Arts et Littérature

A quoi sert la lettre Vav

Un exemple קדוש (kadoch) et קודש (kodech) … Notre calligraphe Claire Marin, nous a fait don d’une magnifique lettre vav ( ו ) dans ce numéro. La sixième lettre de l’alphabet hébraïque. Elle a développé dans son article correspondant ce que représente cette lettre à ses yeux dans la tradition juive et dans nos vies.
Jean-Michel Maigne propose ici un exemple d’utilisation du “vav” ( ו ) à partir de son emploi dans les termes “saint”קדוש (kadoch) et sainteté קודש (kodech) : chacun de ces mots utilise la lettre vav, mais pas à la même place et souvent קדש (kodech) s’écrit sans “vav”.
Un esprit curieux pourrait se demander pourquoi ?

Quelle est la différence ?

Est-ce un mode d’emploi pour que la liberté ne soit pas synonyme d’éparpillement ?


Comme souvent avec les textes hébreux, la distinction entre קדוש (kadoch) et קודש (kodech) est à la fois grammaticale, symbolique et existentielle.

Regardons cela en profondeur au niveau des lettres et des commentaires classiques pour essayer de nous demander en quoi cela peut nous parler aujourd’hui.

קדוש – Kadoch adjectif → signifie saint, consacré, séparé (qualifie une personne ou une chose) = celui qui porte la sainteté.

קודש – Kodechnom → signifie sainteté (la qualité elle-même, l’essence) = la sainteté en tant que réalité. C’est la différence entre l’état et l’essence.

Les commentateurs expliquent que la racine קדש signifie avant tout séparation, mise à part ; ainsi être קדוש, ce n’est pas fuir le monde, mais donner une direction particulière à ce que l’on vit.

Ces mots enseignent une tension :

  • קודש (kodech) c’est l’idéal intérieur ou un noyau de sens, une direction, une cohérence;
  • קדוש (kadoch) c’est l’intégration dans la vie réelle, pratiquement la manière dont on mange, travaille, parle, crée.


Les deux contiennent les mêmes lettres racines : ק – ד – ש mais קדוש contient un ו (vav) et souvent קדש n’en contient pas : quelle signification ?

Le ו (vav) dans קדוש (kadoch) peut être lu comme un symbole d’extension. Il relie le haut et le bas (c’est une lettre verticale), il sert souvent de conjonction “et” ; il représente un canal, un lien.

Le קדש (kodech, sans vav ו) est une essence concentrée. C’est la Sainteté dans sa pure Transcendance.

Le kadoch ( avec la lettre vav) est la sainteté qui se déploie, qui descend dans le monde concret. On pourrait dire que קדש est le principe alors que קדוש sera le principe incarné.

L’homme moderne est souvent confronté à l’alternative, soit de garder les valeurs au niveau de קודש (kodech = idéal abstrait), soit de vivre sans noyau intérieur (action sans centre). Le Juif est celui qui s’efforce de trouver l’équilibre en transformant son quotidien en קדוש (kadoch) à partir d’un centre intérieur appelé קדש (kodech. Le vav ( ו ) de קדוש (kadoch) ajoute une descente active dans la réalité.

On peut formuler cela ainsi : la lettre vav ( ו ) transforme une qualité en relation. En conséquence, קדש (kodech) équivaut à une qualité qui existe et קדוש (kadoch) exprime une qualité qui agit et relie. En langage contemporain קדש (kodech) serait notre centre invisible. קדוש serait notre manière de vivre selon ce centre. Sans centre, nous nous dispersons, mais sans action, nous stagnons dans l’abstraction. L’homme moderne a surtout développé le “faire” alors que le judaïsme invite à retrouver le “centre”, puis à agir depuis et avec lui.

Le problème du monde contemporain n’est pas tant l’absence de sens mais l’absence de liaison entre les niveaux de la vie : penser avant d’agir, intégrer ses valeurs à son comportement, harmoniser son intérieur avec son quotidien. En un mot, il manque la lettre vav ( “ו”).

On pourrait dire que sans le vav ( ו ), il y a cohérence interne, mais enfermée et qu’avec le vav ( ו ), il y a possibilité de relation : le vrai travail est de devenir un vav ( ו ) vivant”, c’est-à-dire relier ce que tu sais et ce que tu fais, relier tes intentions et tes gestes, donc relier ton centre et le monde.

Le vav ( ו ) n’ajoute pas du contenu, il permet au contenu d’exister dans la réalité. Par contre, il ne peut le faire qu’en lien mais qu’en lien avec sa source.

Le vav ( ו ) n’est pas simplement une lettre ajoutée. C’est un principe de connexion, un vecteur de passage, la possibilité d’incarnation. Avant une action (manger, travailler, parler), prends 3 secondes pour te demander :“Pourquoi je fais ça ?” Il n’y a pas besoin d’une grande réponse ; juste une finalité selon le cas : nourrir, aider, construire ou apprendre. Tu crées un pont entre sens(קדש-kodech) et acte(קדוש – kadoch).

Sans vav ( ו ) la journée est fragmentée entre nos différents « rôles » ou personnalités : le matin, nous sommes une personne ; au travail, une autre et le soir, encore une autre. Le vav ( ו ) crée des “points de liaison” : une minute de pause entre deux activités, une respiration consciente, une phrase simple : “Je continue”. Évitons de “redémarrer à zéro” sans cesse et devenons continus.

Le vav ( ו ) doit devenir constitutif de notre langage. Evitons les paroles automatiques, les lieux communs, les mots sans poids et les promesses vagues. Avant de parler, vérifions : est-ce vrai ? Est-ce utile ? Est-ce relié à ce que je fais ? La lettre vav ( ו ) permet la cohérence entre dire et être. Sans elle, chacun vit dans sa bulle.

A l’inverse, quand nous nous entretenons avec une personne, écoutons la vraiment 10 secondes de plus. Reformulons ce qui est dit, cherchons le lien avec notre expérience. Cette simple lettre vav ( ו) devient une relation vivante, pas une simple juxtaposition d’individus. Elle évite que les petites choses soient vides. Elle est à l’opposé des gestes mécaniques et de routines, vides de sens,

Choisissons une seule action quotidienne et transformons-la ; par exemple, si nous buvons, prenons une pause réelle – en prononçant la bénédiction; si nous marchons, soyons présents à notre corps; si nous travaillons , contribuons activement et ne soyons pas des robots. Il y en a déjà.

Chaque jour, “mettre du vav (ו), c’est se donner trois « temps » simples : un moment avec intention, un moment de transition consciente et un moment de cohérence parole/action.

Nous n’avons pas besoin de changer nos vies mais nous avons besoin de relier ce qui est déjà là ; c’est ça, profondément, “mettre du ו” : faire circuler du sens dans ce que nous vivons déjà.

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