Paroles en héritage

Le Chant et le Réceptacle : Midrash du Shir, du Zemer et du Kli

Ce dernier soir, nous avons vibré avec le groupe Mensch, au son de la clarinette, de l’accordéon et de la contrebasse, sur ces musiques venues du fond de l’âme juive et la question se pose du pourquoi une telle émotion.

On raconte qu’au commencement, avant que le monde ait forme, il n’y avait qu’un souffle. Ce souffle ne savait où aller ; alors il chercha un réceptacle pour l’accueillir, un kli. Mais le premier kli était trop fragile, il se brisa. De ces éclats naquirent les sons, les notes, les voix : les promesses d’un chant à venir.

Le premier à parler fut le Shir, sa voix montait du Temple, claire et majestueuse. Chaque jour, il s’élevait des marches où les Lévites chantaient. Il connaissait les mesures, les temps, les harmonies. Il disait :

« Je suis le chant de l’ordre. En moi, tout est juste et accordé.
J’élève ce qui est bas, j’unis ce qui est séparé.
Mon lieu est le sanctuaire, mon rythme suit la lumière. »

Et les klei zemer, les instruments du Temple, répondaient à sa voix. Les harpes vibraient, les trompettes appelaient, les cymbales éclataient de clarté. Chaque note était offrande, chaque silence, prière. Le Shir était la voix du cosmos en équilibre.

Mais quand les pierres du Temple tombèrent, son chant se tut : il retourna au silence dont il était né.

Alors le Zemer prit la parole : il n’avait pas la rigueur du Shir, ni son éclat sacré. Il appartenait aux repas, aux jardins, aux soirs de Shabbat. On l’entendait dans les maisons, quand les enfants riaient, dans les champs, quand les mains coupaient le raisin. Le Zemer disait :

Moi, je suis le chant du quotidien.

Quand le Temple est tombé, je suis resté dans le cœur des hommes. J’ai trouvé refuge dans la chaleur du foyer, dans la voix qui remercie, dans celle qui espère. »

Le Zemer n’avait pas de murs. Il pouvait être murmuré ou crié, pleuré ou dansé. Il faisait du pain et du vin des symboles de joie, et chaque table devenait un petit sanctuaire.

Puis vint le Kli, discret mais essentiel. Il ne chantait pas, mais sans lui, rien ne pouvait résonner. Il dit doucement :

Je suis ce qui reçoit.

Le souffle passe à travers moi, et c’est ainsi que le monde chante. Qu’il s’agisse d’un instrument, d’un corps ou d’un cœur, je suis le lieu où la vibration prend forme. »

Dans les temps anciens, le Kli se manifestait sous forme d’instruments : harpes, lyres, tambours.
Mais plus tard, il prit la forme de l’être humain lui-même ; la gorge qui module, les mains qui frappent, le cœur qui écoute. Les sages dirent :

L’humain est un kli, et le chant, sa lumière.

Et dans les écoles de mystère, on raconta la brisure des réceptacles, ces klei qui ne purent contenir la lumière. Depuis, chaque chant, chaque acte juste, chaque élan d’amour tente de réparer ces éclats éparpillés. Le monde tout entier n’est qu’une symphonie de tikkoun, une musique en reconstruction.

Beaucoup plus tard, dans les plaines de Pologne et d’Ukraine, un nouveau chant apparut. C’était le Klezmer, l’enfant du Kli et du Zemer. Ses musiciens se nommaient klezmorim « les porteurs des instruments du chant ». Leur musique était un rire trempé de larmes. Elle naissait dans la poussière des routes, aux noces et aux veillées : les violons pleuraient comme des âmes en marche, les clarinettes montaient vers le ciel et tout le village dansait pour oublier la douleur d’être loin. Le Klezmer disait :

Je suis le chant de ceux qui n’ont plus de Temple, mais qui portent le sanctuaire dans leur souffle.
Mon kli n’est pas de pierre : il est fait de chair et de mémoire.
Je transforme l’exil en danse, la peine en musique, la nostalgie en espérance. »

Aujourd’hui encore, chaque être humain est un kli. Certains se remplissent de colère, d’autres de lumière.
Mais le chant, le zemer, enseigne une chose simple : un kli n’a de sens que s’il laisse circuler ce qu’il contient. Ferme-le, il éclate ; ouvre-le, il résonne.

Et dans le grand silence du monde, on entend parfois leurs quatre voix se mêler.

Le Shir parle d’harmonie et de loi,
le Zemer répond avec tendresse et spontanéité,
le Kli garde la mesure et le secret du souffle,
et le Klezmer unit leurs échos dans le rire et la larme.

Alors le monde redevient un Temple sans murs, chaque être un kli, chaque souffle un zemer, chaque note une étincelle de réparation.

Et l’on comprend que chanter, ce n’est pas seulement faire du son, c’est réaccorder la création, faire du silence un ami et du cœur humain un instrument vivant.

Le zemer nous apprend à devenir des instruments accordés, à faire de nos vies des klei zemer, non pas pour produire du bruit, mais pour laisser passer ce qui nous traverse. Dans chaque souffle, dans chaque note, se rejoue le mystère ancien : la rencontre du souffle et du réceptacle, du silence et du chant.

Auteur/autrice