{"id":779,"date":"2026-02-21T14:09:18","date_gmt":"2026-02-21T13:09:18","guid":{"rendered":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/?p=779"},"modified":"2026-03-01T09:40:17","modified_gmt":"2026-03-01T08:40:17","slug":"il-ny-a-pas-de-peche-originel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/2026\/02\/21\/il-ny-a-pas-de-peche-originel\/","title":{"rendered":"Il n\u2019y a pas de \u00ab p\u00e9ch\u00e9 \u00bb originel"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><br>Du Jardin \u00e0 la Terre : une conversation sur la faute et la r\u00e9paration<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote has-text-align-center has-background\" style=\"background:radial-gradient(rgb(255,255,255) 0%,rgb(219,231,238) 100%)\"><blockquote><p>On raconte qu\u2019au commencement, l\u2019humain vivait dans un jardin &#8211; un lieu o\u00f9 tout \u00e9tait encore transparent. Il n\u2019y avait ni peur ni effort.<br>La Torah appelle ce lieu le <em>Gan Eden<\/em>, le \u201cjardin des d\u00e9lices\u201d<br>Notre monde serait en proie au mal, aux d\u00e9sastres parce que l\u2019humain originel aurait \u201c&nbsp;faut\u00e9&nbsp;\u201d et les juifs, h\u00e9ritiers de cette histoire, seraient la cause du malheur de l\u2019humanit\u00e9 souffrante&nbsp;!<\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> Dans ce jardin, l\u2019humain vivait dans un monde donn\u00e9, sans distance, sans choix v\u00e9ritable. Le Gan Eden correspond \u00e0 une configuration o\u00f9 Malkhout<sup data-fn=\"4c01fefb-bcfc-43e6-9332-538f2ebb664f\" class=\"fn\"><a href=\"#4c01fefb-bcfc-43e6-9332-538f2ebb664f\" id=\"4c01fefb-bcfc-43e6-9332-538f2ebb664f-link\">1<\/a><\/sup> re\u00e7oit sans agir.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>L\u2019humain y est nourri par le shefa\u2018 (flux)<\/li>\n\n\n\n<li>Il ne transforme pas encore le monde<\/li>\n\n\n\n<li>Il ne produit pas de tikkoun<sup data-fn=\"9bdf4890-4bb3-468b-b984-a82627aba1b8\" class=\"fn\"><a href=\"#9bdf4890-4bb3-468b-b984-a82627aba1b8\" id=\"9bdf4890-4bb3-468b-b984-a82627aba1b8-link\">2<\/a><\/sup><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Autrement dit, l\u2019humain est pris en charge, mais ne \u201cprend\u201d rien. Il n\u2019y a pas encore de v\u00e9ritable prise (achiza) sur le r\u00e9el. Ici, dans ce jardin, le mal est ext\u00e9rieur, les forces de s\u00e9paration (din) sont neutralis\u00e9es et il n\u2019y a pas de r\u00e9sistance r\u00e9elle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Or, sans r\u00e9sistance, il n\u2019y a pas de choix effectif&nbsp;; sans choix effectif, il n\u2019y a pas de responsabilit\u00e9 cr\u00e9atrice. L\u2019humain ne peut donc pas agir en partenaire, seulement recevoir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Gan \u2018Eden est un espace de pr\u00e9sent continu, sans fatigue, sans usure, sans mort. Sans temporalit\u00e9 \u00e9paisse, l\u2019humain ne peut pas inscrire une \u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais vient un moment o\u00f9 tout bascule. Le texte dit (<em>Berechit<\/em> &#8211; Gen\u00e8se 2:16)<sup data-fn=\"86f4b854-fa22-49ee-88d5-13d5f94b7131\" class=\"fn\"><a href=\"#86f4b854-fa22-49ee-88d5-13d5f94b7131\" id=\"86f4b854-fa22-49ee-88d5-13d5f94b7131-link\">3<\/a><\/sup> <em>\u201cVayetsav Adona\u00ef Elohim al ha-adam\u201d<\/em> &#8211; Il orienta, il prescrivit \u00e0 l\u2019humain. Ce <em>tsivah<\/em> (\u05e6\u05b4\u05d5\u05b8\u05bc\u05d4) n\u2019est pas une menace, mais une orientation. On pourrait dire : \u201cVoici le chemin pour rester dans l\u2019\u00e9quilibre\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019arbre de la connaissance est le seul lieu de tension dans le Gan \u2018Eden. Il introduit une limite minimale pour que l\u2019humain ne soit pas totalement dissous dans la r\u00e9ception. Mais cette limite est encore n\u00e9gative (ne pas manger), pas productive (agir pour r\u00e9parer). Elle ne permet pas une prise active sur le monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans Gen\u00e8se 2\u201317<sup data-fn=\"118dffa2-95fc-45cc-b16b-c60ea6f11b4d\" class=\"fn\"><a href=\"#118dffa2-95fc-45cc-b16b-c60ea6f11b4d\" id=\"118dffa2-95fc-45cc-b16b-c60ea6f11b4d-link\">4<\/a><\/sup>, on ne parle jamais directement de \u201cp\u00e9ch\u00e9\u201d. Le texte pr\u00e9sente plut\u00f4t un franchissement de limite, un d\u00e9placement de l\u2019humain hors de la zone de confiance et de justesse dans laquelle il \u00e9tait plac\u00e9. L\u2019interdit autour de l\u2019arbre \u201cde la connaissance du bien et du mal\u201d n\u2019est pas pr\u00e9sent\u00e9 comme un pi\u00e8ge mais comme une fronti\u00e8re constitutive : une borne qui rappelle \u00e0 l\u2019humain que sa libert\u00e9 n\u2019est pas auto-suffisante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le <em>Zoha<\/em>r<sup data-fn=\"0117603b-d012-464d-84ee-89a42b49c77c\" class=\"fn\"><a href=\"#0117603b-d012-464d-84ee-89a42b49c77c\" id=\"0117603b-d012-464d-84ee-89a42b49c77c-link\">5<\/a><\/sup> est clair : le Gan \u2018Eden n\u2019est pas le but, mais l\u2019antichambre. Tant que l\u2019humain y demeure, il est prot\u00e9g\u00e9 mais il n\u2019est pas engag\u00e9&nbsp;; il n\u2019est pas encore responsable du monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le d\u00e9part n\u2019est donc pas une chute morale, mais une descente n\u00e9cessaire vers un monde o\u00f9 l\u2019humain peut enfin agir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Transgress\u00e9e, la fronti\u00e8re provoque un basculement int\u00e9rieur : la honte, la peur, la fuite. Ce ne sont pas les signes d\u2019une \u201cfaute\u201d morale ni au sens juridique, mais d\u2019une d\u00e9sorientation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019expression \u201c comme l\u2019un de nous \u201d<sup data-fn=\"1e1366a5-5206-4120-9bfc-81e787245ffa\" class=\"fn\"><a href=\"#1e1366a5-5206-4120-9bfc-81e787245ffa\" id=\"1e1366a5-5206-4120-9bfc-81e787245ffa-link\">6<\/a><\/sup> ne renvoie pas \u00e0 une transgression, mais \u00e0 un changement de condition.<br>L\u2019humain acc\u00e8de \u00e0 un r\u00e9gime d\u2019existence o\u00f9 il n\u2019est plus simplement dans le monde, mais <em>en vis-\u00e0-vis<\/em> du monde. Le \u201c nous \u201d d\u00e9signe ici un plan de conscience o\u00f9 les distinctions (bien \/ mal, possible \/ impossible, permis \/ interdit) deviennent pensables.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il n\u2019y a pas de faute : il y a \u00e9mergence de la r\u00e9flexivit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En quittant le Gan \u2018Eden, l\u2019humain rencontre la r\u00e9sistance de la mati\u00e8re, le m\u00e9lange du bien et du mal, la fatigue, le travail, la mort. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que na\u00eet la prise (<em>achiza<\/em>) : la capacit\u00e9 de transformer, trier, \u00e9lever.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le monde post-\u00e9d\u00e9nien est dangereux, mais op\u00e9rant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> La tradition rabbinique souligne que l\u2019humain cherchait une connaissance qui litt\u00e9ralement le traverse.<br>Le mal n\u2019est pas une information ; c\u2019est une exp\u00e9rience qui p\u00e9n\u00e8tre, modifie la conscience, et introduit la division l\u00e0 o\u00f9 il y avait harmonie.<br>Rashi<sup data-fn=\"09272952-8d7a-40ce-8590-5f56e29d12be\" class=\"fn\"><a href=\"#09272952-8d7a-40ce-8590-5f56e29d12be\" id=\"09272952-8d7a-40ce-8590-5f56e29d12be-link\">7<\/a><\/sup> et Ramban<sup data-fn=\"6f14967d-1a37-4126-b936-93fb9b1c21fe\" class=\"fn\"><a href=\"#6f14967d-1a37-4126-b936-93fb9b1c21fe\" id=\"6f14967d-1a37-4126-b936-93fb9b1c21fe-link\">8<\/a><\/sup> voient dans cette \u201cconnaissance\u201d non pas un savoir conceptuel, mais un m\u00e9lange confus : l\u2019incapacit\u00e9 de distinguer avec justesse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En s\u2019inspirant de Levinas, on pourrait dire que l\u2019humain voulait une connaissance totale, mais la v\u00e9ritable justesse vient de l\u2019attention \u00e0 l\u2019autre, et non de l\u2019appropriation d\u2019un savoir totalisant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a><\/a>Plut\u00f4t que de \u201cfaute\u201d, plusieurs ma\u00eetres parlent de manque de vigilance (<em>peshiah<\/em>), manque d\u2019\u00e9coute (l\u2019oreille se d\u00e9tourne), pr\u00e9cipitation et volont\u00e9 d\u2019\u00eatre \u00e0 la source de sa propre mesure. La \u201cfaute\u201d n\u2019est pas la curiosit\u00e9, qui fait partie de l\u2019humain ; elle est dans l\u2019oubli de la limite qui transforme la connaissance en emprise.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le texte ne cl\u00f4ture pas l\u2019histoire d\u2019Adam et Hava par une condamnation ; il les envoie sur un chemin, dans une existence o\u00f9 discernement, travail, responsabilit\u00e9 deviendront les ma\u00eetres-mots.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On pourrait dire que l\u2019humain cherchait la connaissance pour \u00eatre \u201ccomme source de mesure\u201d.<br>Mais la v\u00e9ritable \u00e9l\u00e9vation ne vient pas de la ma\u00eetrise du \u201cbien et du mal\u201d, mais de la capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9pondre, \u00e0 assumer, \u00e0 transformer. Donc, \u00e0 bien consid\u00e9rer le d\u00e9but de la paracha, la \u201cfaute\u201d n\u2019est pas un crime ; c\u2019est un moment o\u00f9 l\u2019humain s\u2019est oubli\u00e9 lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> Puis il y a le geste (Gen\u00e8se 3:6)<sup data-fn=\"ce218b42-2801-4443-aca1-f9a4cc25d063\" class=\"fn\"><a href=\"#ce218b42-2801-4443-aca1-f9a4cc25d063\" id=\"ce218b42-2801-4443-aca1-f9a4cc25d063-link\">9<\/a><\/sup>: <em>\u201cVatochal min ha-etz\u201d<\/em> &#8211; \u201celle mangea de l\u2019arbre fruit\u201d. <em>Akhal<\/em> (\u05d0\u05b8\u05db\u05b7\u05dc), \u201cmanger\u201d, c\u2019est plus que consommer : c\u2019est faire entrer en soi, int\u00e9grer, incorporer. Et en faisant cela, Adam et Hava s\u2019approprient la connaissance, deviennent conscients d\u2019eux-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le mot <em>\u2018arum<\/em> (\u05e2\u05b8\u05e8\u05d5\u05bc\u05dd) dans Gen\u00e8se 3.7<sup data-fn=\"f1006419-8a46-4299-a20a-8b2d218b94db\" class=\"fn\"><a href=\"#f1006419-8a46-4299-a20a-8b2d218b94db\" id=\"f1006419-8a46-4299-a20a-8b2d218b94db-link\">10<\/a><\/sup>, qui veut dire \u00e0 la fois \u201cnu\u201d et \u201crus\u00e9\u201d, signale le passage d\u2019un \u00e9tat de transparence \u00e0 un \u00e9tat de ruse, de conscience et de pudeur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Rien, ici, ne parle de \u201cp\u00e9ch\u00e9 originel\u201d. Le juda\u00efsme n\u2019a pas ce concept.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le texte raconte la naissance de la conscience. En ing\u00e9rant du fruit de l\u2019arbre, l\u2019humain se trouve confront\u00e9 au bien et au mal, c\u2019est-\u00e0-dire, d\u00e9couvre le choix. Et le choix, c\u2019est la libert\u00e9, mais aussi la responsabilit\u00e9. Quand Adam se cache, la voix l\u2019appelle : <em>\u201cHay\u00e9ka ?\u201d<\/em> &#8211; \u201cO\u00f9 es-tu ?\u201d (Gen\u00e8se 3:9)<sup data-fn=\"37388ccc-8fa7-4ee9-94a4-958a4977631d\" class=\"fn\"><a href=\"#37388ccc-8fa7-4ee9-94a4-958a4977631d\" id=\"37388ccc-8fa7-4ee9-94a4-958a4977631d-link\">11<\/a><\/sup>. Ce n\u2019est pas une question de localisation. C\u2019est une question existentielle. \u201cO\u00f9 es-tu dans ta responsabilit\u00e9 ? O\u00f9 en es-tu dans ta relation au monde ?\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le r\u00e9cit peut se lire comme la sc\u00e8ne fondatrice de la condition humaine : \u00eatre attir\u00e9 par la connaissance, \u00eatre vuln\u00e9rable au m\u00e9lange du juste et de ce qui d\u00e9vie et surtout \u00eatre appel\u00e9 malgr\u00e9 cela \u00e0 se relever, \u00e0 avancer, \u00e0 r\u00e9pondre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a><\/a><a><\/a> Et c\u2019est l\u00e0 que commence vraiment l\u2019histoire humaine. Les sages ont longuement comment\u00e9 ce moment.<br>Pour Rachi, la \u201cfaute\u201d n\u2019est pas tant d\u2019avoir mang\u00e9 que de s\u2019\u00eatre d\u00e9rob\u00e9, d\u2019avoir fui la parole.<br>Pour Ma\u00efmonide, ce passage marque le moment o\u00f9 l\u2019humain quitte le domaine du vrai et du faux pour entrer dans celui du bien et du mal : c\u2019est la naissance de la morale.<br>Nahmanide, lui, dit que c\u2019est la naissance de la libert\u00e9 et que la r\u00e9paration, le <em>tikkoun<\/em>, commence \u00e0 ce moment pr\u00e9cis o\u00f9 l\u2019humain prend conscience de ses actes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 partir de l\u00e0, la Torah ne cesse de tisser des alliances (<em>berit<\/em>).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avec Noah, c\u2019est une alliance universelle : apr\u00e8s le d\u00e9luge, la promesse de stabilit\u00e9, le respect de la vie. L\u2019arc-en-ciel relie le ciel et la terre &#8211; symbole du lien retrouv\u00e9.<br>Avec Avraham, l\u2019alliance devient personnelle : <em>Brit milah<\/em>, la circoncision, marque la m\u00e9moire du corps, le rappel de la limite et du respect.<br>Et au Sina\u00ef, l\u2019alliance devient collective : le peuple s\u2019engage dans un cadre \u00e9thique. On quitte le paradis pour entrer dans l\u2019histoire &#8211; une histoire o\u00f9 la libert\u00e9 se vit \u00e0 travers la justice et la responsabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La Kabbale selon le Ari<sup data-fn=\"7ce86f8d-4e91-4f4c-b6a2-01fd90fc5100\" class=\"fn\"><a href=\"#7ce86f8d-4e91-4f4c-b6a2-01fd90fc5100\" id=\"7ce86f8d-4e91-4f4c-b6a2-01fd90fc5100-link\">12<\/a><\/sup>,, plusieurs si\u00e8cles plus tard, reprend ce r\u00e9cit comme une immense m\u00e9taphore cosmique (<em>Berit ha-Tikkoun<\/em>). Elle consid\u00e8re trois moments majeurs de la cr\u00e9ation : Tsimtsoum (contraction) : le transcendant se retire partiellement pour laisser place au monde&nbsp;; Shevirat ha-Kelim (brisure des vases &#8211; voir l\u2019article sur le chant et le r\u00e9ceptacle) : les \u201cvases\u201d cens\u00e9s contenir la lumi\u00e8re \u00e9clatent , la lumi\u00e8re se disperse dans la mati\u00e8re et enfin Tikkoun (r\u00e9paration) : l\u2019humain, par ses actes conscients, rassemble les \u00e9tincelles \u00e9parpill\u00e9es dans le monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, la \u201cfaute\u201d du Jardin correspond \u00e0 la <em>shevirat ha-kelim<\/em>, la brisure des vases: la lumi\u00e8re premi\u00e8re s\u2019est \u00e9clat\u00e9e, dispersant ses \u00e9tincelles dans toute la cr\u00e9ation.<br>Depuis, notre mission est de participer au <em>tikkoun olam<\/em> &#8211; la r\u00e9paration du monde. Chaque geste, chaque mot, chaque pens\u00e9e juste rassemble une \u00e9tincelle. Chaque acte de conscience restaure un peu de lumi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le hassidisme, avec le Baal Shem Tov<sup data-fn=\"50cd1ae4-6cef-46cb-95b7-c2c714c853f1\" class=\"fn\"><a href=\"#50cd1ae4-6cef-46cb-95b7-c2c714c853f1\" id=\"50cd1ae4-6cef-46cb-95b7-c2c714c853f1-link\">13<\/a><\/sup>, rend cette id\u00e9e vivante au quotidien car le tikkoun n\u2019est pas une id\u00e9e lointaine : il commence ici, maintenant, dans la fa\u00e7on de penser (<em>machshava<\/em>), de parler (<em>dibbur<\/em>), d\u2019agir (<em>ma\u2019ass\u00e9<\/em>).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">M\u00eame une erreur, si elle est reconnue avec sinc\u00e9rit\u00e9 &#8211; avec <em>kavanah<\/em>, l\u2019intention juste &#8211; peut devenir source de lumi\u00e8re. Comme disent les ma\u00eetres hassidiques : \u201cUne chute bien comprise peut te mener plus haut qu\u2019une puret\u00e9 jamais mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve.\u201d Ainsi, le Gan Eden n\u2019est pas perdu. Il est transform\u00e9. Il devient la m\u00e9moire d\u2019une unit\u00e9 vers laquelle nous avan\u00e7ons, pas un lieu du pass\u00e9. La \u201cfaute\u201d devient un point de d\u00e9part. Le <em>tikkoun<\/em> devient le fil conducteur de toute l\u2019histoire humaine&nbsp;: cette \u0153uvre patiente de r\u00e9paration, d\u2019alliance et de conscience, o\u00f9 l\u2019humain, pas \u00e0 pas, apprend \u00e0 redevenir partenaire du transcendant et nous y reviendrons dans une conversation sur Iyov<sup data-fn=\"d776a45d-66f2-443e-8d93-6238be4a49e4\" class=\"fn\"><a href=\"#d776a45d-66f2-443e-8d93-6238be4a49e4\" id=\"d776a45d-66f2-443e-8d93-6238be4a49e4-link\">14<\/a><\/sup> .<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous avons donc compris que dans le juda\u00efsme, il n\u2019existe pas de doctrine du p\u00e9ch\u00e9 originel au sens chr\u00e9tien&nbsp;: Adam et \u00c8ve commettent une transgression, mais elle ne se transmet pas ontologiquement \u00e0 leurs descendants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00eatre humain na\u00eet moralement neutre, avec une inclination au bien (<em>yetser hatov<\/em>) et au mal (<em>yetser hara<\/em>). Toute transgression est r\u00e9versible : le repentir (<em>t\u00e9chouva<\/em>), les actes, la r\u00e9paration suffisent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La vie sociale juive est donc structur\u00e9e autour de la responsabilit\u00e9 individuelle, la loi (Halakha) comme cadre \u00e9ducatif et une \u00e9thique de l\u2019action plus que de l\u2019intention int\u00e9rieure.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le christianisme (avec Paul \u201cTous ont p\u00e9ch\u00e9 et sont priv\u00e9s de la gloire de Dieu\u201d &#8211; Romains 3,23 et surtout apr\u00e8s Augustin), le p\u00e9ch\u00e9 originel devient une condition h\u00e9rit\u00e9e, transmise par la naissance. L\u2019homme est fondamentalement d\u00e9chu, incapable de se sauver seul&nbsp;; son salut d\u00e9pend d\u2019une r\u00e9demption ext\u00e9rieure (le Christ). La culpabilit\u00e9 devient ontologique, ant\u00e9rieure \u00e0 tout acte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cela entra\u00eene une int\u00e9riorisation de la faute, une obsession du salut, une tension permanente entre chair et esprit, enfin une culture morale fond\u00e9e sur la culpabilit\u00e9 plut\u00f4t que la responsabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est alors que le lien avec le juda\u00efsme devient d\u00e9cisif car il appara\u00eet comme un miroir insupportable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En effet, le juda\u00efsme rejette le p\u00e9ch\u00e9 originel, refuse la n\u00e9cessit\u00e9 du Christ et surtout affirme que l\u2019homme peut se rapprocher du transcendant par ses actes. Pour une th\u00e9ologie fond\u00e9e sur la culpabilit\u00e9 et la r\u00e9demption, cela est v\u00e9cu comme une remise en cause existentielle du christianisme lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans la Torah, l\u2019expulsion d\u2019Adam n\u2019est pas une damnation, c\u2019est un passage \u00e0 la condition humaine. Mais dans la th\u00e9ologie chr\u00e9tienne l\u2019expulsion devient chute, perte radicale, d\u00e9ch\u00e9ance morale. L\u2019antijuda\u00efsme projette cette lecture chr\u00e9tienne sur les juifs eux-m\u00eames&nbsp;; le juif devient l\u2019homme rest\u00e9 dans la chute, alors que le chr\u00e9tien est l\u2019homme \u201crelev\u00e9\u201d par le Christ. Le juif n\u2019est pas Adam historique mais il est Adam non rachet\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a><\/a>C\u2019est pourquoi les soci\u00e9t\u00e9s chr\u00e9tiennes ont souvent projet\u00e9 leur propre culpabilit\u00e9 sur les juifs : parties d\u2019un \u201c peuple d\u00e9icide \u201d, responsables de la mort du Christ, figures de l\u2019endurcissement moral.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le juif devient le support ext\u00e9rieur de la faute, permettant au chr\u00e9tien de se sentir sauv\u00e9, de canaliser sa culpabilit\u00e9 et d\u2019expliquer le mal sans se remettre en cause. L\u2019antis\u00e9mitisme ne refl\u00e8te pas le juda\u00efsme r\u00e9el, mais un juda\u00efsme reconstruit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019antijuda\u00efsme chr\u00e9tien ne parle jamais du juda\u00efsme tel qu\u2019il est, mais d\u2019un juda\u00efsme th\u00e9ologique imaginaire, fabriqu\u00e9 pour servir un besoin interne du christianisme. Ce juda\u00efsme reconstruit devient l\u00e9galiste, charnel, aveugle, coupable, d\u00e9chu. Ce portrait n\u2019est pas descriptif, il est fonctionnel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce m\u00e9canisme a nourri nombre de discriminations juridiques (ghettos), d\u2019accusations de profanation, de complot, de corruption morale, puis, plus tard, un antis\u00e9mitisme la\u00efcis\u00e9 mais h\u00e9ritier de ce sch\u00e9ma.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour sa part, l\u2019islam rejette explicitement le p\u00e9ch\u00e9 originel , puisque dans le Coran, quand Adam et Haww\u00e2\u2019 (\u00c8ve) fautent, ils reconnaissent leur faute, et Dieu leur pardonne imm\u00e9diatement (Coran 2:37), donc aucune faute n\u2019est transmise \u00e0 leurs descendants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a><\/a> \u201c Nul ne portera le fardeau d\u2019autrui \u201d (Coran 6:164). L\u2019homme na\u00eet dans un \u00e9tat de fitra : disposition naturelle au bien. Pour l\u2019islam, il n\u2019y a jamais culpabilit\u00e9 ontologique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e8s lors, l\u2019islam ne peut pas produire un antis\u00e9mitisme fond\u00e9 sur la faute h\u00e9r\u00e9ditaire, pour des raisons simple : pas de p\u00e9ch\u00e9 originel, pas de culpabilit\u00e9 collective, pas de peuple \u201c d\u00e9chu \u201d par nature, pas de salut conditionn\u00e9 au rejet d\u2019Isra\u00ebl. Dans le Coran, les fautes sont contextuelles, les responsabilit\u00e9s sont individuelles ou communautaires dans le temps, jamais ontologiques et donc les juifs ne sont ni maudits par essence, ni responsables du mal universel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors d\u2019o\u00f9 vient l\u2019hostilit\u00e9 islamique envers les juifs ? Serait-ce une hostilit\u00e9 de type polemico-historique, pas m\u00e9taphysique car dans les textes islamiques anciens, les tensions avec certains groupes juifs rel\u00e8vent de conflits politiques locaux (M\u00e9dine), du refus de reconna\u00eetre Muhammad comme proph\u00e8te, donc de rivalit\u00e9s d\u2019autorit\u00e9 religieuse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les critiques portent sur la d\u00e9sob\u00e9issance, la rupture d\u2019alliance, l\u2019orgueil religieux, et surtout une notion de falsification interpr\u00e9tative (<em>ta\u1e25r\u012bf<\/em>). Un juif n\u2019est jamais coupable d\u2019\u00eatre juif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019antis\u00e9mitisme moderne dans le monde musulman n\u2019est donc pas issu de la th\u00e9ologie islamique. Il est vraisemblablement import\u00e9 d\u2019Europe via la colonisation, suivie de l\u2019\u00e9mergence des nationalismes, la traductions de textes antis\u00e9mites chr\u00e9tiens et raciaux, voire l\u2019importation d\u2019id\u00e9ologies totalitaires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On assiste \u00e0 une christianisation cach\u00e9e de l\u2019hostilit\u00e9 par l\u2019affirmation du complot mondial, de la corruption globale \u00e0 travers le juif responsable du mal universel. Or ce sch\u00e9ma \u00e9tait \u00e9tranger \u00e0 l\u2019islam classique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le juif n\u2019est plus critiqu\u00e9 pour ce qu\u2019il fait, mais pour ce qu\u2019il incarne. L\u2019islam n\u2019a pas produit ces sch\u00e9mas, mais il lui a parfois manqu\u00e9 les outils critiques pour les d\u00e9construire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Donc Adam n\u2019est pas un point de d\u00e9part partag\u00e9, mais un point de divergence radicale. Le juda\u00efsme ne rejette pas seulement le p\u00e9ch\u00e9 originel chr\u00e9tien, il ne reconna\u00eet m\u00eame pas le probl\u00e8me auquel le christianisme pr\u00e9tend r\u00e9pondre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u2019o\u00f9 une incompr\u00e9hension structurelle : le chr\u00e9tien pense offrir une solution universelle, alors que le juif ne se reconna\u00eet pas dans le diagnostic. Ce d\u00e9calage explique mieux encore l\u2019irritation th\u00e9ologique, puis la stigmatisation sociale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a><\/a>Souligner que parler de la \u201cfaute d\u2019Adam\u201d comme pr\u00e9suppos\u00e9 commun est inexact. Une formulation plus juste sera :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le juda\u00efsme ne part pas d\u2019Adam mais de la Torah et de l\u2019Alliance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019islam utilise Adam comme exemple p\u00e9dagogique, non comme fondement anthropologique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le christianisme construit une anthropologie enti\u00e8re \u00e0 partir d\u2019Adam relu par la croix.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">M\u00eame quand la religion recule, la structure mentale de la culpabilit\u00e9 d\u00e9plac\u00e9e demeure.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le m\u00e9canisme central : externaliser la culpabilit\u00e9. En effet, la culpabilit\u00e9 chr\u00e9tienne est universelle, lourde, int\u00e9rieure et surtout anxiog\u00e8ne. Or, pour qu\u2019un syst\u00e8me social tienne, cette culpabilit\u00e9 doit \u00eatre localis\u00e9e, visible et personnifi\u00e9e. Le juif devient alors le support humain de la faute, celui qui \u00ab porte \u00bb la culpabilit\u00e9 que le chr\u00e9tien croit avoir d\u00e9pass\u00e9e. C\u2019est exactement ce que Ren\u00e9 Girard appellera plus tard le bouc \u00e9missaire, mais ici th\u00e9ologiquement rationalis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a><\/a> Un \u00e9l\u00e9ment rend le juif particuli\u00e8rement \u201c utilisable \u201d symboliquement. Il refuse la culpabilit\u00e9 ontologique, vit dans la Loi et assume la responsabilit\u00e9 du premier humain sans se d\u00e9clarer d\u00e9chu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a><\/a>Pour une culture fond\u00e9e sur la culpabilit\u00e9, cela est v\u00e9cu comme arrogance, endurcissement, et refus du salut. D\u2019o\u00f9 l\u2019accusation r\u00e9currente : \u201c Ils savent, mais ils refusent \u201d. Le juif devient non seulement coupable, mais coupable de refuser sa culpabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les juifs remplissent toutes les conditions symboliques d\u2019ant\u00e9riorit\u00e9 (ils pr\u00e9c\u00e8dent le christianisme), de proximit\u00e9 ( ils partagent les \u00c9critures), de refus (ils ne reconnaissent pas le Christ), de survie (ils persistent malgr\u00e9 tout) et surtout de diff\u00e9rence morale (pas de culpabilit\u00e9 ontologique).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a><\/a><a><\/a> Les soci\u00e9t\u00e9s du christianisme transforment progressivement une faute mythique (Adam) en faute historique (la crucifixion), puis en faute collective permanente (le \u201c peuple d\u00e9icide \u201d). Le juif n\u2019est plus seulement Adam d\u00e9chu, il est le responsable actif de la d\u00e9ch\u00e9ance du monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il devient l\u2019anomalie vivante dans un monde chr\u00e9tien, ce qu\u2019il faut donc traduire socialement avec les ghettos (figure d\u2019exil permanent), des m\u00e9tiers impurs (argent, sang), des marques vestimentaires et surtout des accusations de corruption morale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019antis\u00e9mitisme dans les soci\u00e9t\u00e9s construites sur le mod\u00e8le ontologique chr\u00e9tien est une pathologie interne du christianisme historique, pas une r\u00e9action au juda\u00efsme r\u00e9el. Il s\u2019appuie sur des notions (faute, chute, d\u00e9ch\u00e9ance) qu\u2019il attribue aux juifs, alors m\u00eame que ces notions sont \u00e9trang\u00e8res \u00e0 leur propre tradition.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce renversement projectif qui en fait un ph\u00e9nom\u00e8ne si durable et si violent.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 partir du XVIII\u1d49 si\u00e8cle, on assiste \u00e0 un processus de d\u00e9-th\u00e9ologisation sans d\u00e9-structuration&nbsp;; alors que la r\u00e9f\u00e9rence explicite \u00e0 Dieu, au p\u00e9ch\u00e9, au Christ recule, les structures mentales demeurent. Dispara\u00eet le vocabulaire religieux mais subsistent la logique de la faute collective, la culpabilit\u00e9 d\u00e9plac\u00e9e et la figure du corrupteur universel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019antis\u00e9mitisme devient racial, \u00e9conomique, politique et complotiste tout en conservant sa fonction d\u2019expliquer le mal sans s\u2019auto-interroger.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 partir du XIX\u1d49 si\u00e8cle, le juif devient d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9, parasite et agent de d\u00e9cadence morale. La \u201c chute \u201d n\u2019est plus spirituelle mais biologique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au XXe si\u00e8cle, le juif est accus\u00e9 de capitalisme pr\u00e9dateur, r\u00e9volution subversive (communisme) et de cosmopolitisme dissolvant. La contradiction est flagrante, mais la logique reste intacte puisque, par sa faute originelle suppos\u00e9e, un seul groupe explique tous les mots; le juif reste la cause universelle du d\u00e9sordre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aujourd\u2019hui, dans certaines formes contemporaines, le juif (ou Isra\u00ebl) est pr\u00e9sent\u00e9 comme l\u2019incarnation du mal absolu, un obstacle \u00e0 la r\u00e9demption politique du monde et toujours responsable d\u2019un d\u00e9sordre global.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le sch\u00e9ma reste celui de la faute ontologique, m\u00eame sans Dieu. Les id\u00e9ologies la\u00efques h\u00e9ritent d\u2019un besoin chr\u00e9tien de purification, de rachat pour une soci\u00e9t\u00e9 \u201c sauv\u00e9e \u201d. Quand la r\u00e9demption devient politique, la violence devient morale et l\u2019exclusion devient vertueuse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019antis\u00e9mitisme moderne est souvent un messianisme sans Messie. \u00c0 l\u2019oppos\u00e9, le juda\u00efsme propose une anthropologie anti-totalitaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le juda\u00efsme l\u2019homme n\u2019est pas d\u00e9chu&nbsp;: il est responsable. Cela implique qu\u2019il n\u2019y a ni de faute collective \u00e9ternelle ni de peuple maudit mais pas d\u2019innocence totale non plus. Une soci\u00e9t\u00e9 juive ne se pense ni pure ni damn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La transgression appelle r\u00e9paration, pas expiation sacrificielle ce qui se traduit concr\u00e8tement par la restitution, le recours \u00e0 la justice et la transformation des actes. Il n\u2019y a pas besoin de bouc \u00e9missaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La loi est donc per\u00e7ue comme limite du sacr\u00e9 car la Halakha encadre le pouvoir, limite la violence morale et emp\u00eache la fusion du politique et du sacr\u00e9. C\u2019est une antidote aux id\u00e9ologies totalisantes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En effet le d\u00e9saccord est per\u00e7u comme valeur puisque la tradition juive conserve les opinions minoritaires, valorise la dispute (<em>mahloket<\/em>) et refuse la cl\u00f4ture dogmatique. La v\u00e9rit\u00e9 (<em>\u00e9met<\/em>)n\u2019autorise jamais l\u2019\u00e9limination de l\u2019autre. Le juda\u00efsme travaille dans le temps long, se m\u00e9fie des solutions finales car il privil\u00e9gie l\u2019am\u00e9lioration progressive (<em>tikkoun<\/em>).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nos soci\u00e9t\u00e9s modernes, m\u00eame s\u00e9cularis\u00e9es, restent hant\u00e9es par la faute (traite des noirs, colonialisme), obs\u00e9d\u00e9es par la purification morale et promptes \u00e0 d\u00e9signer des coupables globaux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le juda\u00efsme rappelle une v\u00e9rit\u00e9 inconfortable mais salutaire : le mal ne dispara\u00eet pas par l\u2019exclusion, mais par la responsabilit\u00e9 partag\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019antis\u00e9mitisme moderne n\u2019est pas un archa\u00efsme religieux mais une th\u00e9ologie invers\u00e9e, d\u00e9barrass\u00e9e de Dieu mais non de la culpabilit\u00e9 auquel le juda\u00efsme offre une grammaire morale alternative, sans innocence mythique, sans damnation collective et sans violence r\u00e9demptrice.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce n\u2019est pas un mod\u00e8le \u00e0 imposer, mais une contre-pens\u00e9e indispensable \u00e0 toute soci\u00e9t\u00e9 qui veut rester humaine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><em><a href=\"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/2026\/02\/21\/hava-nest-pas-tentatrice\/\">\u201cHava\u201d (Eve) n\u2019est pas tentatrice\u201d<\/a><\/em><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><em><a href=\"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/2026\/02\/21\/ou-est-la-faute-dans-leden\/\">\u201cO\u00f9 est la faute dans l\u2019Eden ?\u201d<\/a><\/em><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n<ol class=\"wp-block-footnotes\"><li id=\"4c01fefb-bcfc-43e6-9332-538f2ebb664f\">Malkhout est la derni\u00e8re des dix sefirot. Elle ne produit pas de lumi\u00e8re ; elle re\u00e7oit et manifeste. Le Zohar la d\u00e9finit ainsi : \u201c Elle n\u2019a rien qui soit \u00e0 elle, sauf ce qu\u2019elle re\u00e7oit \u201d (\u05dc\u05d9\u05ea \u05dc\u05d4 \u05de\u05d2\u05e8\u05de\u05d4 \u05db\u05dc\u05d5\u05dd). Les sefirot sont, dans la Kabbale, les dix modalit\u00e9s par lesquelles l\u2019Infini (Ein Sof) se manifeste et agit dans le monde. <a href=\"#4c01fefb-bcfc-43e6-9332-538f2ebb664f-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 1\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"9bdf4890-4bb3-468b-b984-a82627aba1b8\">Le tikkoun d\u00e9signe le travail de r\u00e9paration et d\u2019ajustement du monde et de l\u2019humain. pour restaurer l\u2019harmonie bris\u00e9e &#8211; par les actes, l\u2019\u00e9thique et la conscience &#8211; afin de rapprocher le monde de sa juste forme. <a href=\"#9bdf4890-4bb3-468b-b984-a82627aba1b8-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 2\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"86f4b854-fa22-49ee-88d5-13d5f94b7131\"><a href=\"http:\/\/sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_2_16.aspx%20\">http:\/\/sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_2_16.aspx<\/a> <a href=\"#86f4b854-fa22-49ee-88d5-13d5f94b7131-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 3\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"118dffa2-95fc-45cc-b16b-c60ea6f11b4d\"> <a href=\"http:\/\/sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_2_17.aspx\">http:\/\/sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_2_17.aspx<\/a> <a href=\"#118dffa2-95fc-45cc-b16b-c60ea6f11b4d-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 4\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"0117603b-d012-464d-84ee-89a42b49c77c\">Le Zohar est le texte fondateur de la Kabbale, qui propose une lecture mystique et symbolique de la Torah, visant \u00e0 d\u00e9voiler le sens cach\u00e9 du monde, de l\u2019humain et du transcendant. <a href=\"#0117603b-d012-464d-84ee-89a42b49c77c-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 5\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"1e1366a5-5206-4120-9bfc-81e787245ffa\"> <a href=\"http:\/\/www.sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_3_22.aspx\">http:\/\/www.sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_3_22.aspx<\/a> <a href=\"#1e1366a5-5206-4120-9bfc-81e787245ffa-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 6\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"09272952-8d7a-40ce-8590-5f56e29d12be\"> Rachi &#8211; Rabbi Chlomo ben Its\u2019haq (en h\u00e9breu : \u05e8\u05d1\u05d9 \u05e9\u05dc\u05de\u05d4 \u05d1\u05df \u05d9\u05e6\u05d7\u05e7), 1040 \u2013 1105- est un grand commentateur m\u00e9di\u00e9val de la Torah et du Talmud, dont les explications claires et concises visent \u00e0 \u00e9clairer le sens litt\u00e9ral du texte tout en int\u00e9grant la tradition rabbinique. <a href=\"#09272952-8d7a-40ce-8590-5f56e29d12be-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 7\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"6f14967d-1a37-4126-b936-93fb9b1c21fe\">Rambam &#8211; Rabbi Moch\u00e9 ben Ma\u00efmon (en h\u00e9breu : \u05e8\u05d1\u05d9 \u05de\u05e9\u05d4 \u05d1\u05df \u05de\u05d9\u05de\u05d5\u05df), connu aussi sous le nom de Ma\u00efmonide ,1135 \u2013 1204 &#8211; est un grand penseur juif m\u00e9di\u00e9val, \u00e0 la fois philosophe, juriste et m\u00e9decin, qui a cherch\u00e9 \u00e0 articuler la tradition juive avec la raison. <a href=\"#6f14967d-1a37-4126-b936-93fb9b1c21fe-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 8\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"ce218b42-2801-4443-aca1-f9a4cc25d063\"> <a href=\"http:\/\/sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_3_6.aspx\">http:\/\/sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_3_6.aspx<\/a> <a href=\"#ce218b42-2801-4443-aca1-f9a4cc25d063-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 9\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"f1006419-8a46-4299-a20a-8b2d218b94db\"> <a href=\"http:\/\/sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_3_7.aspx\">http:\/\/sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_3_7.aspx<\/a> <a href=\"#f1006419-8a46-4299-a20a-8b2d218b94db-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 10\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"37388ccc-8fa7-4ee9-94a4-958a4977631d\"><a href=\"http:\/\/sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_3_9.aspx\">http:\/\/sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_3_9.aspx<\/a> <a href=\"#37388ccc-8fa7-4ee9-94a4-958a4977631d-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 11\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"7ce86f8d-4e91-4f4c-b6a2-01fd90fc5100\">Isaac Ashkenazi Louria, connu aussi sous ce nom de Ari, acronyme qui signifiait \u00e0 l&rsquo;origine \u201c\u00a0Elohi (divin) Rabbi Isaac\u00a0\u201d mais aussi traduit par \u201c\u00a0Ashkenazi Rabbi Isaac\u00a0\u201d ou \u201c\u00a0Adoneinu Rabbeinu Isaac\u00a0\u201d (notre ma\u00eetre, notre rabbin Isaac), 1534 \u00e0 1572 <a href=\"#7ce86f8d-4e91-4f4c-b6a2-01fd90fc5100-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 12\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"50cd1ae4-6cef-46cb-95b7-c2c714c853f1\">Isra\u00ebl ben Eliezer, 1698 \u2013 1760, fondateur du hassidisme, mettant au centre de la vie juive la joie, la ferveur et la proximit\u00e9 directe avec le transcendant. <a href=\"#50cd1ae4-6cef-46cb-95b7-c2c714c853f1-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 13\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"d776a45d-66f2-443e-8d93-6238be4a49e4\">Sefer Iyov\u00a0: \u201c\u00a0Un monde \u00e0 r\u00e9parer\u00a0\u201d d\u2019Isabelle Cohen <a href=\"#d776a45d-66f2-443e-8d93-6238be4a49e4-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 14\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><\/ol>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Du Jardin \u00e0 la Terre : une conversation sur la faute et la r\u00e9paration On raconte qu\u2019au commencement, l\u2019humain vivait dans un jardin &#8211; un lieu o\u00f9 tout \u00e9tait encore transparent. Il n\u2019y avait ni peur ni effort.La Torah appelle ce lieu le Gan Eden, le \u201cjardin des d\u00e9lices\u201dNotre monde serait en proie au mal, aux d\u00e9sastres parce que l\u2019humain originel aurait \u201c&nbsp;faut\u00e9&nbsp;\u201d et les juifs, h\u00e9ritiers de cette histoire, seraient la cause du malheur de l\u2019humanit\u00e9 souffrante&nbsp;! Dans ce jardin, l\u2019humain vivait dans un monde donn\u00e9, sans distance, sans choix v\u00e9ritable. Le Gan Eden correspond \u00e0 une configuration o\u00f9 Malkhout re\u00e7oit sans agir. Autrement dit, l\u2019humain est pris en charge, mais ne \u201cprend\u201d rien. Il n\u2019y a pas encore de v\u00e9ritable prise (achiza) sur le r\u00e9el. Ici, dans ce jardin, le mal est ext\u00e9rieur, les forces de s\u00e9paration (din) sont neutralis\u00e9es et il n\u2019y a pas de r\u00e9sistance r\u00e9elle. Or, sans r\u00e9sistance, il n\u2019y a pas de choix effectif&nbsp;; sans choix effectif, il n\u2019y a pas de responsabilit\u00e9 cr\u00e9atrice. L\u2019humain ne peut donc pas agir en partenaire, seulement recevoir. Le Gan \u2018Eden est un espace de pr\u00e9sent continu, sans fatigue, sans usure, sans mort. Sans temporalit\u00e9 \u00e9paisse, l\u2019humain ne peut pas inscrire une \u0153uvre. Mais vient un moment o\u00f9 tout bascule. Le texte dit (Berechit &#8211; Gen\u00e8se 2:16) \u201cVayetsav Adona\u00ef Elohim al ha-adam\u201d &#8211; Il orienta, il prescrivit \u00e0 l\u2019humain. Ce tsivah (\u05e6\u05b4\u05d5\u05b8\u05bc\u05d4) n\u2019est pas une menace, mais une orientation. On pourrait dire : \u201cVoici le chemin pour rester dans l\u2019\u00e9quilibre\u201d. L\u2019arbre de la connaissance est le seul lieu de tension dans le Gan \u2018Eden. Il introduit une limite minimale pour que l\u2019humain ne soit pas totalement dissous dans la r\u00e9ception. Mais cette limite est encore n\u00e9gative (ne pas manger), pas productive (agir pour r\u00e9parer). Elle ne permet pas une prise active sur le monde. Dans Gen\u00e8se 2\u201317, on ne parle jamais directement de \u201cp\u00e9ch\u00e9\u201d. Le texte pr\u00e9sente plut\u00f4t un franchissement de limite, un d\u00e9placement de l\u2019humain hors de la zone de confiance et de justesse dans laquelle il \u00e9tait plac\u00e9. L\u2019interdit autour de l\u2019arbre \u201cde la connaissance du bien et du mal\u201d n\u2019est pas pr\u00e9sent\u00e9 comme un pi\u00e8ge mais comme une fronti\u00e8re constitutive : une borne qui rappelle \u00e0 l\u2019humain que sa libert\u00e9 n\u2019est pas auto-suffisante. Le Zohar est clair : le Gan \u2018Eden n\u2019est pas le but, mais l\u2019antichambre. Tant que l\u2019humain y demeure, il est prot\u00e9g\u00e9 mais il n\u2019est pas engag\u00e9&nbsp;; il n\u2019est pas encore responsable du monde. Le d\u00e9part n\u2019est donc pas une chute morale, mais une descente n\u00e9cessaire vers un monde o\u00f9 l\u2019humain peut enfin agir. Transgress\u00e9e, la fronti\u00e8re provoque un basculement int\u00e9rieur : la honte, la peur, la fuite. Ce ne sont pas les signes d\u2019une \u201cfaute\u201d morale ni au sens juridique, mais d\u2019une d\u00e9sorientation. L\u2019expression \u201c comme l\u2019un de nous \u201d ne renvoie pas \u00e0 une transgression, mais \u00e0 un changement de condition.L\u2019humain acc\u00e8de \u00e0 un r\u00e9gime d\u2019existence o\u00f9 il n\u2019est plus simplement dans le monde, mais en vis-\u00e0-vis du monde. Le \u201c nous \u201d d\u00e9signe ici un plan de conscience o\u00f9 les distinctions (bien \/ mal, possible \/ impossible, permis \/ interdit) deviennent pensables. Il n\u2019y a pas de faute : il y a \u00e9mergence de la r\u00e9flexivit\u00e9. En quittant le Gan \u2018Eden, l\u2019humain rencontre la r\u00e9sistance de la mati\u00e8re, le m\u00e9lange du bien et du mal, la fatigue, le travail, la mort. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que na\u00eet la prise (achiza) : la capacit\u00e9 de transformer, trier, \u00e9lever. Le monde post-\u00e9d\u00e9nien est dangereux, mais op\u00e9rant. La tradition rabbinique souligne que l\u2019humain cherchait une connaissance qui litt\u00e9ralement le traverse.Le mal n\u2019est pas une information ; c\u2019est une exp\u00e9rience qui p\u00e9n\u00e8tre, modifie la conscience, et introduit la division l\u00e0 o\u00f9 il y avait harmonie.Rashi et Ramban voient dans cette \u201cconnaissance\u201d non pas un savoir conceptuel, mais un m\u00e9lange confus : l\u2019incapacit\u00e9 de distinguer avec justesse. En s\u2019inspirant de Levinas, on pourrait dire que l\u2019humain voulait une connaissance totale, mais la v\u00e9ritable justesse vient de l\u2019attention \u00e0 l\u2019autre, et non de l\u2019appropriation d\u2019un savoir totalisant. Plut\u00f4t que de \u201cfaute\u201d, plusieurs ma\u00eetres parlent de manque de vigilance (peshiah), manque d\u2019\u00e9coute (l\u2019oreille se d\u00e9tourne), pr\u00e9cipitation et volont\u00e9 d\u2019\u00eatre \u00e0 la source de sa propre mesure. La \u201cfaute\u201d n\u2019est pas la curiosit\u00e9, qui fait partie de l\u2019humain ; elle est dans l\u2019oubli de la limite qui transforme la connaissance en emprise. Le texte ne cl\u00f4ture pas l\u2019histoire d\u2019Adam et Hava par une condamnation ; il les envoie sur un chemin, dans une existence o\u00f9 discernement, travail, responsabilit\u00e9 deviendront les ma\u00eetres-mots. On pourrait dire que l\u2019humain cherchait la connaissance pour \u00eatre \u201ccomme source de mesure\u201d.Mais la v\u00e9ritable \u00e9l\u00e9vation ne vient pas de la ma\u00eetrise du \u201cbien et du mal\u201d, mais de la capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9pondre, \u00e0 assumer, \u00e0 transformer. Donc, \u00e0 bien consid\u00e9rer le d\u00e9but de la paracha, la \u201cfaute\u201d n\u2019est pas un crime ; c\u2019est un moment o\u00f9 l\u2019humain s\u2019est oubli\u00e9 lui-m\u00eame. Puis il y a le geste (Gen\u00e8se 3:6): \u201cVatochal min ha-etz\u201d &#8211; \u201celle mangea de l\u2019arbre fruit\u201d. Akhal (\u05d0\u05b8\u05db\u05b7\u05dc), \u201cmanger\u201d, c\u2019est plus que consommer : c\u2019est faire entrer en soi, int\u00e9grer, incorporer. Et en faisant cela, Adam et Hava s\u2019approprient la connaissance, deviennent conscients d\u2019eux-m\u00eames. Le mot \u2018arum (\u05e2\u05b8\u05e8\u05d5\u05bc\u05dd) dans Gen\u00e8se 3.7, qui veut dire \u00e0 la fois \u201cnu\u201d et \u201crus\u00e9\u201d, signale le passage d\u2019un \u00e9tat de transparence \u00e0 un \u00e9tat de ruse, de conscience et de pudeur. Rien, ici, ne parle de \u201cp\u00e9ch\u00e9 originel\u201d. Le juda\u00efsme n\u2019a pas ce concept. Le texte raconte la naissance de la conscience. En ing\u00e9rant du fruit de l\u2019arbre, l\u2019humain se trouve confront\u00e9 au bien et au mal, c\u2019est-\u00e0-dire, d\u00e9couvre le choix. Et le choix, c\u2019est la libert\u00e9, mais aussi la responsabilit\u00e9. Quand Adam se cache, la voix l\u2019appelle : \u201cHay\u00e9ka ?\u201d &#8211; \u201cO\u00f9 es-tu ?\u201d (Gen\u00e8se 3:9). Ce n\u2019est pas une question de localisation. C\u2019est une question existentielle. \u201cO\u00f9 es-tu dans ta responsabilit\u00e9 ? O\u00f9 en es-tu dans ta relation au monde ?\u201d Le r\u00e9cit peut se lire comme la sc\u00e8ne fondatrice de la condition humaine : \u00eatre attir\u00e9 par la connaissance, \u00eatre vuln\u00e9rable au m\u00e9lange du juste et de ce qui d\u00e9vie et surtout \u00eatre appel\u00e9 malgr\u00e9 cela \u00e0 se relever, \u00e0 avancer, \u00e0 r\u00e9pondre. Et c\u2019est l\u00e0 que commence vraiment l\u2019histoire humaine. Les sages ont longuement comment\u00e9 ce moment.Pour Rachi, la \u201cfaute\u201d n\u2019est pas tant d\u2019avoir mang\u00e9 que de s\u2019\u00eatre d\u00e9rob\u00e9, d\u2019avoir fui la parole.Pour Ma\u00efmonide, ce passage marque le moment o\u00f9 l\u2019humain quitte le domaine du vrai et du faux pour entrer dans celui du bien et du mal : c\u2019est la naissance de la morale.Nahmanide, lui, dit que c\u2019est la naissance de la libert\u00e9 et que la r\u00e9paration, le tikkoun, commence \u00e0 ce moment pr\u00e9cis o\u00f9 l\u2019humain prend conscience de ses actes. \u00c0 partir de l\u00e0, la Torah ne cesse de tisser des alliances (berit). Avec Noah, c\u2019est une alliance universelle : apr\u00e8s le d\u00e9luge, la promesse de stabilit\u00e9, le respect de la vie. L\u2019arc-en-ciel relie le ciel et la terre &#8211; symbole du lien retrouv\u00e9.Avec Avraham, l\u2019alliance devient personnelle : Brit milah, la circoncision, marque la m\u00e9moire du corps, le rappel de la limite et du respect.Et au Sina\u00ef, l\u2019alliance devient collective : le peuple s\u2019engage dans un cadre \u00e9thique. On quitte le paradis pour entrer dans l\u2019histoire &#8211; une histoire o\u00f9 la libert\u00e9 se vit \u00e0 travers la justice et la responsabilit\u00e9. La Kabbale selon le Ari,, plusieurs si\u00e8cles plus tard, reprend ce r\u00e9cit comme une immense m\u00e9taphore cosmique (Berit ha-Tikkoun). Elle consid\u00e8re trois moments majeurs de la cr\u00e9ation : Tsimtsoum (contraction) : le transcendant se retire partiellement pour laisser place au monde&nbsp;; Shevirat ha-Kelim (brisure des vases &#8211; voir l\u2019article sur le chant et le r\u00e9ceptacle) : les \u201cvases\u201d cens\u00e9s contenir la lumi\u00e8re \u00e9clatent , la lumi\u00e8re se disperse dans la mati\u00e8re et enfin Tikkoun (r\u00e9paration) : l\u2019humain, par ses actes conscients, rassemble les \u00e9tincelles \u00e9parpill\u00e9es dans le monde. Ainsi, la \u201cfaute\u201d du Jardin correspond \u00e0 la shevirat ha-kelim, la brisure des vases: la lumi\u00e8re premi\u00e8re s\u2019est \u00e9clat\u00e9e, dispersant ses \u00e9tincelles dans toute la cr\u00e9ation.Depuis, notre mission est de participer au tikkoun olam &#8211; la r\u00e9paration du monde. Chaque geste, chaque mot, chaque pens\u00e9e juste rassemble une \u00e9tincelle. Chaque acte de conscience restaure un peu de lumi\u00e8re. Le hassidisme, avec le Baal Shem Tov, rend cette id\u00e9e vivante au quotidien car le tikkoun n\u2019est pas une id\u00e9e lointaine : il commence ici, maintenant, dans la fa\u00e7on de penser (machshava), de parler (dibbur), d\u2019agir (ma\u2019ass\u00e9). M\u00eame une erreur, si elle est reconnue avec sinc\u00e9rit\u00e9 &#8211; avec kavanah, l\u2019intention juste &#8211; peut devenir source de lumi\u00e8re. Comme disent les ma\u00eetres hassidiques : \u201cUne chute bien comprise peut te mener plus haut qu\u2019une puret\u00e9 jamais mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve.\u201d Ainsi, le Gan Eden n\u2019est pas perdu. Il est transform\u00e9. Il devient la m\u00e9moire d\u2019une unit\u00e9 vers laquelle nous avan\u00e7ons, pas un lieu du pass\u00e9. La \u201cfaute\u201d devient un point de d\u00e9part. Le tikkoun devient le fil conducteur de toute l\u2019histoire humaine&nbsp;: cette \u0153uvre patiente de r\u00e9paration, d\u2019alliance et de conscience, o\u00f9 l\u2019humain, pas \u00e0 pas, apprend \u00e0 redevenir partenaire du transcendant et nous y reviendrons dans une conversation sur Iyov . Nous avons donc compris que dans le juda\u00efsme, il n\u2019existe pas de doctrine du p\u00e9ch\u00e9 originel au sens chr\u00e9tien&nbsp;: Adam et \u00c8ve commettent une transgression, mais elle ne se transmet pas ontologiquement \u00e0 leurs descendants. L\u2019\u00eatre humain na\u00eet moralement neutre, avec une inclination au bien (yetser hatov) et au mal (yetser hara). Toute transgression est r\u00e9versible : le repentir (t\u00e9chouva), les actes, la r\u00e9paration suffisent. La vie sociale juive est donc structur\u00e9e autour de la responsabilit\u00e9 individuelle, la loi (Halakha) comme cadre \u00e9ducatif et une \u00e9thique de l\u2019action plus que de l\u2019intention int\u00e9rieure. Dans le christianisme (avec Paul \u201cTous ont p\u00e9ch\u00e9 et sont priv\u00e9s de la gloire de Dieu\u201d &#8211; Romains 3,23 et surtout apr\u00e8s Augustin), le p\u00e9ch\u00e9 originel devient une condition h\u00e9rit\u00e9e, transmise par la naissance. L\u2019homme est fondamentalement d\u00e9chu, incapable de se sauver seul&nbsp;; son salut d\u00e9pend d\u2019une r\u00e9demption ext\u00e9rieure (le Christ). La culpabilit\u00e9 devient ontologique, ant\u00e9rieure \u00e0 tout acte. Cela entra\u00eene une int\u00e9riorisation de la faute, une obsession du salut, une tension permanente entre chair et esprit, enfin une culture morale fond\u00e9e sur la culpabilit\u00e9 plut\u00f4t que la responsabilit\u00e9. C\u2019est alors que le lien avec le juda\u00efsme devient d\u00e9cisif car il appara\u00eet comme un miroir insupportable. En effet, le juda\u00efsme rejette le p\u00e9ch\u00e9 originel, refuse la n\u00e9cessit\u00e9 du Christ et surtout affirme que l\u2019homme peut se rapprocher du transcendant par ses actes. Pour une th\u00e9ologie fond\u00e9e sur la culpabilit\u00e9 et la r\u00e9demption, cela est v\u00e9cu comme une remise en cause existentielle du christianisme lui-m\u00eame. Dans la Torah, l\u2019expulsion d\u2019Adam n\u2019est pas une damnation, c\u2019est un passage \u00e0 la condition humaine. Mais dans la th\u00e9ologie chr\u00e9tienne l\u2019expulsion devient chute, perte radicale, d\u00e9ch\u00e9ance morale. L\u2019antijuda\u00efsme projette cette lecture chr\u00e9tienne sur les juifs eux-m\u00eames&nbsp;; le juif devient l\u2019homme rest\u00e9 dans la chute, alors que le chr\u00e9tien est l\u2019homme \u201crelev\u00e9\u201d par le Christ. Le juif n\u2019est pas Adam historique mais il est Adam non rachet\u00e9. C\u2019est pourquoi les soci\u00e9t\u00e9s chr\u00e9tiennes ont souvent projet\u00e9 leur propre culpabilit\u00e9 sur les juifs : parties d\u2019un \u201c peuple d\u00e9icide \u201d, responsables de la mort du Christ, figures de l\u2019endurcissement moral. Le juif devient le support ext\u00e9rieur de la faute, permettant au chr\u00e9tien de se sentir sauv\u00e9, de canaliser sa culpabilit\u00e9 et d\u2019expliquer le mal sans se remettre en cause. L\u2019antis\u00e9mitisme ne refl\u00e8te pas le juda\u00efsme r\u00e9el, mais un juda\u00efsme reconstruit. L\u2019antijuda\u00efsme chr\u00e9tien ne parle jamais du juda\u00efsme tel qu\u2019il est, mais d\u2019un juda\u00efsme th\u00e9ologique imaginaire, fabriqu\u00e9 pour servir un besoin interne du christianisme. Ce juda\u00efsme reconstruit devient l\u00e9galiste, charnel, aveugle, coupable, d\u00e9chu. Ce portrait n\u2019est pas descriptif, il est fonctionnel. Ce m\u00e9canisme a nourri nombre de discriminations juridiques (ghettos), d\u2019accusations de profanation, de complot, de corruption morale, puis, plus tard, un antis\u00e9mitisme la\u00efcis\u00e9 mais h\u00e9ritier de ce sch\u00e9ma. Pour sa part, l\u2019islam rejette explicitement le p\u00e9ch\u00e9 originel , puisque dans le Coran, quand Adam et Haww\u00e2\u2019 (\u00c8ve) fautent, ils reconnaissent leur faute, et Dieu leur pardonne imm\u00e9diatement (Coran 2:37), donc aucune faute n\u2019est transmise \u00e0 leurs descendants. \u201c Nul ne portera le fardeau d\u2019autrui \u201d (Coran 6:164). L\u2019homme na\u00eet dans un \u00e9tat de fitra : disposition naturelle au bien. Pour l\u2019islam, il n\u2019y a jamais culpabilit\u00e9 ontologique. D\u00e8s lors, l\u2019islam ne peut pas produire un antis\u00e9mitisme fond\u00e9 sur la faute h\u00e9r\u00e9ditaire, pour des raisons simple : pas de p\u00e9ch\u00e9 originel, pas de culpabilit\u00e9 collective, pas de peuple \u201c d\u00e9chu \u201d par nature, pas de salut conditionn\u00e9 au rejet d\u2019Isra\u00ebl. Dans le Coran, les fautes sont contextuelles, les responsabilit\u00e9s sont individuelles ou communautaires dans le temps, jamais ontologiques et donc les juifs ne sont ni maudits par essence, ni responsables du mal universel. Alors d\u2019o\u00f9 vient l\u2019hostilit\u00e9 islamique envers les juifs ? Serait-ce une hostilit\u00e9 de type polemico-historique, pas m\u00e9taphysique car dans les textes islamiques anciens, les tensions avec certains groupes juifs rel\u00e8vent de conflits politiques locaux (M\u00e9dine), du refus de reconna\u00eetre Muhammad comme proph\u00e8te, donc de rivalit\u00e9s d\u2019autorit\u00e9 religieuse. Les critiques portent sur la d\u00e9sob\u00e9issance, la rupture d\u2019alliance, l\u2019orgueil religieux, et surtout une notion de falsification interpr\u00e9tative (ta\u1e25r\u012bf). Un juif n\u2019est jamais coupable d\u2019\u00eatre juif. L\u2019antis\u00e9mitisme moderne dans le monde musulman n\u2019est donc pas issu de la th\u00e9ologie islamique. Il est vraisemblablement import\u00e9 d\u2019Europe via la colonisation, suivie de l\u2019\u00e9mergence des nationalismes, la traductions de textes antis\u00e9mites chr\u00e9tiens et raciaux, voire l\u2019importation d\u2019id\u00e9ologies totalitaires. On assiste \u00e0 une christianisation cach\u00e9e de l\u2019hostilit\u00e9 par l\u2019affirmation du complot mondial, de la corruption globale \u00e0 travers le juif responsable du mal universel. Or ce sch\u00e9ma \u00e9tait \u00e9tranger \u00e0 l\u2019islam classique. Le juif n\u2019est plus critiqu\u00e9 pour ce qu\u2019il fait, mais pour ce qu\u2019il incarne. L\u2019islam n\u2019a pas produit ces sch\u00e9mas, mais il lui a parfois manqu\u00e9 les outils critiques pour les d\u00e9construire. Donc Adam n\u2019est pas un point de d\u00e9part partag\u00e9, mais un point de divergence radicale. Le juda\u00efsme ne rejette pas seulement le p\u00e9ch\u00e9 originel chr\u00e9tien, il ne reconna\u00eet m\u00eame pas le probl\u00e8me auquel le christianisme pr\u00e9tend r\u00e9pondre. D\u2019o\u00f9 une incompr\u00e9hension structurelle : le chr\u00e9tien pense offrir une solution universelle, alors que le juif ne se reconna\u00eet pas dans le diagnostic. Ce d\u00e9calage explique mieux encore l\u2019irritation th\u00e9ologique, puis la stigmatisation sociale. Souligner que parler de la \u201cfaute d\u2019Adam\u201d comme pr\u00e9suppos\u00e9 commun est inexact. Une formulation plus juste sera : Le juda\u00efsme ne part pas d\u2019Adam mais de la Torah et de l\u2019Alliance. L\u2019islam utilise Adam comme exemple p\u00e9dagogique, non comme fondement anthropologique. Le christianisme construit une anthropologie enti\u00e8re \u00e0 partir d\u2019Adam relu par la croix. M\u00eame quand la religion recule, la structure mentale de la culpabilit\u00e9 d\u00e9plac\u00e9e demeure. Le m\u00e9canisme central : externaliser la culpabilit\u00e9. En effet, la culpabilit\u00e9 chr\u00e9tienne est universelle, lourde, int\u00e9rieure et surtout anxiog\u00e8ne. Or, pour qu\u2019un syst\u00e8me social tienne, cette culpabilit\u00e9 doit \u00eatre localis\u00e9e, visible et personnifi\u00e9e. Le juif devient alors le support humain de la faute, celui qui \u00ab porte \u00bb la culpabilit\u00e9 que le chr\u00e9tien croit avoir d\u00e9pass\u00e9e. C\u2019est exactement ce que Ren\u00e9 Girard appellera plus tard le bouc \u00e9missaire, mais ici th\u00e9ologiquement rationalis\u00e9. Un \u00e9l\u00e9ment rend le juif particuli\u00e8rement \u201c utilisable \u201d symboliquement. Il refuse la culpabilit\u00e9 ontologique, vit dans la Loi et assume la responsabilit\u00e9 du premier humain sans se d\u00e9clarer d\u00e9chu. Pour une culture fond\u00e9e sur la culpabilit\u00e9, cela est v\u00e9cu comme arrogance, endurcissement, et refus du salut. D\u2019o\u00f9 l\u2019accusation r\u00e9currente : \u201c Ils savent, mais ils refusent \u201d. Le juif devient non seulement coupable, mais coupable de refuser sa culpabilit\u00e9. Les juifs remplissent toutes les conditions symboliques d\u2019ant\u00e9riorit\u00e9 (ils pr\u00e9c\u00e8dent le christianisme), de proximit\u00e9 ( ils partagent les \u00c9critures), de refus (ils ne reconnaissent pas le Christ), de survie (ils persistent malgr\u00e9 tout) et surtout de diff\u00e9rence morale (pas de culpabilit\u00e9 ontologique). Les soci\u00e9t\u00e9s du christianisme transforment progressivement une faute mythique (Adam) en faute historique (la crucifixion), puis en faute collective permanente (le \u201c peuple d\u00e9icide \u201d). Le juif n\u2019est plus seulement Adam d\u00e9chu, il est le responsable actif de la d\u00e9ch\u00e9ance du monde. Il devient l\u2019anomalie vivante dans un monde chr\u00e9tien, ce qu\u2019il faut donc traduire socialement avec les ghettos (figure d\u2019exil permanent), des m\u00e9tiers impurs (argent, sang), des marques vestimentaires et surtout des accusations de corruption morale. L\u2019antis\u00e9mitisme dans les soci\u00e9t\u00e9s construites sur le mod\u00e8le ontologique chr\u00e9tien est une pathologie interne du christianisme historique, pas une r\u00e9action au juda\u00efsme r\u00e9el. Il s\u2019appuie sur des notions (faute, chute, d\u00e9ch\u00e9ance) qu\u2019il attribue aux juifs, alors m\u00eame que ces notions sont \u00e9trang\u00e8res \u00e0 leur propre tradition. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce renversement projectif qui en fait un ph\u00e9nom\u00e8ne si durable et si violent. \u00c0 partir du XVIII\u1d49 si\u00e8cle, on assiste \u00e0 un processus de d\u00e9-th\u00e9ologisation sans d\u00e9-structuration&nbsp;; alors que la r\u00e9f\u00e9rence explicite \u00e0 Dieu, au p\u00e9ch\u00e9, au Christ recule, les structures mentales demeurent. Dispara\u00eet le vocabulaire religieux mais subsistent la logique de la faute collective, la culpabilit\u00e9 d\u00e9plac\u00e9e et la figure du corrupteur universel. L\u2019antis\u00e9mitisme devient racial, \u00e9conomique, politique et complotiste tout en conservant sa fonction d\u2019expliquer le mal sans s\u2019auto-interroger. \u00c0 partir du XIX\u1d49 si\u00e8cle, le juif devient d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9, parasite et agent de d\u00e9cadence morale. La \u201c chute \u201d n\u2019est plus spirituelle mais biologique. Au XXe si\u00e8cle, le juif est accus\u00e9 de capitalisme pr\u00e9dateur, r\u00e9volution subversive (communisme) et de cosmopolitisme dissolvant. La contradiction est flagrante, mais la logique reste intacte puisque, par sa faute originelle suppos\u00e9e, un seul groupe explique tous les mots; le juif reste la cause universelle du d\u00e9sordre. Aujourd\u2019hui, dans certaines formes contemporaines, le juif (ou Isra\u00ebl) est pr\u00e9sent\u00e9 comme l\u2019incarnation du mal absolu, un obstacle \u00e0 la r\u00e9demption politique du monde et toujours responsable d\u2019un d\u00e9sordre global. Le sch\u00e9ma reste celui de la faute ontologique, m\u00eame sans Dieu. Les id\u00e9ologies la\u00efques h\u00e9ritent d\u2019un besoin chr\u00e9tien de purification, de rachat pour une soci\u00e9t\u00e9 \u201c sauv\u00e9e \u201d. Quand la r\u00e9demption devient politique, la violence devient morale et l\u2019exclusion devient vertueuse. L\u2019antis\u00e9mitisme moderne est souvent un messianisme sans Messie. \u00c0 l\u2019oppos\u00e9, le juda\u00efsme propose une anthropologie anti-totalitaire. Dans le juda\u00efsme l\u2019homme n\u2019est pas d\u00e9chu&nbsp;: il est responsable. Cela implique qu\u2019il n\u2019y a ni de faute collective \u00e9ternelle ni de peuple maudit&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":"[{\"content\":\"Malkhout est la derni\u00e8re des dix sefirot. Elle ne produit pas de lumi\u00e8re ; elle re\u00e7oit et manifeste. Le Zohar la d\u00e9finit ainsi : \u201c Elle n\u2019a rien qui soit \u00e0 elle, sauf ce qu\u2019elle re\u00e7oit \u201d (\u05dc\u05d9\u05ea \u05dc\u05d4 \u05de\u05d2\u05e8\u05de\u05d4 \u05db\u05dc\u05d5\u05dd). Les sefirot sont, dans la Kabbale, les dix modalit\u00e9s par lesquelles l\u2019Infini (Ein Sof) se manifeste et agit dans le monde.\",\"id\":\"4c01fefb-bcfc-43e6-9332-538f2ebb664f\"},{\"content\":\"Le tikkoun d\u00e9signe le travail de r\u00e9paration et d\u2019ajustement du monde et de l\u2019humain. pour restaurer l\u2019harmonie bris\u00e9e - par les actes, l\u2019\u00e9thique et la conscience - afin de rapprocher le monde de sa juste forme.\",\"id\":\"9bdf4890-4bb3-468b-b984-a82627aba1b8\"},{\"content\":\"<a href=\\\"http:\/\/sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_2_16.aspx%20\\\">http:\/\/sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_2_16.aspx<\/a>\",\"id\":\"86f4b854-fa22-49ee-88d5-13d5f94b7131\"},{\"content\":\" <a href=\\\"http:\/\/sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_2_17.aspx\\\">http:\/\/sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_2_17.aspx<\/a>\",\"id\":\"118dffa2-95fc-45cc-b16b-c60ea6f11b4d\"},{\"content\":\"Le Zohar est le texte fondateur de la Kabbale, qui propose une lecture mystique et symbolique de la Torah, visant \u00e0 d\u00e9voiler le sens cach\u00e9 du monde, de l\u2019humain et du transcendant.\",\"id\":\"0117603b-d012-464d-84ee-89a42b49c77c\"},{\"content\":\" <a href=\\\"http:\/\/www.sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_3_22.aspx\\\">http:\/\/www.sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_3_22.aspx<\/a>\",\"id\":\"1e1366a5-5206-4120-9bfc-81e787245ffa\"},{\"content\":\" Rachi - Rabbi Chlomo ben Its\u2019haq (en h\u00e9breu : \u05e8\u05d1\u05d9 \u05e9\u05dc\u05de\u05d4 \u05d1\u05df \u05d9\u05e6\u05d7\u05e7), 1040 \u2013 1105- est un grand commentateur m\u00e9di\u00e9val de la Torah et du Talmud, dont les explications claires et concises visent \u00e0 \u00e9clairer le sens litt\u00e9ral du texte tout en int\u00e9grant la tradition rabbinique.\",\"id\":\"09272952-8d7a-40ce-8590-5f56e29d12be\"},{\"content\":\"Rambam - Rabbi Moch\u00e9 ben Ma\u00efmon (en h\u00e9breu : \u05e8\u05d1\u05d9 \u05de\u05e9\u05d4 \u05d1\u05df \u05de\u05d9\u05de\u05d5\u05df), connu aussi sous le nom de Ma\u00efmonide ,1135 \u2013 1204 - est un grand penseur juif m\u00e9di\u00e9val, \u00e0 la fois philosophe, juriste et m\u00e9decin, qui a cherch\u00e9 \u00e0 articuler la tradition juive avec la raison.\",\"id\":\"6f14967d-1a37-4126-b936-93fb9b1c21fe\"},{\"content\":\" <a href=\\\"http:\/\/sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_3_6.aspx\\\">http:\/\/sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_3_6.aspx<\/a>\",\"id\":\"ce218b42-2801-4443-aca1-f9a4cc25d063\"},{\"content\":\" <a href=\\\"http:\/\/sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_3_7.aspx\\\">http:\/\/sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_3_7.aspx<\/a>\",\"id\":\"f1006419-8a46-4299-a20a-8b2d218b94db\"},{\"content\":\"<a href=\\\"http:\/\/sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_3_9.aspx\\\">http:\/\/sefarim.fr\/Pentateuque_Gen%E8se_3_9.aspx<\/a>\",\"id\":\"37388ccc-8fa7-4ee9-94a4-958a4977631d\"},{\"content\":\"Isaac Ashkenazi Louria, connu aussi sous ce nom de Ari, acronyme qui signifiait \u00e0 l'origine \u201c\u00a0Elohi (divin) Rabbi Isaac\u00a0\u201d mais aussi traduit par \u201c\u00a0Ashkenazi Rabbi Isaac\u00a0\u201d ou \u201c\u00a0Adoneinu Rabbeinu Isaac\u00a0\u201d (notre ma\u00eetre, notre rabbin Isaac), 1534 \u00e0 1572\",\"id\":\"7ce86f8d-4e91-4f4c-b6a2-01fd90fc5100\"},{\"content\":\"Isra\u00ebl ben Eliezer, 1698 \u2013 1760, fondateur du hassidisme, mettant au centre de la vie juive la joie, la ferveur et la proximit\u00e9 directe avec le transcendant.\",\"id\":\"50cd1ae4-6cef-46cb-95b7-c2c714c853f1\"},{\"content\":\"Sefer Iyov\u00a0: \u201c\u00a0Un monde \u00e0 r\u00e9parer\u00a0\u201d d\u2019Isabelle Cohen\",\"id\":\"d776a45d-66f2-443e-8d93-6238be4a49e4\"}]"},"categories":[37],"tags":[34],"series":[32],"ppma_author":[25],"class_list":["post-779","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-discussion","tag-discussion1","series-numero-2"],"authors":[{"term_id":25,"user_id":4,"is_guest":0,"slug":"jmmaigne","display_name":"Jean-Michel Maigne","avatar_url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/c54fb3d88022aa8a34b6fb9e5d349bf56e30a3678f163c80bcd550d0ca11a704?s=96&d=mm&r=g","0":null,"1":"","2":"","3":"","4":"","5":"","6":"","7":"","8":""}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/779","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=779"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/779\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":979,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/779\/revisions\/979"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=779"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=779"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=779"},{"taxonomy":"series","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/series?post=779"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=779"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}