Réflechissons

De la fraternité

“Liberté, égalité, fraternité” c’est bien la belle devise de la France Républicaine.
En quoi le judaïsme est-il concerné ?

Tout simplement parce que ces trois valeurs constituent l’ossature de l’éthique dans la Torah, proclamée trois millénaires plus tôt au Mont Sinaï.

• Les Hébreux ont proclamé la liberté, les premiers dans l’histoire, quand ils se sont libérés du servage en Égypte.
• Les Hébreux en adoptant la Torah ont proclamé l’égalité de tous devant la loi, du Roi au dernier des paysans, y compris pour l’étranger résident en son sein.
• Les Hébreux ont proclamé la fraternité par le fameux « Ne te venge, ni ne garde rancune aux enfants de ton peuple, mais aime ton prochain comme toi-même.” (Vayiqra/ Lévitique 19,18) 1

Comme quoi les textes perçus comme religieux ne sont peut-être pas si éloignés qu’ils en ont l’air des proclamations républicaines qui s’en inspirent.

Dans ce numéro, nous avons choisi de commencer par le plus difficile : la fraternité.

Tout le monde rêve de fraternité dans un monde de brutes. Qui dirait le contraire ? Tout n’irait-il pas mieux si nous étions tous frères et sœurs ? Alors, pourquoi ne pas décider tout simplement de l’être ?

Mais il y a un problème. Certains ont essayé, et ça n’a pas suffi. Pire encore, beaucoup de crimes dans l’histoire ont été commis au nom de la fraternité.

La fraternité vue par la Torah

La Torah nous le dit très clairement : nous sommes tous frères puisque nous descendons tous de Noah (Noé). Même pas besoin d’aller jusqu’à Adam et ‘Hava (Eve). Le texte biblique se donne même la peine de développer régulièrement des généalogies précises pour nous le démontrer1 Ce n’est pas rien : c’est le premier texte connu dans l’histoire à parler de l’unité de l’humanité.

Donc, c’est un fait établi : nous sommes tous frères et sœurs, tous Un en humanité. Formidable non ? Mais une fois qu’on a dit ça, qu’est-ce que ça change ? Il y a toujours autant de guerres, de violence, d’injustices et de misère. Nous sommes tous en fraternité mais nous le cachons bien.

Et sur ce plan, la Torah est d’une extraordinaire lucidité. Certes dit-elle, nous sommes tous frères, mais “être frère” est d’abord un problème, pas une solution.

La solution c’est le comportement éthique qui peut nous l’apporter. Et seulement si nous acceptons d’y souscrire. Mais rien ne nous y oblige… sauf peut-être notre instinct de survie. Pour parler grec à la manière de Freud, c’est le combat entre Eros et Thanatos.

Comment dit-on “frère” en hébreu ?

En hébreu la racine bilitère pour frère ou sœur est formée des lettres אח (prononcer « èkh« ).

D’un côté, cette racine peut signifier “hélas”, “consumé” ou “brasier”. On y voit alors la puissance destructrice de la fraternité concurrentielle. C’est Romulus qui achève Rémus chez les Romains, Etéocle qui trucide Polynice chez les Grecs, Seth qui se débarrasse d’Osiris chez les Egyptiens… Les mythologies sont pleines de frères qui s’entretuent : on est loin d’une fraternité apaisée.

Mais d’un autre côté, cette même racine אח veut aussi dire “stabilité”, “équilibre”, “fraternité”. C’est exactement le contraire. Elle désigne aussi le “hibou” symbole de la sagesse2 : ses yeux perçants ne voient-ils pas dans les ténèbres des tueries ?

Si nous progressons sur l’analyse du mot frèreאח3 » en hébreu, nous pouvons l’aborder sous l’angle de la valeur numérique des lettres qui composent le mot4. La valeur numérique du mot èkh (אח) est 9. Avec ce chiffre, on peut lui associer le mot “begued5 qui signifie à la fois le vêtement et la trahison. Le vêtement protège, il tient bien chaud et respecte l’intimité. Mais, comme on le dit couramment : “l’habit ne fait pas le moine” et là, on est bien dans la trahison. La double nature du frère est démasquée. Le frère serait une sorte de vêtement : il peut trahir ou protéger. Comment savoir ?

La fraternité est d’abord un malheur.

L’arrivée d’un frère ou d’une sœur peut donc déboucher sur l’entraide, mais aussi sur la rivalité et la trahison. C’est bien l’expérience faite par chacun dans sa vie quotidienne.

Mais la Torah va plus loin. Elle considère que l’arrivée du 2ème crée objectivement un déséquilibre susceptible de créer des tensions. Pour la Torah ce n’est pas du tout une surprise. Toute la Création se fonde sur l’aléa entraîné par l’arrivée du 2ème. Le 2ème est indispensable en complémentarité à l’autre. Il n’y a pas de Création possible sans l’Autre. Mais cette complémentarité génère objectivement de la concurrence et donc du conflit. Cela crée du déséquilibre mais aussi du mouvement.

Cette dialectique en mouvement ne peut survivre que par la recherche permanente d’un équilibre toujours instable. C’est bien ce qu’on observe avec le Ciel et la Terre, le haut et le bas, la lumière et les ténèbres, le sec et l’eau… Si l’un l’emporte sur l’autre, c’est la catastrophe assurée. Mais la Création est d’abord faite pour le bien. En conséquence, l’affrontement ne peut l’emporter sur la complémentarité. Sinon, c’est la destruction. C’est le fond de l’espérance juive : le risque de destruction inhérent à la Création peut toujours être surmonté.

Le crime est la première expérience de la fraternité.

C’est bien ce qui s’est passé avec les premiers frères de l’humanité.

Au départ, ils avaient tout pour se compléter en toute fraternité. Caïn6 était cultivateur, il incarnait la Terre et sa fertilité. Hével/Abel7 était pâtre. Par son nom, Abel évoque en hébreu “la brume”, cette nuée qui flotte dans l’éther. Il incarnait ainsi la présence du Ciel.

Caïn aimait s’enraciner à la manière du lin qu’il cultivait. Abel préférait le nomadisme, le voyage à la manière des nuages. A eux deux ils formaient un parfait équilibre.

Pourtant, le cultivateur s’est débarrassé du pâtre. Pourquoi ? La jalousie. Alors que les deux frères apportaient leurs sacrifices pour Hachem -Elohim8, celui-ci préférera l’offrande d’Abel. Rachi9 nous dit qu’un feu venu du Ciel consuma son offrande et délaissa celle de Caïn.

Ce qui était au départ complémentaire entre les deux frères devint conflictuel, et ce conflit fut mortel. Et on le comprend. Caïn n’était en rien un frère avant la naissance d’Abel. Il était seul et pouvait se considérer comme suffisant. Non seulement il n’était pas un frère mais il pouvait se prendre pour une sorte de demi-Dieu. Sa mère Eve10 le dit11: “j’ai acheté un homme avec Hachem”. Adam le père biologique était ignoré. La naissance de Caïn ne relevait que de sa mère et de la Transcendance !!!

L’arrivée d’Abel fut toute simple, toute humble. Il naît sans crier gare, immédiatement après12. Malgré cela, il flanque tout par terre. Caïn n’est plus l’enfant-roi tout puissant qui ne demandait aucunement à devenir le “gardien de son frère”13.

Le mot “chomèr (gardien)14” est très fort. Il faut le lire en lien avec son emploi habituel qui désigne celui qui garde les mitsvots15 ou commandements de Hachem. En l’absence de loi régulant la fraternité, l’arrivée du second, du frère, produit la catastrophe.

Tout éclate en Bereshit 4,816 où il est écrit : “Et Caïn dit à Abel son frère. C’est quand ils étaient dans son champ et Caïn se lève vers Abel, son frère et il le tue.”

Ce verset est d’une incroyable intensité dramatique. Il répète deux fois le mot“frère”. Toujours accolé à Abel. Pourtant cette répétition ne paraît pas nécessaire à la compréhension du récit. À ce moment-là, on sait déjà qu’Abel est le frère de Caïn. Le texte emploie la répétition pour attirer notre attention. Non seulement il l’attire, mais il l’oriente. Manitou17 le note. Le mot “frère” n’est attribué qu’à Abel, et pas à Caïn. Caïn est le premier né. Il n’est pas le frère. Le “frère” est celui qui vient après.

En un éclair, la Torah nous donne le secret de la difficulté d’être frères. Il y a toujours un frère plus frère que l’autre. C’est ce qui fonde toute la difficulté d’un dialogue fraternel. La Torah l’exprime très crûment au tout début de ce même verset 4,8 :“ Caïn dit à son frère “…

Mais si on veut savoir ce qu’il dit, c’est impossible. Il est écrit juste : “Caïn dit à son frère”. Et puis plus rien.

Les traductions sont souvent gênées par le verbe « amar »18 et le traduisent par “parle” à son frère, ou “querelle” son frère ou « discutait » avec son frère. Mais « amar » signifie bien “dire”. La racine du mot peut vouloir dire “produire, faire sortir, annoncer, vanter…” selon Georges Lahy, mais en aucun cas “quereller” ou “parler” ou « discuter« .

Rachi résout la question. Que nous apprend-il ? Quoi qu’ait pu dire Caïn, cela n’a pas d’importance. De toute manière, sa volonté était de tuer Abel. Il était submergé par une rage de jalousie. Au-delà de toute rationalité.

Bien entendu, malgré tout, le midrash19 va envisager divers motifs pour leur querelle.

Selon les rabbis, certains disent que le conflit portait sur le partage des terres et des biens. Pour d’autres, il s’agit de choisir la terre où se construira le Temple (celle d’Abel ou celle de Caïn?). Pour d’autres encore, ils se seraient battus pour une femme car ils se disputaient les faveurs d’une jumelle d’Abel… Chacun trouve un argument dans tel ou tel texte du Tanakh20 ou dans telle ou telle association de mots trouvés dans d’autres textes canoniques

La diversité des suppositions des rabbis indiquent bien que le véritable problème était la fraternité elle-même. La fraternité ouvrait un vaste “champ” (-« basadé« 21 – pour reprendre le terme même du verset) d’affrontements possibles.

Une chose reste certaine : Caïn se lève et tue Abel. Il est intéressant ici de noter le verbe hébreu employé pour tuer. C’est le verbe « harag« 22 et non le verbe « ratsa’h« 23 employé dans les 10 paroles pour commander de ne pas commettre d’homicide24.

Le verbe « harag » exprime la mise en œuvre d’un meurtre spontané, sans préméditation, sous la colère. Le verbe « ratsa’h » suppose une organisation en vue de tuer.

La Torah introduit là une nuance qui s’est perpétuée jusqu’aujourd’hui dans le droit français, mais aussi dans l’ensemble des pays démocratiques : le meurtre avec préméditation est plus grave que le meurtre spontané, commis sur un coup de sang. Dans la loi française, un meurtre avec préméditation est un crime puni de la réclusion à perpétuité, alors qu’un assassinat sans préméditation est qualifié de meurtre et puni « seulement » de 30 ans de prison.

Cette circonstance atténuante expliquerait pourquoi, à la suite de son forfait, Caïn ne fut pas, à son tour tué. Il aurait pu l’être, soit directement par la Transcendance, soit par son père Adam. Au contraire même, il fut protégé par un signe lors de son bannissement.

Son crime fut même prolifique : il fut à l’origine des premières cités et donc, de toute la civilisation humaine avec tous ses travers, mais aussi avec ses belles réalisations.

Cette protection a rendu vivante la flamme de la téchouva25. Il y a toujours un espoir de rédemption. C’est bien ce qui crée la possibilité de la fraternité dans le respect de la différence des histoires et des personnalités et même par-delà les affrontements, par-delà les crimes. A la seule condition que le pardon soit effectivement et sincèrement demandé.

Depuis l’origine, un danger guette objectivement l’humain. L’Adam Rishon (le premier Adam de chair) a été fabriqué sur deux jambes : la terre et le souffle de la Transcendance. Mais la loi de la pesanteur l’attire irrésistiblement vers le bas quand bien même son esprit voudrait s’élever. Le bas c’est la matière informe, la poussière d’où l’humain a été formé et où il retournera une fois sa vie achevée.

Pour dépasser ce conflit entre les deux contraires, il fallait un troisième, un médiateur conscient de la loi, qui puisse rétablir l’équilibre. La naissance d’un troisième fils améliora cet équilibre : il fut appelé Sheth26 ce qui signifie “fondement”. Et de fait, il fut le véritable fondateur d’une humanité déjà souffrante puisque son fils aîné, Enosh27 signifie bien l’humain, mais aussi le mal-portant, le mortel.

La loi de la Torah contre la loi du plus fort.

C’est donc très clair : contrairement aux autres civilisations, la question de la fraternité, dans la Torah, ne va pas se régler par la loi du plus fort, mais, au contraire, par la maîtrise des passions instinctives grâce à l’intervention du 3ème28.

C’est une raison pour laquelle l’aîné n’hérite jamais de ses pères dans la Torah. L’aîné est le “un” auquel il manque toujours quelque chose, puisqu’il n’est pas Elohim. L’aîné a besoin d’être complété par le “deux”. Mais si les “deux” restent face à face, la loi du plus fort va s’imposer à eux. Pour l’éviter, tous deux ont besoin d’être dépassés par le “trois”. Le “trois” c’est fondamentalement la loi produite par la Torah. Une vraie relation ne peut fonctionner que dans ce triangle. C’est bien pourquoi c’est à la tribu des Lévi – troisième fils de Jacob – qu’échoit la responsabilité du culte.

La Loi intègre les passions humaines, sans les nier, mais pour mieux les dominer. La Loi ne rejette pas les passions. Elle peut même valoriser leur côté stimulant. Elle considère seulement que l’humanité ne peut vivre de ses simples émotions. Sans une Instance Supérieure qui dépasse incontestablement les intérêts particuliers, il n’existe, en effet, aucune raison de se plier à quelque règle que ce soit.

Pourquoi la Transcendance est-Elle cette instance ? Tout simplement parce qu’Elle n’a besoin de rien. Elle ne peut vouloir le mal, car le mal procède essentiellement de la convoitise.

La Loi est le facteur essentiel de la socialisation.

Bien entendu, cela ne va pas se réaliser en trois coups de cuillères à pots. Cela va faire l’objet d’un long apprentissage qui parcourt tout le Livre de « Bereshit » (Genèse) jusqu’au rassemblement final des douze (plus “une”) tribus d’Israël. C’est seulement à ce moment qu’elles vont dépasser le simple cadre familial ou clanique pour faire peuple et porter la fraternité à un niveau supérieur, plus large, jusqu’à devenir une référence pour toute l’humanité.

La fraternité réussie s’accomplit dans la Torah avec la relation entre les deux frères Moshe et Aaron, et leur sœur Myriam dans le livre de Chemot (Exode). Cela ne voudra pas dire qu’elle sera sans accrocs. Mais elle tiendra suffisamment pour que chacun apporte sa part à la construction du peuple fondé sur la Torah.

Le Livre de Bereshit/Genèse esquisse une histoire originale de la fraternité qui a pour fonction de réduire sa conflictualité originelle, sans jamais la dénier. Après Caïn et Abel, nous avons les oppositions entre Shem et Japhet d’un côté et ‘Ham de l’autre, puis entre Isaac et Ismaël, entre Jacob et Essav et au niveau des sœurs entre Léah et Rachel et enfin entre Joseph et ses frères. Ces conflits fraternels ont parfois failli tourner au meurtre. Mais jamais le pas n’a été franchi depuis Caïn.

Au contraire. Avec Joseph, porté par sa réussite sociale29, on franchit un pas décisif. Il devient capable de pardonner en Bereshit/Genèse 50. Et sur ce pardon se fondera la première esquisse du peuple d’Israël.

Pour le comprendre, il faut appréhender une question de méthode inhérente à la Torah : elle est donnée par le rabbin Elie Munk30 : “une fois de plus nous voyons se dessiner le chemin qui va du négatif au positif. Le chemin suit la règle générale de la Création ex nihilo ( “iesh m’in”)31 qui forme le fondement de l’univers.” De la même façon, dans Devarim (Deutéronome) on passe des lois du divorce aux lois du mariage32 et non l’inverse.

Avec le meurtre d’Abel, nous partons du négatif (le crime) pour aboutir au positif (la fraternité réussie). De la même façon, quand Isaac bénit Jacob (sans trop savoir qui il est) il commence par parler de ceux qui maudissent et seulement après de ceux qui bénissent33:  » que ceux qui te maudissent soient maudits et ceux qui te bénissent soient bénis« .

La Torah est lucide. Elle sait que la Création n’est pas un monde de bisounours, même si son but est le bien. Elle considère que les épreuves viennent avant l’accomplissement du Chalom au sens d’une perfection réellement atteinte. Nos Sages soutiennent même que les Justes sont spécialement soumis aux épreuves, plus que les autres. En effet, le commun des mortels passe à côté des réalités sans vouloir les voir. Le juste voit et intervient.

La fraternité ne vaut pas que pour les Hébreux.

Le “Guer34 est, dans la Torah, celui qui vit avec les Hébreux en bonne intelligence. De ce fait, il peut être celui par qui la transmission se fait, si elle n’a pu se faire par la voie naturelle de la transmission au sein du peuple hébreu ou juif.

Le “Guer” possède exactement les mêmes droits et les mêmes devoirs que le peuple au sein duquel il vit. Il est même l’objet d’attentions particulières car les Hébreux se rappellent qu’ils ont été des “Guers” maltraités en Egypte. On trouve des références précises35: « La Transcendance fait justice à l’orphelin et à la veuve, et elle aime l’étranger pour lui donner pain et vêtement. Vous aimerez l’étranger, car vous avez été étrangers en Égypte. ». Ceci est répété à de très nombreuses reprises dans le Livre de Vayiqra/ Lévitique (19,33-34)36 ou dans le Devarim/Deutéronome (10, 18 ou 24,18)37. Le Livre de Chemot/ Exode 12/49 dira même : “Une loi (une même loi) régira le citoyen et l’étranger demeurant au milieu de vous.”

Il existe de très nombreux exemples dans la Torah, mais aussi dans la tradition rabbinique où les étrangers deviennent même des Maîtres en judaïsme.

Dans la Torah, on trouve les frères Mamré, Eshkol et Aner. Ils secourent Avram dans la guerre des Rois. Bien qu’ils soient des Emoris, ils deviennent “maîtres dans l’Alliance d’Avram”38. On pourrait aussi citer Jethro le beau-père de Moshe/ Moïse et bien d’autres. Dans le monde rabbinique de nombreux étrangers au peuple hébreu sont devenus des grands maîtres comme Ravi Akiva (grand Sage du IIème siècle de l’ère courante) ou Rabbi Meir (IIème siècle). Onquelos, le traducteur midrashique de la Torah en araméen fut le fils de la sœur de l’Empereur Hadrien qui extermina le peuple de Judée et effaça jusqu’à son nom pour le remplacer par celui des Philistins.

La fraternité générale, et pas seulement au sein du peuple hébreu, est le but. Les textes juifs l’affirment à l’instar du prophète Isaïe 56,739: « Car Ma maison sera appelée maison de prière pour tous les peuples. »

Mais l’effort de fraternité va encore plus loin. Elle concerne même ceux qui n’adhèrent pas à cette vision juive du monde. On peut même trouver des références à des peuples précis qui ont opprimé les Hébreux40 : « Tu n’auras pas en horreur l’Édomite, car il est ton frère. Tu n’auras pas en horreur l’Égyptien, car tu as été étranger dans son pays. Les enfants qui leur naîtront, à la troisième génération, pourront entrer dans l’assemblée de l’Éternel. »

En attendant le Messie…

Mais en attendant que toutes les nations s’accordent, le Talmud a défini très tôt ce qu’on appelle couramment les 7 lois noahides qui se veulent une plate-forme permettant la cohabitation entre tous les peuples quelles que soient leurs croyances et leurs coutumes, pour peu qu’elles soient un minimum civilisées. Ces 7 lois ont un peu varié selon les époques au sein du judaïsme. C’est la version des Tossaphistes41 qui a été globalement retenue. Elles comportent un commandement positif “instaurer des juridictions” et 6 commandements négatifs : interdictions de idolâtrie, du blasphème (qu’on peut associer à la médisance), de l’abus sexuel, du meurtre, du vol, de la consommation de chair prélevée sur un animal vivant42. Cette proposition de lois communes à tous les peuples montre une vraie volonté de “vivre ensemble” comme on dit aujourd’hui, souvent mal à propos.

Le Rav Kook43, fondateur du sionisme religieux, a repris ce concept de lois noahides : « tous les peuples civilisés appliquant des règles d’équité sont à considérer comme s’ils étaient des “résidents étrangers” pour ce qui relève des devoirs moraux »44.( toujours cité par le Rabbin Ryvon Krieger ).

La fraternité juive est ouverte sur le monde, il ne manque plus qu’au monde à bien vouloir s’ouvrir à elle. Mais la Torah montre que toutes les difficultés peuvent se résoudre si on se réfère à l’intérêt universel qu’elle identifie à la Loi de la Transcendance, ferme sur les principes mais toujours adaptable selon les circonstances.

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Notes :

  1. Voir par exemple chap. 10 de Bereshit/Genèse Bereshit/Genèse : https://www.sefarim.fr/Pentateuque_Gen%E8se_10_1.aspx ↩︎
  2. Voir G. Lahy – Racines hébraïques usuelles” – Editions ↩︎
  3. אח en hébreu ↩︎
  4. La valeur numérique des lettres ou arithmologie, porte le nom de guematria (גימטריה). Il s’agit de calculer la valeur numérique des mots en s’appuyant sur chacune des lettres qui le composent. On peut ainsi associer des mots dont les sens n’ont, en apparence, rien à voir les uns avec les autres. C’est une méthode d’association largement utilisée dans la tradition des Sages juifs. ↩︎
  5. בגד en hébreu ↩︎
  6. קין en hébreu se prononce Qaïn et a donné Caïn en français. Son nom vient de l’hébreu קָנִיתִי quand sa mère ‘Hava (Eve) dit littéralement : “j’ai acheté un homme avec HaShem (Nom du Tétragramme). ↩︎
  7. הבל (Hével ou Havel) signifie la brume. Il a été traduit par Abel. ↩︎
  8. Un des Noms de la tradition hébraïque pour désigner la Transcendance; c’est le nom utilisé à ce moment dans la Torah. Il réunit les fonctions d’amour (Hachem) et de justice (Elohim) de la transcendance. Ces noms s’emploient dans le langage vernaculaire : Hachem pour désigner le Tétragramme, Elohim pour désigner Elohim. ↩︎
  9. Rabbi Shlomo ben Itzhak HaTzarfati dit Rachi (1040 – 1105), né à Troyes, viticulteur et grand commentateur médiéval français de la tradition juive. ↩︎
  10. חַוָּה (‘Hava) est le nom de la femme d’Adam et de la mère de Caïn et Abel. Il a été traduit par Eve en français. חַוָּה (‘Hava) signifie la vie, le souffle… ↩︎
  11. https://www.sefarim.fr/Pentateuque_Gen%E8se_4_1.aspx – (Bereshit/Genèse 4,1). ↩︎
  12. https://www.sefarim.fr/Pentateuque_Gen%E8se_4_2.aspx – (Bereshit/Genèse 4,2). ↩︎
  13. https://www.sefarim.fr/Pentateuque_Gen%E8se_4_9.aspx (Genèse Bereshit 4,9 : הֲשֹׁמֵר אָחִי אָנֹכִי (trad. : Est-ce que je suis gardien de mon frère ?) ↩︎
  14. שֹׁמֵר en hébreu ↩︎
  15. מיצות en hébreu ↩︎
  16. https://www.sefarim.fr/Pentateuque_Gen%E8se_4_8.aspx ↩︎
  17. Léon Ashkenazi – Leçons sur la Torah. Manitou, Léon Ashkenazi (1923 – 1996), rabbin enseignant à l’école d’Orsay en France puis en Israël. Il a enseigné le judaïsme notamment auprès de la jeunesse. ↩︎
  18. אמֶר en hébreu ↩︎
  19. Le midrash vient de la racine hébraïque drash (דרש) qui signifie : il recherche. Les midrashim (plureil de midrash) sont les commentaires et interprétations des rabbis (Maîtres) sur le texte de la Torah. Ces commentaires existent dans les Talmud de Jérusalem et de Babylone. Mais il y en eut d’autres ultérieurement consignés dans d’autres livres. Le Midrash Rabba Bereshit, par exemple, est un livre de commentaires sur le Livre de la Genèse qui reprend le texte en hébreu verset par verset. ↩︎
  20. Le Tanakh comprend l’ensemble des 24 livres de la bible hébraïque. Ces livres sont divisés en trois parties : la Torah (5 livres), les prophètes (8 livres) et les hagiographes (11 livres : psaumes, proverbes, Job…). ↩︎
  21. בַּשָּׂדֶה en hébreu ↩︎
  22. הַרְג en hébreu ↩︎
  23. רְצָח en hébreu ↩︎
  24. https://www.sefarim.fr/Pentateuque_Exode_20_12.aspx ↩︎
  25. La téchouva permet de prendre conscience de ses fautes et de revenir dessus. C’est la racine iachav qui signifie retourner. ↩︎
  26. שָׁת en hébreu ↩︎
  27. אנש en hébreu ↩︎
  28. Ce thème est développé par le Maharal de Prague – Morenou HaRav Lœw (1512 – 1609) notamment dans le livre Tiferet Israël (chap.1). Le Maître développe cette idée dans son commentaire sur la première mishna du traité Avot (Pirkei Avot). ↩︎
  29. Il devient le vice-roi d’Egypte, et le vrai dirigeant du pays. ↩︎
  30. Le rabbin Elie Munk (1900-1981) est connu pour avoir traduit et commenté la Torah dans son livre : « la voix de la torah ». On trouve la référence en “Devarim/Deutéronome p. 288 – Sidra Ki tetse” ↩︎
  31. יש מיאן en hébreu ↩︎
  32. Sidra « Ki Tetse » (une Sidra est une des 54 sections qui découpent la Torah. Chacune possède un titre particulier ↩︎
  33. Voir Bereshit/Genèse 27,29 – Sidra Toledot https://www.sefarim.fr/Pentateuque_Gen%E8se_27_29.aspx ↩︎
  34. גר en hébreu ↩︎
  35. Dans Devarim/Deutéronome 10:18-19
    https://www.sefarim.fr/Pentateuque_Deut%E9ronome_10_18.aspx ↩︎
  36. https://www.sefarim.fr/Pentateuque_L%E9vitique_19_33.aspx ↩︎
  37. https://www.sefarim.fr/Pentateuque_Deut%E9ronome_10_18.aspx et https://www.sefarim.fr/Pentateuque_Deut%E9ronome_24_18.aspx ↩︎
  38. https://www.sefarim.fr/Pentateuque_Gen%E8se_14_13.aspx ↩︎
  39. https://www.sefarim.fr/Proph%E8tes_Isa%EFe_56_7.aspx ↩︎
  40. Devarim/Deutéronome (23,8) https://www.sefarim.fr/Pentateuque_Deut%E9ronome_23_8.aspx ↩︎
  41. Les Tossaphistes (ou Tossafistes, de l’hébreu baaléi ha-tossafot, « maîtres des additions ») sont des érudits juifs médiévaux. Ils ont étudié du XIe au XIVe siècle en Europe du Nord, en France et en Allemagne. Ce sont des disciples de Rachi. On compte parmi eux des fils et petits-fils de Rachi. Ils ont beaucoup travaillé sur le Talmud et la halakha (règles de la vie juive). ↩︎
  42. Voir le livre du Rabbin Ryvon Krygier “Fondamentalisme et humanisme dans le judaïsme – et notamment le chapitre “le noachisme : religion des 7 commandements ?”) ↩︎
  43. Le rav Abraham Isaac haCohen Kook (1865 – 1935) fut le premier grand rabbin ashkénaze sous le mandat britannique en terre d’Israël. ↩︎
  44. Iguerot ha-kodech, Mossad ha-Rav Kook – reed 1981 t. & n°89 p. 99 ↩︎

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