L’épisode 1 de la vie d’Avraham a montré un enfant curieux de la manière dont fonctionne l’univers.
Son esprit très éveillé pour son âge – sûrement un enfant HPI avant la lettre – s’est posé plein de questions sur le fonctionnement du Cosmos.
A une époque où le soleil comme la lune étaient facilement identifiés à des dieux, le Midrash Rabbah Bereshit1 nous dit qu’en contemplant le soleil, la lune et les étoiles, il remarqua leurs cycles réguliers et limités. Le soleil illumine le jour mais cède la place à la lune la nuit, et la lune à son tour disparaît au lever du soleil. Il se demanda alors : qui gouverne ces forces célestes qui s’alternent et se succèdent ? Comment des entités aussi puissantes peuvent-elles se soumettre à un ordre supérieur ? Ces observations le menèrent à conclure qu’il ne pouvait s’agir de dieux. Mais pas seulement. Il en déduisit qu’une force supérieure unique, abstraite et invisible, extrêmement puissante régissait l’univers et l’ensemble de ses éléments matériels.
Ce questionnement eut des répercussions très importantes dans le devenir de la pensée juive sur les sciences. On retrouve cette préoccupation dans le Talmud2 avec le rabbi Shimon ben Pazi, maître de Tibériade : “Celui qui est capable de faire des calculs d’astronomie et ne les fait pas, à lui s’applique le verset du prophète Isaïe3: “L’œuvre de l’Eternel ils ne la regardent pas et le travail de Ses mains, ils ne le voient pas.”
Cette invite à la recherche scientifique date de la seconde moitié du IIIème siècle de l’E.C. . Elle n’est pas restée sans conséquences.
Tout au long de l’histoire juive, les plus grands maîtres4. Le Maharal de Prague5 en est un exemple significatif. Il considérait les autres sagesses comme des échelons qui permettent de grimper jusqu’à la compréhension de la Torah. Il reprend à son compte la citation du prophète Isaïe dans son livre Netivo Olam (Les chemins du monde) : “ C’est même un devoir (de faire de la science) car tout est œuvre de Dieu et il faut l’approfondir pour reconnaître par elle (la science) Son Créateur”. Pas d’étude de la Torah sans connaissance de la science et inversement pas de véritable science sans connaissance de la Torah. C’est la position de nos Maîtres tout au long de l’histoire.
On pourrait multiplier les citations à l’infini. D’ailleurs, selon le Midrash, que faisait Elohim durant la Création du Monde ? Il lisait la Torah peut s’instruire sur la manière de procéder. Ne sommes-nous pas fait selon sa ressemblance ?
A la différence de la pensée rationaliste matérialiste, la pensée juive considère cependant que le champ de la connaissance à ses limites. Il est impossible de tout connaître, sinon on serait à même d’appréhender la Transcendance : impossible puisqu’Elle est infinie.
Tous les astrophysiciens sont de cet avis. Ils reconnaissent qu’il est impossible de connaître le temps ou la température zéro, ou la vitesse exacte de la lumière.
Le travail de recherche scientifique de nos Sages commence dès le début du Livre de Bereshit. Aucun ne considère les 6 jours de la Création comme des jours de 24 h. Ce serait incompréhensible puisque le soleil n’arrive qu’au quatrième jour. D’autre part on ne peut parler de l’existence du temps sans l’existence de l’humain présent pour l’observer. Nos grands maîtres comme Saadia Gaon, le Gaon de Vilna ou Maïmonide considèrent que les jours de la Création peuvent très bien s’étirer sur une très longue durée. Gersonide (1288 – 1344), le Rabbi de Bagnols-sur-Cèze aujourd’hui dans le Gard, va même plus loin : pour lui, il ne s’agit pas de jours mais de stades. Il écrit : “La Création s’est effectuée d’une madriga – stade, registre, niveau – à l’autre et l’homme en est le dernier stade”. La Tehila6 conforte cette idée : “Car 1000 ans sont à Tes yeux comme un jour”.
Cette conception est très largement partagée sous des formes différentes selon nos Maîtres.
Alors pourquoi la Torah nous parle-t-elle de jours, demande le Rabbin Eliyaou Dessler (1892 – 1953) ? Pour nous ramener à l’humilité : qu’est-ce qu’un jour humain comparé à un “jour” de la Création ?
Mais nos Sages ne s’arrêtent pas à la question des 6 jours.
Rachi (1040 – 1105) nous dit qu’il existait un ordre de temps avant la Création. Le Midrash Rabbah Bereshit nous explique que Elohim a créé et détruit plusieurs mondes avant celui-ci. Rabbi Shimon ha ’Hassid pense que le monde a 40 000 ans soit 974 générations dans le Talmud (Haguiga 13b). Bahya ben Asher (1250 – 1350) arrive à un compte de 900 millions d’années en s’appuyant sur la tradition des Grands Jubilés. Le Sefer Hatemouna (1270) établit l’âge de la terre à 2500 millions d’années. Rabbi Its’haq ben Shmouel de Akko (début du XIVème siècle) calcule l’âge du monde à 17500 millions d’années. Pas loin des 13,799 ± 0,021 milliards d’années des astrophysiciens modernes.
Peu importe la justesse de ces calculs. L’essentiel est de montrer la liberté avec laquelle nos rabbins astronomes ont poursuivi leurs recherches. Nous sommes très loin des ennuis connus par Galilée lorsqu’il osa dire que la terre était ronde et qu’elle tournait autour du soleil. Voilà donc ce à quoi Avraham a ouvert la voie : la liberté scientifique, et donc la liberté tout court.
Pas seulement pour le peuple juif mais pour toute l’humanité.
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NOTES :
- Le Midrash Rabbah Bereshit est un livre de commentaires de rabbis (maîtres) écrits entre le Vème et le VIème siècle de l’ère commune. ↩︎
- Chabbat 75a ↩︎
- Isaïe 5,12 ↩︎
- Voir le livre “Science et Tradition d’Israël publié chez Albin Michel du professeur Jacques Goldberg – prix de l’Académie française -. De nombreux exemples cités dans l’article sont tirés de son livre très intéressant où il développe avec clarté les liens entre la science et la tradition juive. ↩︎
- Morenou HaRav Lœw, (notre maître le Rav Lœw comme l’appelaient ses disciples), dit le Maharal de Prague (1525 – 1609) est une référence essentielle dans cette période clé de l’histoire pour la compréhension du judaïsme. ↩︎
- Psaume 90,4 ↩︎
