Réflechissons

Le ciel et la terre ou la construction du Temple.


“En prémisses Eloqim a créé le ciel et la terre” (Berechit Genèse 1,1).


Comment le lieu pour construire le Temple a-t-il été choisi ? C’est une belle question car elle éclaire la manière dont le judaïsme conçoit le lien entre le ciel1 et le lieu précis – sur la terre – où il sera construit.

Le Temple est le lieu où réside la Transcendance quand elle est au milieu de Son peuple : quand il y a accord entre l’action des Hébreux et la volonté de haChem.

  1. La légende des deux frères

Il existe un conte médiéval, qui attribue au roi Shlomo/Salomon le choix du lieu où le Temple fut construit. Ce conte est retranscrit notamment dans un livre pour enfants du Rabbin Marc Alain Ouaknine et de Dory Rotnemer intitulé “A toi je donne mes histoires”2.

Ce conte fait ce récit :

le roi Salomon ne parvenait pas à trouver un lieu pour construire le Temple. A chaque fois qu’il pensait l’avoir découvert, une catastrophe se déclenchait. Il lui était impossible de mener son projet à bien.

Une nuit, le roi décida de se promener vers le Mont Moriah, espérant ainsi trouver une solution. Il s’attarda à méditer en un certain endroit et y observa un curieux manège. Un homme transportait en cachette 50 gerbes de blé dans le champ voisin. Puis, quelque temps plus tard, un autre homme fit de même en sens inverse.

Le roi pensa qu’il s’agissait de voleurs. Il décida de les surprendre et de les faire arrêter. Pour ce faire, il revint la nuit suivante et assista au même manège. Mais cette fois les deux hommes se retrouvèrent nez à nez. Le roi crut qu’ils allaient s’affronter, et se tenait prêt à intervenir. Mais au lieu de se battre, ils s’embrassèrent. Il s’agissait de deux frères qui avaient des champs voisins. L’un, solitaire, voulait aider l’autre qui avait beaucoup d’enfants en lui apportant du blé supplémentaire pour nourrir sa nombreuse famille. Mais son frère, ayant une famille pour l’aider à travailler, voulait, à son tour soutenir celui qui était seul car sa solitude l’obligeait à embaucher et payer des ouvriers, et cela le laissait sans ressources.

Admiratif devant cette débauche de solidarité, Shlomo/Salomon décida que ce lieu, théâtre de tant de bonté, méritait d’accueillir le Temple. Et en effet, quand il entreprit les travaux, il ne rencontra plus aucune difficulté.

Cette histoire est très morale et très touchante. Elle vise clairement à montrer en quoi l’édification du Temple Juif est indissociable de l’amour que les hommes peuvent se porter entre eux. C’était sans doute nécessaire à une époque où les Juifs étaient accusés des pires maux. Pourtant elle est entachée d’un gros défaut. Elle raconte une histoire contradictoire à l’Écriture : ce n’est pas le roi Shlomo/Salomon, mais le roi David, son père et le prophète Shmouel/Samuel qui décidèrent du lieu où se construisit le Temple3. Les enjeux ne sont plus du tout les mêmes.

  1. La construction du Temple.

Le Premier Livre des Chroniques (28, 11) indique très clairement que le roi David a donné les plans du Temple à son fils Shlomo/Salomon.

Le Talmud de Babylone Zévahim 54b examine comment ce plan a été élaboré. Il nous dit que le roi David et le prophète Shmouel/Samuel sont assis côte à côte à Ramah. Ils débattent ensemble du meilleur endroit pour bâtir le Temple. Pour y parvenir, ils étudient la Torah. Rien d’autre que cette lecture ne va intervenir dans leur choix.

En la lisant, ils trouvent un premier indice en Devarim/Dt 17,8 : « Et tu te lèveras et tu monteras vers le lieu que haChem ton Eloqim choisira ».

Ils en déduisent une première indication : le Temple doit être construit sur un lieu élevé. Ils se demandent alors s’il ne faudrait pas le construire à Ein Etam (עין עיטם), près de Bethléem4.

Mais le roi David et le prophète Shmouel/Samuel poursuivent leur lecture et découvrent un autre verset, un peu plus loin. Il est écrit : « Entre ses épaules Il (haChem) réside » (Devarim /Dt 33,125). Entre les épaules ne signifie pas sur la tête. Il ne faut donc pas ériger le Temple au sommet d’une montagne6.

En conséquence, le Temple doit être construit sur le flanc de la montagne, comme une charge portée sur des épaules. Ils trouvèrent un lieu correspondant à la limite du territoire de la tribu de Benjamin /Binyamin et de la tribu de Juda/Yehouda.

Et cela tombait bien car le même verset désigne Binyamin (Benjamin) comme le “bien aimé de haChem”.

Pourquoi Binyamin (Benjamin) bénéficie-t-il d’une telle bienveillance ? Le rabbin Elie Munk le note dans son commentaire de la Torah7. Binyamin/Benjamin est l’enfant chéri avant même sa naissance. C’est l’enfant de l’amour. Avant d’être né, il est déjà privilégié puisque cela lui a permis, contrairement à toute sa famille, de ne pas se prosterner devant Essav/Esau lors de la rencontre de ce dernier avec son frère jumeau Yaacov8. Cela lui fut compté.

Plus tard, il eut le mérite de n’avoir pas participé, avec ses frères, à l’enlèvement et à la vente de Joseph comme esclave en Egypte. Il fut encore le seul fils de Yaacov-Israel/ Jacob à être né en terre de Canaan, promise à la descendance des Patriarches.

Le Midrach Gadol9 confirme ce choix avec cette parabole d’un roi qui voulait rendre visite à ses enfants. Tous se bousculèrent pour l’accueillir chez eux, mais le plus jeune se désespérait de ne pouvoir le faire en raison de la primauté de ses aînés. Alors le roi eut pitié de lui et dit : : “Je ne veux pas être injuste avec lui (le cadet) ; c’est pourquoi c’est vous (les aînés) qui préparerez mon festin, mais c’est lui (le cadet) qui fournira mon logis.”

Cela confirme le Sifrei 352 qui rapporte combien Benjamin/Binyamin « convoitait » continuellement la Présence divine sur son territoire. Les Sages relient cette idée au verset : « Le bien-aimé de l’Éternel habitera auprès de Lui »(Devarim/Dt 33,12), expliquant pourquoi Benjamin eut le mérite d’être choisi pour accueillir le Sanctuaire.

Pourtant, une partie du territoire du Temple sera partagée avec la tribu de Yéhouda (Judah). Le Sanhédrin10 associé au pouvoir royal de la tribu de Yehouda (Juda) et incarnant la justice du ciel sur la terre doit aussi être associé au Temple. C’est donc à la limite entre le territoire de la tribu de Binyamin/Benjamin et celle de Yehouda/Juda que le Temple sera construit.

Ainsi David fut amené par les circonstances à mettre en œuvre l’acquisition du lieu où se construira le Temple, tel qu’il l’avait défini avec le prophète Shmouel/Samuel. Sur les conseils du prophète Gad, il ira trouver le prince jébuséen Arvana pour lui acheter son aire11 où, en attendant le Temple, il y construira un autel. Cet autel était à l’origine destiné à expier la faute d’avoir commis un recensement non commandé par haChem. Il fallait faire cesser le fléau qui s’ensuivit et qui frappait tout le peuple.

Salomon/Shlomo son fils bâtira ensuite le Temple à cet endroit car David ne pouvait le bâtir lui-même. Ayant participé à trop de guerres, il avait trop de sang sur les mains.(Rois I – 5,3).

Nous retrouvons ici les bases du rapport juif à la terre :

  • La Torah – plan de la Transcendance pour la Création – donne seule son sens à la terre. Elle lui donne une forme.
  • La terre ne peut accomplir sa fonction sans un équilibre entre le pouvoir spirituel (Benyamin/Benjamin) et le pouvoir temporel (Yehouda) qui incarne le pouvoir royal. . Les deux ne se mélangent pas mais l’un ne peut exister valablement sans l’autre. Pas d’amour ici incarné par Benyamin sans justice incarnée par Yéhoudah et inversement.

C’est pourquoi ces deux tribus ont été inexorablement liées dans le même royaume de Juda jusqu’à sa destruction par les Romains en 70 puis en 135 de l’E.C..


  1. Le Temple est le lieu où réside la Transcendance quand elle est au milieu de Son peuple : quand il y a accord entre l’action des Hébreux et la volonté de
    haChem. ↩︎
  2. “Les contes du Ciel et de la Terre “– Gallimard jeunesse 1994. ↩︎
  3. Nous touchons ici un point sensible de l’interprétation juive. Elle a une limite.. Les midrachim peuvent utiliser toutes sortes de techniques pour faire des associations, imaginer une pluralité de sens, boucher des trous ou des non-dits…jamais ils ne peuvent contredire le texte littéral de l’Ecriture. C’est pourquoi ce conte, s’il fait partie de la culture juive, n’est pas un Midrach.
    ↩︎
  4. Ce sera d’ailleurs bien cet endroit qui approvisionnera le Temple en eau. ↩︎
  5. Pentateuque Deutéronome ch. 33, v. 12, -Et pour Binyamin il (Moché) dit : aimé de haChem Il réside en sûreté sur/avec lui, protégé tout le jour IL réside entre ses épaules. ↩︎
  6. En hébreu biblique, “la tête” ou“le sommet” sont désignés par le même mot : roch (
    רֹאשׁ) ↩︎
  7. “La voix de la Torah” – volume “Devarim/Deutéronome” Note 33,12. ↩︎
  8. Pentateuque Genèse ch. 33, v. 3, Vayichla’h –וישלח ↩︎
  9. Le Midrash Gadol est un texte yéminite du XIVe siècle attribué à David ben Amram al-Adeni du Yémen ↩︎
  10. Assemblée législative suprême et tribunal du peuple juif. ↩︎
  11. Prophètes Samuel 2 ch. 24, v. 18. Arvana voulait donner gratuitement son aire à David comme Ephron et les enfants de ‘Heth voulait donner son champ à Avraham pour enterrer Sarah à Hévron. Mais comme Avraham, David refusa et le paya au prix de 50 sheke ↩︎
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