{"id":1337,"date":"2026-08-21T19:45:35","date_gmt":"2026-08-21T17:45:35","guid":{"rendered":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/?p=1337"},"modified":"2026-09-01T08:07:28","modified_gmt":"2026-09-01T06:07:28","slug":"la-stupeur-de-aharon-appelfeld","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/2026\/08\/21\/la-stupeur-de-aharon-appelfeld\/","title":{"rendered":"La stupeur de Aharon Appelfeld"},"content":{"rendered":"\n<figure style=\"background-image:linear-gradient(135deg,rgb(238,238,238) 0%,rgb(219,231,238) 100%);\" class=\"wp-block-pullquote has-small-font-size has-background\"><blockquote><p><br>Dans ce num\u00e9ro de la Revue consacr\u00e9 \u00e0 la terre, le livre \u201cLa Stupeur\u201d d&rsquo;Aharon Appelfeld nous parle de cette terrible terre d\u2019exil v\u00e9cue par les Juifs entre 1939 et 1945 en Ukraine et de l\u2019espoir qui malgr\u00e9 tout y survit.<br><\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u201cLa Stupeur\u201d, c\u2019est bien la premi\u00e8re impression ressentie par le lecteur tout au long du roman. Oui, c\u2019est bien de stupeur qu\u2019il s&rsquo;agit. C\u2019est bien ce qui nous saisit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quel autre sentiment pourrait-il s\u2019imposer face \u00e0 l\u2019\u00e9talage d\u2019une telle cruaut\u00e9 combin\u00e9e \u00e0 une telle bonne conscience ? Que ressentir d\u2019autre que la stupeur quand rien ne s\u2019oppose \u00e0 cette montagne d\u2019horreurs ? C\u2019est bien ce qui se d\u00e9verse, \u00e0 partir de juin 1941, dans l\u2019Ukraine occup\u00e9e par les nazis. C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque de la Shoah par balles. Des Ukrainiens y particip\u00e8rent activement. Qui pouvait s\u2019opposer \u00e0 cela ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Personne (ou peu de gens) sauf Ir\u00e9na. C\u2019est l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne du roman.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette femme est tout d\u2019abord sid\u00e9r\u00e9e dans sa propre vie. Sa brute \u00e9paisse de mari la malm\u00e8ne de toutes les mani\u00e8res possibles. C\u2019est alors que cette jeune paysanne, est t\u00e9moin oculaire de la torture puis de l\u2019assassinat de ses voisins juifs. L\u00e0 encore, la sid\u00e9ration l\u2019emporte. Mais ce crime r\u00e9sonne avec sa propre vie. Il va provoquer chez elle un profond d\u00e9clic.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Femme opprim\u00e9e, elle va se lever contre l\u2019extermination des Juifs, comme elle va se lib\u00e9rer dans sa propre vie. Elle va protester avec, pour tout bagage, un unique slogan : \u201c<em>J\u00e9sus \u00e9tait Juif<\/em>\u201d. Elle va le crier partout ! Il ne faut pas pers\u00e9cuter les Juifs car J\u00e9sus et toute sa famille \u00e9taient Juifs. Elle croit pouvoir ainsi arr\u00eater le massacre, mais ne r\u00e9colte que des coups et des insultes. Personne ne veut l\u2019entendre, sauf quelques femmes elles-m\u00eames marginales qui se r\u00e9unissent dans des auberges. Certaines sont des prostitu\u00e9es et deviennent ses amies.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aharon Appelfeld, par le truchement d\u2019Ir\u00e9na, lie le sort des femmes \u00e0 celui des Juifs. \u201c<em>Dis aux femmes qu\u2019elles ne laissent pas les hommes profaner leurs matrices. Leurs matrices est sacr\u00e9e<\/em>.\u201d En h\u00e9breu, la matrice ( \u05e8\u05d7\u05dd &#8211; r\u00e9\u2019hem) signifie aussi \u201cmis\u00e9ricorde\u201d<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour Ir\u00e9na, la cause des femmes et des Juifs est \u00e9troitement li\u00e9e. La tradition juive ne parle-t-elle pas d\u2019Isra\u00ebl comme \u201cl<em>a fianc\u00e9e de haShem<\/em>\u201d? Et le Don de la Torah (Chavouot) n\u2019est-il pas assimil\u00e9 \u00e0 un mariage entre haShem et Isra\u00ebl ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Finalement, la malheureuse ne sauvera personne, et se perdra elle-m\u00eame dans la tourmente de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de typhus qui frappe tout un chacun, sans aucune distinction d&rsquo;origine, de croyance ou d&rsquo;opinion.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On pourrait prendre ce roman pour un conte qui finirait mal. On pourrait s\u2019interroger s\u2019il faut le classer dans la cat\u00e9gorie du r\u00e9alisme fantastique ou fantasmatique. L\u2019imaginaire d\u2019Ir\u00e9na peupl\u00e9 d\u2019hallucinations, de r\u00eaves et de transes encourag\u00e9es par l\u2019alcool nous y entra\u00eene. Cette dimension est bien pr\u00e9sente, notamment avec ce d\u00e9cor champ\u00eatre o\u00f9 la for\u00eat joue un r\u00f4le \u00e0 la fois hostile et protecteur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais l\u2019imaginaire laisse ici la place \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience personnelle bien r\u00e9elle de l\u2019auteur. Lui-m\u00eame a vraiment connu ces deux aspects de la for\u00eat dans sa lutte pour la survie. Surtout, le roman nous fait toucher du doigt des r\u00e9alit\u00e9s bien pr\u00e9sentes et toujours actuelles : &#8211; serait-il suffisant de proclamer la jud\u00e9it\u00e9 de J\u00e9sus et de sa famille pour sauver le peuple juif de l\u2019extermination ? Visiblement non. Souvenons-nous de Martin Luther, le fondateur du protestantisme qui l\u2019a lui-m\u00eame proclam\u00e9, avant de commettre de nombreux \u00e9crits appelant \u00e0 chasser et \u00e0 tuer les Juifs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00e9chec d\u2019Ir\u00e9na nous l\u2019enseigne \u00e0 sa fa\u00e7on. J\u00e9sus a \u00e9t\u00e9 crucifi\u00e9 et, dit-on, ressuscit\u00e9, mais le monde n\u2019a pas d\u00e9vi\u00e9 de sa route. Les guerres, les pers\u00e9cutions, les oppressions\u2026 ont perdur\u00e9. Finalement J\u00e9sus est mort (sauf pour ses croyants), Ir\u00e9na aussi : \u201c<em>celle qui s\u2019\u00e9tait charg\u00e9e de tous ses maux \u00e9tait elle aussi ingu\u00e9rissable et n\u2019avait plus le pouvoir d\u2019apporter le salut<\/em>\u201d. Constat d\u2019\u00e9chec. Le Messie sera collectif autant qu\u2019individuel, o\u00f9 il ne sera pas. Il ne s\u2019agit pas de s\u2019approprier tous les p\u00e9ch\u00e9s du monde, mais bien au contraire, de les \u00e9radiquer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au cours des mill\u00e9naires, malgr\u00e9 bien des vicissitudes, le peuple juif est toujours vivant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019auteur nous indique d\u2019o\u00f9 vient cette t\u00e9nacit\u00e9. Son texte fourmille de clins d&rsquo;\u0153il au Tanakh, au Talmud et \u00e0 ses midrashs. On pourrait multiplier les exemples : il fait dire \u00e0 Ir\u00e9na : \u201c<em>Il y a pourtant un Dieu qui dirige le monde<\/em>\u201d. C\u2019est exactement la r\u00e9ponse que recherchait et trouvait Avraham quand il vit un palais en feu en se demandant s\u2019il avait un propri\u00e9taire (Midrash rabba bereshit 39,1).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019auteur fait aussi clairement r\u00e9f\u00e9rence au mikv\u00e9, le bain rituel juif quand il note que \u201cl\u2019immersion l\u2019 (Ir\u00e9na) avait apais\u00e9e\u201d. Son style fait m\u00eame r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;\u00c9criture : \u201c<em>de tout son c\u0153ur, et de toute son \u00e2me<\/em>\u201d, peut-on lire. Une expression toute droite tir\u00e9e du \u201c <em>Shema Isra\u00ebl<\/em>\u201d! Ou encore quand une femme dit : \u201c<em>Comment est-ce possible serais-je dans un lieu Saint ?<\/em> \u201c. On entend ici le patriarche Yaacov (Jacob) \u00e0 Louz\/Beit-El, quand il se r\u00e9veille et dit : \u201c<em>Certes, il y a haShem dans ce lieu et je ne le savais pas<\/em>\u201d (bereshit 28,16).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette permanence de l\u2019\u00eatre Juif contredit le monde hostile mais transitoire qu\u2019il doit affronter. Elle est source d\u2019espoir, non seulement pour lesJuifs, mais pour toute l\u2019humanit\u00e9. C\u2019est justement ce paradoxe qui participe \u00e0 l\u2019antis\u00e9mitisme. Les Empires oppresseurs passent et les Juifs restent. Et ils restent parce que leurs valeurs sont pr\u00e9sentes au fond de chaque humain. Et depuis que les Juifs les ont mises au grand jour, aucun humain ne peut les ignorer. Ou s\u2019ils veulent les ignorer, ils ne pourraient \u00e9chapper \u00e0 leur mauvaise conscience. M\u00eame s\u2019il n\u2019y avait plus un seul Juif physiquement pr\u00e9sent, ils ne pourraient quand m\u00eame pas \u00e9chapper \u00e0 leur \u201csurmoi\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est insupportable pour les antis\u00e9mites du roman et ils le disent tr\u00e8s clairement :. \u201c<em>Les Juifs cherchent toujours \u00e0 vous voler votre conscience\u201d<\/em> disait le p\u00e8re d\u2019Ir\u00e9na. Une voisine, Sarina, allait plus loin encore : \u201c<em>Les Juifs nous ont fait beaucoup de mal, ils nous ont d\u00e9truits de l\u2019int\u00e9rieur. Le mal est invisible \u00e0 l&rsquo;\u0153il nu, mais le coup est fatal<\/em> \u201c.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La haine des Juifs a ici une cause clairement identifi\u00e9e. Les antis\u00e9mites n\u2019ont jamais pardonn\u00e9 aux Juifs le mal qu\u2019ils leur ont fait. Et au-del\u00e0, le mal qu\u2019ils font. Appelfeld le fait dire excellemment \u00e0 Ir\u00e9na : \u201c<em>Maintenant que les Juifs ont \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9s, il faut faire attention \u00e0 leurs esprits au centuple.<\/em>\u201d Ou encore : \u201c <em>Maintenant qu\u2019ils ne sont plus de ce monde, ils m\u2019effraient bien plus<\/em>\u201d. Ou encore : \u201c<em>les Juifs se sont infiltr\u00e9s dans mon \u00e2me et ne me laissent plus en paix<\/em>\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toutes les accusations port\u00e9es contre les Juifs tout au long de l\u2019histoire et jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui (tuer les Dieux, tuer les enfants, empoisonner les puits, r\u00e9pandre les maladies, commettre des g\u00e9nocides\u2026) n\u2019ont qu\u2019un but pr\u00e9cis, et un seul : se d\u00e9barrasser de cette mauvaise conscience en essayant de la transf\u00e9rer sur les Juifs eux-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La culture n\u2019est pas une antidote contre l\u2019antis\u00e9mitisme. Bien au contraire m\u00eame. Aharon Applefelfeld tord le cou \u00e0 ce lieu commun. Une paysanne dit \u00e0 Ir\u00e9na pour la rassurer : <em>\u201cMon mari dit que les Allemands sont des \u00eatres responsables et cultiv\u00e9s\u201d<\/em>. Nous y sommes ! Non seulement la culture ne prot\u00e8ge pas de l\u2019antis\u00e9mitisme, mais elle donne les moyens de la propager. Les professeurs et intellectuels prussiens et germaniques se bouscul\u00e8rent pour signer \u201cLa p\u00e9tition antis\u00e9mite\u201d (c\u2019est son nom) de 1880-81. Le but \u00e9tait d\u2019expulser les Juifs de l\u2019enseignement et de la Fonction Publique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les philosophes, les savants, les professeurs, les musiciens et autres artistes furent aux premi\u00e8res loges pour la signer et la faire signer. Les noms des g\u00e9nies allemands antis\u00e9mites pullulent. Kant, Hegel, Marx, Fichte, Schopenhauer\u2026 sans parler de Wagner, Hans von B\u00fclow, et bien d\u2019autres, furent aux premi\u00e8res loges pour d\u00e9noncer l\u2019esprit juif. Le philosophe nazi Heidegger, ne fut qu\u2019une funeste apoth\u00e9ose de cette pens\u00e9e \u00e0 la fois si glorieuse et si abjecte. A leur d\u00e9charge, il faut bien signaler que les allemands ne furent pas les seuls. Loin de l\u00e0. Encore aujourd\u2019hui beaucoup d\u2019 universitaires et beaucoup de leurs \u00e9tudiants se distinguent dans la diffusion de l\u2019antis\u00e9mitisme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce livre d\u2019Aharon Appelfeld \u00e9crit et publi\u00e9 juste avant sa mort, sonne comme un dernier appel \u00e0 la lucidit\u00e9. Chaque Juif peut certes mourir, et m\u00eame \u00eatre assassin\u00e9. Mais le peuple juif restera \u00e9ternellement vivant, comme une mari\u00e9e toujours pr\u00e9sente en Alliance avec hachem notre Eloquim, toujours pr\u00eat \u00e0 lui offrir \u201c<em>la terre o\u00f9 coule le lait et le miel<\/em>\u201d.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans ce num\u00e9ro de la Revue consacr\u00e9 \u00e0 la terre, le livre \u201cLa Stupeur\u201d d&rsquo;Aharon Appelfeld nous parle de cette terrible terre d\u2019exil v\u00e9cue par les Juifs entre 1939 et 1945 en Ukraine et de l\u2019espoir qui malgr\u00e9 tout y survit. \u201cLa Stupeur\u201d, c\u2019est bien la premi\u00e8re impression ressentie par le lecteur tout au long du roman. Oui, c\u2019est bien de stupeur qu\u2019il s&rsquo;agit. C\u2019est bien ce qui nous saisit. Quel autre sentiment pourrait-il s\u2019imposer face \u00e0 l\u2019\u00e9talage d\u2019une telle cruaut\u00e9 combin\u00e9e \u00e0 une telle bonne conscience ? Que ressentir d\u2019autre que la stupeur quand rien ne s\u2019oppose \u00e0 cette montagne d\u2019horreurs ? C\u2019est bien ce qui se d\u00e9verse, \u00e0 partir de juin 1941, dans l\u2019Ukraine occup\u00e9e par les nazis. C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque de la Shoah par balles. Des Ukrainiens y particip\u00e8rent activement. Qui pouvait s\u2019opposer \u00e0 cela ? Personne (ou peu de gens) sauf Ir\u00e9na. C\u2019est l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne du roman. Cette femme est tout d\u2019abord sid\u00e9r\u00e9e dans sa propre vie. Sa brute \u00e9paisse de mari la malm\u00e8ne de toutes les mani\u00e8res possibles. C\u2019est alors que cette jeune paysanne, est t\u00e9moin oculaire de la torture puis de l\u2019assassinat de ses voisins juifs. L\u00e0 encore, la sid\u00e9ration l\u2019emporte. Mais ce crime r\u00e9sonne avec sa propre vie. Il va provoquer chez elle un profond d\u00e9clic. Femme opprim\u00e9e, elle va se lever contre l\u2019extermination des Juifs, comme elle va se lib\u00e9rer dans sa propre vie. Elle va protester avec, pour tout bagage, un unique slogan : \u201cJ\u00e9sus \u00e9tait Juif\u201d. Elle va le crier partout ! Il ne faut pas pers\u00e9cuter les Juifs car J\u00e9sus et toute sa famille \u00e9taient Juifs. Elle croit pouvoir ainsi arr\u00eater le massacre, mais ne r\u00e9colte que des coups et des insultes. Personne ne veut l\u2019entendre, sauf quelques femmes elles-m\u00eames marginales qui se r\u00e9unissent dans des auberges. Certaines sont des prostitu\u00e9es et deviennent ses amies. Aharon Appelfeld, par le truchement d\u2019Ir\u00e9na, lie le sort des femmes \u00e0 celui des Juifs. \u201cDis aux femmes qu\u2019elles ne laissent pas les hommes profaner leurs matrices. Leurs matrices est sacr\u00e9e.\u201d En h\u00e9breu, la matrice ( \u05e8\u05d7\u05dd &#8211; r\u00e9\u2019hem) signifie aussi \u201cmis\u00e9ricorde\u201d Pour Ir\u00e9na, la cause des femmes et des Juifs est \u00e9troitement li\u00e9e. La tradition juive ne parle-t-elle pas d\u2019Isra\u00ebl comme \u201cla fianc\u00e9e de haShem\u201d? Et le Don de la Torah (Chavouot) n\u2019est-il pas assimil\u00e9 \u00e0 un mariage entre haShem et Isra\u00ebl ? Finalement, la malheureuse ne sauvera personne, et se perdra elle-m\u00eame dans la tourmente de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de typhus qui frappe tout un chacun, sans aucune distinction d&rsquo;origine, de croyance ou d&rsquo;opinion. On pourrait prendre ce roman pour un conte qui finirait mal. On pourrait s\u2019interroger s\u2019il faut le classer dans la cat\u00e9gorie du r\u00e9alisme fantastique ou fantasmatique. L\u2019imaginaire d\u2019Ir\u00e9na peupl\u00e9 d\u2019hallucinations, de r\u00eaves et de transes encourag\u00e9es par l\u2019alcool nous y entra\u00eene. Cette dimension est bien pr\u00e9sente, notamment avec ce d\u00e9cor champ\u00eatre o\u00f9 la for\u00eat joue un r\u00f4le \u00e0 la fois hostile et protecteur. Mais l\u2019imaginaire laisse ici la place \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience personnelle bien r\u00e9elle de l\u2019auteur. Lui-m\u00eame a vraiment connu ces deux aspects de la for\u00eat dans sa lutte pour la survie. Surtout, le roman nous fait toucher du doigt des r\u00e9alit\u00e9s bien pr\u00e9sentes et toujours actuelles : &#8211; serait-il suffisant de proclamer la jud\u00e9it\u00e9 de J\u00e9sus et de sa famille pour sauver le peuple juif de l\u2019extermination ? Visiblement non. Souvenons-nous de Martin Luther, le fondateur du protestantisme qui l\u2019a lui-m\u00eame proclam\u00e9, avant de commettre de nombreux \u00e9crits appelant \u00e0 chasser et \u00e0 tuer les Juifs. L\u2019\u00e9chec d\u2019Ir\u00e9na nous l\u2019enseigne \u00e0 sa fa\u00e7on. J\u00e9sus a \u00e9t\u00e9 crucifi\u00e9 et, dit-on, ressuscit\u00e9, mais le monde n\u2019a pas d\u00e9vi\u00e9 de sa route. Les guerres, les pers\u00e9cutions, les oppressions\u2026 ont perdur\u00e9. Finalement J\u00e9sus est mort (sauf pour ses croyants), Ir\u00e9na aussi : \u201ccelle qui s\u2019\u00e9tait charg\u00e9e de tous ses maux \u00e9tait elle aussi ingu\u00e9rissable et n\u2019avait plus le pouvoir d\u2019apporter le salut\u201d. Constat d\u2019\u00e9chec. Le Messie sera collectif autant qu\u2019individuel, o\u00f9 il ne sera pas. Il ne s\u2019agit pas de s\u2019approprier tous les p\u00e9ch\u00e9s du monde, mais bien au contraire, de les \u00e9radiquer. Au cours des mill\u00e9naires, malgr\u00e9 bien des vicissitudes, le peuple juif est toujours vivant. L\u2019auteur nous indique d\u2019o\u00f9 vient cette t\u00e9nacit\u00e9. Son texte fourmille de clins d&rsquo;\u0153il au Tanakh, au Talmud et \u00e0 ses midrashs. On pourrait multiplier les exemples : il fait dire \u00e0 Ir\u00e9na : \u201cIl y a pourtant un Dieu qui dirige le monde\u201d. C\u2019est exactement la r\u00e9ponse que recherchait et trouvait Avraham quand il vit un palais en feu en se demandant s\u2019il avait un propri\u00e9taire (Midrash rabba bereshit 39,1). L\u2019auteur fait aussi clairement r\u00e9f\u00e9rence au mikv\u00e9, le bain rituel juif quand il note que \u201cl\u2019immersion l\u2019 (Ir\u00e9na) avait apais\u00e9e\u201d. Son style fait m\u00eame r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;\u00c9criture : \u201cde tout son c\u0153ur, et de toute son \u00e2me\u201d, peut-on lire. Une expression toute droite tir\u00e9e du \u201c Shema Isra\u00ebl\u201d! Ou encore quand une femme dit : \u201cComment est-ce possible serais-je dans un lieu Saint ? \u201c. On entend ici le patriarche Yaacov (Jacob) \u00e0 Louz\/Beit-El, quand il se r\u00e9veille et dit : \u201cCertes, il y a haShem dans ce lieu et je ne le savais pas\u201d (bereshit 28,16). Cette permanence de l\u2019\u00eatre Juif contredit le monde hostile mais transitoire qu\u2019il doit affronter. Elle est source d\u2019espoir, non seulement pour lesJuifs, mais pour toute l\u2019humanit\u00e9. C\u2019est justement ce paradoxe qui participe \u00e0 l\u2019antis\u00e9mitisme. Les Empires oppresseurs passent et les Juifs restent. Et ils restent parce que leurs valeurs sont pr\u00e9sentes au fond de chaque humain. Et depuis que les Juifs les ont mises au grand jour, aucun humain ne peut les ignorer. Ou s\u2019ils veulent les ignorer, ils ne pourraient \u00e9chapper \u00e0 leur mauvaise conscience. M\u00eame s\u2019il n\u2019y avait plus un seul Juif physiquement pr\u00e9sent, ils ne pourraient quand m\u00eame pas \u00e9chapper \u00e0 leur \u201csurmoi\u201d. C\u2019est insupportable pour les antis\u00e9mites du roman et ils le disent tr\u00e8s clairement :. \u201cLes Juifs cherchent toujours \u00e0 vous voler votre conscience\u201d disait le p\u00e8re d\u2019Ir\u00e9na. Une voisine, Sarina, allait plus loin encore : \u201cLes Juifs nous ont fait beaucoup de mal, ils nous ont d\u00e9truits de l\u2019int\u00e9rieur. Le mal est invisible \u00e0 l&rsquo;\u0153il nu, mais le coup est fatal \u201c. La haine des Juifs a ici une cause clairement identifi\u00e9e. Les antis\u00e9mites n\u2019ont jamais pardonn\u00e9 aux Juifs le mal qu\u2019ils leur ont fait. Et au-del\u00e0, le mal qu\u2019ils font. Appelfeld le fait dire excellemment \u00e0 Ir\u00e9na : \u201cMaintenant que les Juifs ont \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9s, il faut faire attention \u00e0 leurs esprits au centuple.\u201d Ou encore : \u201c Maintenant qu\u2019ils ne sont plus de ce monde, ils m\u2019effraient bien plus\u201d. Ou encore : \u201cles Juifs se sont infiltr\u00e9s dans mon \u00e2me et ne me laissent plus en paix\u201d. Toutes les accusations port\u00e9es contre les Juifs tout au long de l\u2019histoire et jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui (tuer les Dieux, tuer les enfants, empoisonner les puits, r\u00e9pandre les maladies, commettre des g\u00e9nocides\u2026) n\u2019ont qu\u2019un but pr\u00e9cis, et un seul : se d\u00e9barrasser de cette mauvaise conscience en essayant de la transf\u00e9rer sur les Juifs eux-m\u00eames. La culture n\u2019est pas une antidote contre l\u2019antis\u00e9mitisme. Bien au contraire m\u00eame. Aharon Applefelfeld tord le cou \u00e0 ce lieu commun. Une paysanne dit \u00e0 Ir\u00e9na pour la rassurer : \u201cMon mari dit que les Allemands sont des \u00eatres responsables et cultiv\u00e9s\u201d. Nous y sommes ! Non seulement la culture ne prot\u00e8ge pas de l\u2019antis\u00e9mitisme, mais elle donne les moyens de la propager. Les professeurs et intellectuels prussiens et germaniques se bouscul\u00e8rent pour signer \u201cLa p\u00e9tition antis\u00e9mite\u201d (c\u2019est son nom) de 1880-81. Le but \u00e9tait d\u2019expulser les Juifs de l\u2019enseignement et de la Fonction Publique. Les philosophes, les savants, les professeurs, les musiciens et autres artistes furent aux premi\u00e8res loges pour la signer et la faire signer. Les noms des g\u00e9nies allemands antis\u00e9mites pullulent. Kant, Hegel, Marx, Fichte, Schopenhauer\u2026 sans parler de Wagner, Hans von B\u00fclow, et bien d\u2019autres, furent aux premi\u00e8res loges pour d\u00e9noncer l\u2019esprit juif. Le philosophe nazi Heidegger, ne fut qu\u2019une funeste apoth\u00e9ose de cette pens\u00e9e \u00e0 la fois si glorieuse et si abjecte. A leur d\u00e9charge, il faut bien signaler que les allemands ne furent pas les seuls. Loin de l\u00e0. Encore aujourd\u2019hui beaucoup d\u2019 universitaires et beaucoup de leurs \u00e9tudiants se distinguent dans la diffusion de l\u2019antis\u00e9mitisme. Ce livre d\u2019Aharon Appelfeld \u00e9crit et publi\u00e9 juste avant sa mort, sonne comme un dernier appel \u00e0 la lucidit\u00e9. Chaque Juif peut certes mourir, et m\u00eame \u00eatre assassin\u00e9. Mais le peuple juif restera \u00e9ternellement vivant, comme une mari\u00e9e toujours pr\u00e9sente en Alliance avec hachem notre Eloquim, toujours pr\u00eat \u00e0 lui offrir \u201cla terre o\u00f9 coule le lait et le miel\u201d.<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":1339,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":"","_members_access_role":[],"_members_access_error":"","_ppma_block_editor_authors":""},"categories":[31],"tags":[],"series":[40],"ppma_author":[24],"class_list":["post-1337","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-arts-et-litterature","series-numero-4"],"authors":[{"term_id":24,"user_id":3,"is_guest":0,"slug":"gfeldman","display_name":"G\u00e9rard Shmouel Feldman","avatar_url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/2cc9ecb66400d1919b67b54142656f34de75a6d13be0ec45496ed4a73664898d?s=96&d=mm&r=g","author_category":"","first_name":"G\u00e9rard Shmouel","last_name":"Feldman","user_url":"","job_title":"","description":""}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1337","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1337"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1337\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1338,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1337\/revisions\/1338"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1339"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1337"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1337"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1337"},{"taxonomy":"series","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/series?post=1337"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=1337"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}