippour !

Neuf jours après Roch Hachana, le 10 Tichri, arrive le Jour des Expiations et du pardon.

Après l’abondance et la chaleur de Roch Hachana, Kippour apporte le dépouillement. La vie se met en suspens, le temps ralentit. Le monde extérieur s’efface au profit d’un repli intérieur. Le profane cède le pas au sacré. Les voix sont étouffées. Les mines sont graves.

On se détache.

C’est le temps du jugement, attendu mais redouté. Chacun entre à sa manière dans ce temps particulier, fait de prière, de réflexion et de recueillement.

La veille on dîne tôt puis on va à la synagogue pour écouter la lecture du Kol Nidrei8.

On se couche tôt car le lendemain notre esprit et notre corps doivent être disponibles à la prière jusqu’au moment solennel de la Ne’ila9 qui précède l’appel déchirant du Shofar nous invitant à nous couvrir d’humilité sous le Talit10.

Après être sorti de ce « pli mystérieux du temps »11 en se sentant un peu différent, un peu surpris de retrouver le monde extérieur, on se laisse prendre par un « joyeux brouhaha » où l’on s’embrasse, où l’on se félicite d’avoir ‘’tenu’’, où les mamans sortent de leur sac des petits gâteaux pour casser le jeûne et où, une fois arrivé à la maison, on dîne ‘’léger’’ parce que « c’est bizarre mais on a pas vraiment faim ! ».

Et voilà…Kippour est passé…Jusqu’à l’année prochaine.

Mais Kippour c’est plus que ça. Dix jours nous ont séparés de Roch Hachana, dix jours traditionnellement consacrés à un retour sur soi, à la réflexion, à l’introspection et à la techouva.

« Revenez donc et détournez-vous de toutes vos transgressions, afin que l’iniquité ne soit pas votre ruine. Rejetez loin de vous toutes les transgressions […] et faites-vous un cœur nouveau et un esprit nouveau. »12

La Torah consacre le dixième jour du septième mois au Yom HaKippourim, littéralement le Jour des Expiations. Dans le Lévitique, cette journée est présentée comme un temps de repos solennel, de jeûne et d’expiation des fautes ; C’est un moment où le regard que l’on porte derrière soi nous permettra d’avancer. Et chaque année, se renouvelle la possibilité de revenir sur ce que nous avons été et de choisir ce que nous voulons devenir. Au-delà de l’expiation des fautes commises envers Dieu et envers des personnes, Kippour est une fête de la transformation puisque nous restaurons notre relation avec Dieu et avec les autres.

Cette transformation n’est pas seulement personnelle. Elle est collective. Il y a là tout le peuple juif. Elle ouvre sur la possibilité d’un retour à la terre d’Israël. Le prophète Ezequiel poursuit son propos et l’explicite : “Et Je (haChem) verserai sur vous des eaux pures et vous serez purs… “Et je vous prendrai d’entre les nations, je vous rassemblerai de tous les pays et je vous ferai revenir sur votre sol.”

Et dans cette restauration, il y a les disparus, ceux à qui on ne pourra plus implorer leur pardon, mais qu’il importe de faire revivre en prononçant leurs noms car nommer c’est faire exister.

Bien sûr, avec le temps, certaines choses ont changé…les maisons, les villes, les objets. Certains membres de la famille sont partis vivre ‘’ailleurs’’, les enfants ont grandi et sont devenus à leur tour responsables de l’héritage reçu.

Mais me reste en mémoire des petits détails que rien ne pourra effacer : Les enfants qui courent partout dans la synagogue en chahutant (alors que dans une église… !). Ces mères, perchées à l’étage, qui se penchent au-dessus de la rambarde pour apercevoir combien leur fils est beau dans le nouveau Talit qui vient tout droit d’Israël ! Ces femmes qui, lorsque le shofar va sonner, se précipitent, ou tentent de le faire, pour rejoindre leur époux et leur fils sous le talit et recevoir, elles aussi, la bénédiction des Cohanim13, et ce malgré la stricte interdiction et les regards outragés des vieux messieurs. Le rabbin qui espère, cette année encore, maintenir son auditoire attentif quelques instants de plus parce que « ce n’est pas parce que on a entendu le shofar que l’office est terminé », « restez jusqu’à arvit s’il vous plaît ! »…

Mais non, on a hâte de retourner chez soi, j’aimerais dire se réfugier chez soi, pour goûter au pardon que l’on a tant souhaité, boire la citronnade ou le café, savourer la confiture de coing et la nouvelle recette de croquants aux amandes…

Voilà, c’est comme ça aussi Kippour et l’année prochaine il en sera de même…et les autres années aussi parce que malgré le passage du temps, quelque chose demeure !

« LeShana Tova Tikatevu veTe’hatemu »
« Puissiez-vous être inscrits et scellé pour une bonne année. »
14


  1. Le mois de Tichri (תשרי) est le septième mois du calendrier hébraïque dans la Bible. Il occupe une place tout à fait particulière, car plusieurs des grandes fêtes bibliques se concentrent dans ce mois. Dans la Bible, on ne l’appelle pas encore « Tichri ». Le texte parle simplement du « septième mois ». Le nom Tichri vient de la tradition hébraïque postérieure et signifie approximativement « commencement » ou « début », selon l’étymologie araméenne généralement retenue. ↩︎
  2. Vayikra ou Lévitique, chap. 23 ↩︎
  3. « Le premier jour du septième mois ». Dans le calendrier biblique, les mois sont comptés à partir du printemps. Le septième mois, appelé plus tard Tichri, correspond approximativement à septembre-octobre. ↩︎
  4. Le shofar est traditionnellement fabriqué à partir d’une corne de bélier ou d’un autre animal casher, puis évidée et travaillée pour pouvoir être utilisée comme trompe. À la différence d’un instrument de musique destiné au divertissement, le shofar a dans la Bible une fonction essentiellement rituelle et symbolique. Il rassemble le peuple ; annonce un événement important ; appel à la mobilisation ; marque un moment solennel ; signale l’intervention ou la présence de Dieu. ↩︎
  5. « Le dixième jour du mois » : Yom Kippour. Neuf jours plus tard, le 10 Tichri, arrive le Jour des Expiations, appelé en hébreu Yom Kippour (littéralement Jour des expiations). ↩︎
  6. Devarim/Deutéronome 30, 1-3 « Revenir vers l’Éternel ». Le texte utilise le verbe hébraïque שוב (shouv), « revenir », qui donnera le substantif techouva. L’idée est très forte : même après l’éloignement et la faute, le retour reste possible. ↩︎
  7. Valérie Zenatti, Le blues de Kippour, éd. naïve, 2010 ↩︎
  8. Kol Nidré (כָּל נִדְרֵי) (signifie littéralement :« Tous les vœux ») est la prière qui ouvre Yom Kippour, plus précisément l’office du soir de Kippour. C’est l’un des moments les plus solennels et les plus connus de la liturgie juive. Il s’agit d’une formule juridique et liturgique concernant les vœux ou engagements religieux que l’on aurait pu prononcer pendant l’année. ↩︎
  9. La Neïla (נְעִילָה) est la prière qui clôt Yom Kippour. Le mot hébreu neïla signifie littéralement « fermeture » ou « clôture ». Dans la tradition juive, elle constitue le sommet spirituel de toute la journée de Kippour. ↩︎
  10. Le talit (טַלִּית) (littéralement vêtement ou manteau) est le châle de prière juif. Il est porté notamment lors des offices du matin, et il prend une dimension symbolique particulièrement forte à Yom Kippour. ↩︎
  11. Valérie Zenatti, ibid ↩︎
  12. Ézéchiel 18, 30-32 ↩︎
  13. La bénédiction des Cohanim (ou Birkat Cohanim, בִּרְכַּת כֹּהֲנִים) est l’une des bénédictions les plus anciennes et les plus importantes de la Bible. Elle se trouve dans Nombres 6,22-27. Elle est particulièrement belle dans le contexte de Kippour, car elle place la journée de repentance sous le signe de la bénédiction et de la paix. ↩︎
  14. Cette expression ne se trouve pas telle quelle dans la Bible. Elle appartient à la tradition juive post-biblique, notamment à la liturgie et aux usages liés à Roch Hachana et aux Dix Jours de pénitence qui conduisent à Yom Kippour. ↩︎

Suivant

Auteur/autrice