{"id":611,"date":"2026-02-21T14:09:44","date_gmt":"2026-02-21T13:09:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/?p=611"},"modified":"2026-03-01T09:39:23","modified_gmt":"2026-03-01T08:39:23","slug":"m-vertigo-de-paul-auster1994","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/2026\/02\/21\/m-vertigo-de-paul-auster1994\/","title":{"rendered":"M. Vertigo de Paul AUSTER,(1994)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote has-background\" style=\"background:radial-gradient(rgb(255,255,255) 2%,rgb(219,231,238) 100%);font-size:12px\"><blockquote><p>Paul Auster est un immense \u00e9crivain am\u00e9ricain. N\u00e9 en 1947, dans une famille juive venue d\u2019Europe centrale et d\u2019Europe de l\u2019Est, il nous a quitt\u00e9s en 2024. Son \u0153uvre est consid\u00e9rable et le d\u00e9signe comme une figure centrale de la sc\u00e8ne culturelle new-yorkaise, une r\u00e9f\u00e9rence de la litt\u00e9rature postmoderne, maintes fois honor\u00e9e. Ce livre fait r\u00e9f\u00e9rence explicitement \u00e0 des th\u00e8mes fondamentaux de la tradition juive : la transmission mais aussi la capacit\u00e9 de l\u2019humain \u00e0 s\u2019\u00e9lever au-dessus des lois de la nature.<\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n<p><em>\u00ab\u00a0On ne fait plus d\u2019hommes comme ma\u00eetre Yehudi, et on ne fait plus non plus de gamins, comme moi\u00a0: stupides, susceptibles, cabochards. Nous vivions autrefois dans un monde diff\u00e9rent, et ce que le ma\u00eetre et moi avons fait ensemble ne serait plus possible de nos jours. Les gens ne le tol\u00e9reraient pas. Ils appelleraient les flics, ils \u00e9criraient \u00e0 leur d\u00e9put\u00e9, ils consulteraient leur m\u00e9decin de famille. Nous ne sommes plus aussi coriaces que nous l\u2019\u00e9tions, et peut-\u00eatre le monde en est-il devenu plus habitable, je ne sais pas. Mais je sais qu\u2019on n\u2019a pas rien pour rien, et que plus on d\u00e9sire grand, plus il faut payer pour l\u2019avoir. (\u2026)<\/em><\/p>\n<p><em>En mon for int\u00e9rieur, je ne crois pas qu\u2019un talent particulier soit n\u00e9cessaire pour d\u00e9coller du sol et flotter en l\u2019air. Nous avons tous \u00e7a en nous \u2013 hommes, femmes, enfants \u2013 et moyennant assez d\u2019effort et de concentration, tout \u00eatre humain est capable de r\u00e9p\u00e9ter les exploits que j\u2019ai accomplis quand j\u2019\u00e9tais Walt le Prodige. Il faut apprendre \u00e0 ne plus \u00eatre soi-m\u00eame. C\u2019est l\u00e0 que tout commence, et le reste en d\u00e9coule. Il faut se laisser \u00e9vaporer. Laisser ses muscles devenir inertes, respirer jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019on sente son \u00e2me s\u2019\u00e9couler hors de soi, et puis fermer les yeux. C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019on fait. Le vide \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du corps devient plus l\u00e9ger que l\u2019air alentour. Petit \u00e0 petit, on finit par peser moins que rien. On ferme les yeux\u00a0; on \u00e9carte les bras\u00a0; on se laisse \u00e9vaporer. Et alors, petit \u00e0 petit, on s\u2019\u00e9l\u00e8ve.<\/em><\/p>\n<p><em>C\u2019est comme \u00e7a.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Au terme du r\u00e9cit port\u00e9 ainsi par la parole du personnage de Walt, \u00e9tonnant gamin r\u00e9tif \u00e0 toute obligation, m\u00e9tamorphos\u00e9 en sage, l\u2019entreprise programmatique de la phrase inaugurale trouve son magnifique \u00e9pilogue. \u00ab\u00a0J\u2019avais douze ans la premi\u00e8re fois que j\u2019ai march\u00e9 sur l\u2019eau\u00a0\u00bb \u00e9nonce-t-il en guise d\u2019ouverture. Entre l\u2019ouverture et la cl\u00f4ture qui se font \u00e9cho, le roman nous emporte au gr\u00e9 des \u00e9preuves que le h\u00e9ros aura \u00e0 affronter. Comme dans le conte, le roman livre le jeune Walt, enfant des rues, rebelle et anim\u00e9 par la d\u00e9fiance, \u00e0 la succession des apprentissages sous la gouverne \u00e9clair\u00e9e de son Ma\u00eetre Yehudi. Ce dernier soumet son jeune apprenti aux r\u00e8gles de son impitoyable et implacable enseignement au terme duquel Walt acc\u00e8de \u00e0 la promesse qui lui a \u00e9t\u00e9 faite de parvenir \u00e0 r\u00e9aliser de prodigieuses l\u00e9vitations. L\u2019apprentissage premier et les prouesses ma\u00eetris\u00e9es valent au h\u00e9ros succ\u00e8s, renomm\u00e9e, aisance financi\u00e8re. Walt le Prodige d\u00e9couvre cependant avec douleur que la vie ne repose pas uniquement sur le succ\u00e8s et que le contentement de soi doit composer avec les circonstances. Car, le titre du roman, M. Vertigo, sugg\u00e8re d\u2019entr\u00e9e l\u2019id\u00e9e du vertige. Il d\u00e9signe certes la voltige et les prouesses fascinantes que le h\u00e9ros parvient \u00e0 r\u00e9aliser. Mais il \u00e9voque aussi le caprice, la fantaisie. Ces d\u00e9signations renvoient \u00e0 la succession parfois vertigineuse aussi d\u2019\u00e9v\u00e9nements tragiques qui rappellent les heures sombres du Ku Klux Klan. Ou encore, la rencontre avec les gens de l\u2019ombre qui frayent avec le gangst\u00e9risme.<\/p>\n<p>Paul Auster, ce magicien supr\u00eame du roman, se r\u00e9gale et nous happe avec d\u00e9lice en nous offrant de vivre la chevauch\u00e9e des genres romanesques, subtil alliage des veines polici\u00e8res, de l\u2019aventure, sans oublier les respirations sensuelles et po\u00e9tiques.<\/p>\n<p>A bien consid\u00e9rer l\u2019\u00e9cho entre commencement et fin, il est \u00e9vident que la voltige ne correspond pas strictement \u00e0 la prouesse physique d\u2019un apprenti qui passerait pour un g\u00e9nie. Et toute la subtilit\u00e9 du r\u00e9cit se loge pr\u00e9cis\u00e9ment dans la puissance m\u00e9taphorique de cette habilet\u00e9 humaine. En effet, Walt le Prodige rencontre les exigences fermes de l\u2019apprentissage et des frustrations, douleurs qui lui sont associ\u00e9es inconditionnellement. Autrement dit, son ma\u00eetre parvient \u00e0 lui faire acc\u00e9der \u00e0 sa force int\u00e9rieure, celle-l\u00e0 seule capable de permettre de traverser les \u00e9preuves de l\u2019existence et d\u2019affronter la diversit\u00e9 des vertiges existentiels. Bien plus, ce roman d\u2019apprentissage qui nous entra\u00eene dans sa voltige, nous porte par la beaut\u00e9 du lien entre le ma\u00eetre et son \u00e9l\u00e8ve. Voil\u00e0 la prouesse de cette \u00e9l\u00e9vation.<\/p>\n<p>Le lecteur de cette page pourrait consid\u00e9rer \u00e0 raison que le propos est clos. Il pourrait n\u00e9anmoins se questionner au sujet du choix litt\u00e9raire en ce d\u00e9but de 2026.<\/p>\n<p>Certes, Paul Auster, le grand ma\u00eetre du roman am\u00e9ricain, m\u00e9rite toujours, justifie inconditionnellement notre consid\u00e9ration. Il semble cependant, qu\u2019en ces temps chaotiques, peu probable que les comp\u00e9tences en mati\u00e8re de voltige retiennent pleinement l\u2019attention. La question de notre destin collectif et individuel n\u00e9cessite d\u2019interrompre notre d\u00e9ambulation un instant.<\/p>\n<p>En effet, Ma\u00eetre Yehudi nous enseigne que le talent se r\u00e9v\u00e8le si l\u2019on veut bien consentir \u00e0 l\u2019exigence f\u00e9roce du travail, si l\u2019on accepte de rencontrer l\u2019\u00e9chec, la col\u00e8re en soi, la frustration, la d\u00e9fiance et de les surmonter aux c\u00f4t\u00e9s du ma\u00eetre patient, \u00e0 la sagesse intrigante. Ainsi, la magnificence de la rencontre avec le Ma\u00eetre scelle t\u2019elle le destin de Walt.<\/p>\n<p>Quel apprentissage a-t-il r\u00e9alis\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p>Celui selon lequel le talent est en nous et que la philosophie de vie qui lui est associ\u00e9e consiste \u00e0 comprendre que l\u2019on peut viser haut, parvenir au sommet de son art, mais que la puissance de cette habilet\u00e9 tient aussi \u00e0 pouvoir envisager de tomber bien bas, d\u2019avoir le ressort de l\u2019accepter sans se d\u00e9partir du d\u00e9sir de rebondir au-del\u00e0. Autrement dit, l\u2019\u00e9tude est le tremplin vers la connaissance de nous-m\u00eames dans toutes nos complexit\u00e9s, voltigeant entre le pire et le meilleur. Et que l\u2019apprentissage passe par le renoncement \u00e0 soi jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019on fasse l\u2019exp\u00e9rience de la ma\u00eetrise du geste et que l\u2019orgueil ait c\u00e9d\u00e9 \u00e0 l\u2019humilit\u00e9\u00a0: la sagesse incorpor\u00e9e. On comprend que le Ma\u00eetre est un r\u00e9v\u00e9lateur, devient un mentor pour s\u2019effacer et vivre dans son \u00e9l\u00e8ve.<\/p>\n<p><em>M. Vertigo<\/em> peut ainsi nous aider \u00e0 traverser les temps sombres en nous faisant r\u00eaver et nous \u00e9clairant des prismes de l\u2019espoir. Et nous inviter \u00e0 ne rien c\u00e9der.<\/p>\n<p>_____________________________<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Paul Auster est un immense \u00e9crivain am\u00e9ricain. N\u00e9 en 1947, dans une famille juive venue d\u2019Europe centrale et d\u2019Europe de l\u2019Est, il nous a quitt\u00e9s en 2024. Son \u0153uvre est consid\u00e9rable et le d\u00e9signe comme une figure centrale de la sc\u00e8ne culturelle new-yorkaise, une r\u00e9f\u00e9rence de la litt\u00e9rature postmoderne, maintes fois honor\u00e9e. 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Autrement dit, son ma\u00eetre parvient \u00e0 lui faire acc\u00e9der \u00e0 sa force int\u00e9rieure, celle-l\u00e0 seule capable de permettre de traverser les \u00e9preuves de l\u2019existence et d\u2019affronter la diversit\u00e9 des vertiges existentiels. Bien plus, ce roman d\u2019apprentissage qui nous entra\u00eene dans sa voltige, nous porte par la beaut\u00e9 du lien entre le ma\u00eetre et son \u00e9l\u00e8ve. Voil\u00e0 la prouesse de cette \u00e9l\u00e9vation. Le lecteur de cette page pourrait consid\u00e9rer \u00e0 raison que le propos est clos. Il pourrait n\u00e9anmoins se questionner au sujet du choix litt\u00e9raire en ce d\u00e9but de 2026. Certes, Paul Auster, le grand ma\u00eetre du roman am\u00e9ricain, m\u00e9rite toujours, justifie inconditionnellement notre consid\u00e9ration. Il semble cependant, qu\u2019en ces temps chaotiques, peu probable que les comp\u00e9tences en mati\u00e8re de voltige retiennent pleinement l\u2019attention. La question de notre destin collectif et individuel n\u00e9cessite d\u2019interrompre notre d\u00e9ambulation un instant. En effet, Ma\u00eetre Yehudi nous enseigne que le talent se r\u00e9v\u00e8le si l\u2019on veut bien consentir \u00e0 l\u2019exigence f\u00e9roce du travail, si l\u2019on accepte de rencontrer l\u2019\u00e9chec, la col\u00e8re en soi, la frustration, la d\u00e9fiance et de les surmonter aux c\u00f4t\u00e9s du ma\u00eetre patient, \u00e0 la sagesse intrigante. Ainsi, la magnificence de la rencontre avec le Ma\u00eetre scelle t\u2019elle le destin de Walt. Quel apprentissage a-t-il r\u00e9alis\u00e9\u00a0? 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