{"id":1314,"date":"2026-08-21T19:44:14","date_gmt":"2026-08-21T17:44:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/?p=1314"},"modified":"2026-09-01T08:06:48","modified_gmt":"2026-09-01T06:06:48","slug":"israel-et-la-terre-un-concept-un-territoire-ou-une-idole","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/2026\/08\/21\/israel-et-la-terre-un-concept-un-territoire-ou-une-idole\/","title":{"rendered":"Israel et la Terre\u00a0: un concept, un territoire ou une idole\u00a0?"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">.<\/p>\n\n\n\n<figure style=\"background-image:linear-gradient(135deg,rgb(255,255,255) 0%,rgb(219,231,238) 100%);\" class=\"wp-block-pullquote has-medium-font-size has-background\"><blockquote><p>Si l&rsquo;on reprend le cheminement d\u2019adamah (la terre d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;homme est tir\u00e9) \u00e0 eretz (la terre o\u00f9 un peuple apprend \u00e0 habiter) puis medinah (l&rsquo;organisation politique qui permet \u00e0 cette habitation d&rsquo;\u00eatre juste) , on pourrait alors formuler une id\u00e9e qui traverse une partie de la pens\u00e9e juive : on ne passe v\u00e9ritablement d&rsquo;<em>eretz<\/em> \u00e0 <em>medinah<\/em> que lorsque la terre devient un ordre de justice.<\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette formule est profond\u00e9ment biblique. Le d\u00e9fi n&rsquo;est pas seulement de poss\u00e9der une terre, mais de b\u00e2tir une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 le droit prot\u00e8ge le faible, o\u00f9 l&rsquo;\u00e9tranger n&rsquo;est pas opprim\u00e9, o\u00f9 le pouvoir est limit\u00e9. C&rsquo;est pourquoi les proph\u00e8tes critiquent souvent les rois d&rsquo;Isra\u00ebl : ils ne leur reprochent pas d&rsquo;avoir un \u00c9tat, mais d&rsquo;avoir oubli\u00e9 que la <em>medinah<\/em> devait rester au service de l&rsquo;alliance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 la lumi\u00e8re des questions pr\u00e9c\u00e9dentes, on peut voir appara\u00eetre un itin\u00e9raire conceptuel :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">adamah \u2192 l&rsquo;origine de l&rsquo;humain ; eretz \u2192 le lieu de l&rsquo;alliance ; medinah \u2192 l&rsquo;institution politique charg\u00e9e de rendre possible une vie juste sur cette terre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est peut-\u00eatre l\u00e0 que se joue la tension fondamentale du sionisme religieux : la saintet\u00e9 appartient-elle \u00e0 l&rsquo;eretz, ou bien la medinah n&rsquo;acquiert-elle une l\u00e9gitimit\u00e9 que si elle sert les exigences \u00e9thiques qui donnent sens \u00e0 l&rsquo;eretz ? Cette question reste au c\u0153ur des d\u00e9bats th\u00e9ologiques et politiques contemporains.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans la Torah, Dieu promet une Terre. Il ne promet pas une forme de gouvernement. Isra\u00ebl a successivement connu une conf\u00e9d\u00e9ration de tribus puis des Juges, une monarchie, l&rsquo;exil, une autonomie limit\u00e9e sous les Perses puis des p\u00e9riodes sans souverainet\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aucune de ces formes n&rsquo;est pr\u00e9sent\u00e9e comme d\u00e9finitive. Autrement dit, l&rsquo;eretz est premi\u00e8re ; la medinah est contingente.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le sionisme inverse presque la perspective car pour Theodor Herzl, l&rsquo;objectif est d&rsquo;abord la <em>medinah<\/em>. Le livre intitul\u00e9 <em>Der Judenstaat<\/em> (\u00ab L&rsquo;\u00c9tat des Juifs \u00bb) est r\u00e9v\u00e9lateur. Herzl pense comme un Europ\u00e9en du XIX\u1d49 si\u00e8cle : un peuple normal doit disposer d&rsquo;un \u00c9tat. La terre est n\u00e9cessaire parce qu&rsquo;elle permet l&rsquo;\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chez Abraham Isaac Kook, l&rsquo;ordre est \u00e0 nouveau invers\u00e9&nbsp;: la Terre est une r\u00e9alit\u00e9 spirituelle, l&rsquo;\u00c9tat n&rsquo;est qu&rsquo;un instrument&nbsp;; il \u00e9crit que m\u00eame un \u00c9tat imparfait peut devenir un v\u00e9hicule de la r\u00e9demption. Ainsi : eretz \u2192 medinah et non medinah \u2192 eretz.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La cr\u00e9ation de l&rsquo;Isra\u00ebl a oblig\u00e9 tous les penseurs juifs \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 des questions nouvelles&nbsp;: la <em>medinah<\/em> est-elle un simple outil politique, une \u00e9tape messianique ou une valeur religieuse ? Les r\u00e9ponses divergent profond\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour Yeshayahu Leibowitz, l&rsquo;\u00c9tat n&rsquo;a aucune saintet\u00e9. Il est indispensable pour organiser une soci\u00e9t\u00e9, lever des imp\u00f4ts, assurer la d\u00e9fense, rendre la justice mais il reste un appareil humain. Le sacraliser devient une forme d&rsquo;idol\u00e2trie. \u00c0 l&rsquo;inverse, beaucoup voient dans la medinah le commencement de la r\u00e9demption comme Rav Kook et ses disciples&nbsp;: l&rsquo;\u00c9tat est plus qu&rsquo;un gouvernement. Il est le retour de la pr\u00e9sence d&rsquo;Isra\u00ebl dans l&rsquo;histoire. Emmanuel Levinas adopte une position interm\u00e9diaire, reconnaissant la n\u00e9cessit\u00e9 historique de l&rsquo;\u00c9tat, notamment apr\u00e8s la Shoah mais refuse de l&rsquo;absolutiser.<br>La politique demeure toujours jug\u00e9e par une exigence \u00e9thique qui lui est sup\u00e9rieure.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est sans doute l&rsquo;une des questions les plus difficiles de la th\u00e9ologie juive, parce qu&rsquo;elle met en tension le r\u00e9cit biblique, l&rsquo;\u00e9thique et l&rsquo;histoire. Il n&rsquo;existe pas une r\u00e9ponse unique dans le juda\u00efsme ; les r\u00e9ponses varient selon les \u00e9poques et les courants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le r\u00e9cit biblique raconte une conqu\u00eate qui d\u00e9range d\u00e9j\u00e0 les commentateurs. Dans le livre de Josu\u00e9, l&rsquo;entr\u00e9e en Canaan est pr\u00e9sent\u00e9e comme une conqu\u00eate voulue par Dieu. Certains passages parlent m\u00eame de l&rsquo;<em>Herem<\/em> (mise \u00e0 l&rsquo;interdit), c&rsquo;est-\u00e0-dire de la destruction de populations ennemies. Ces textes ont toujours pos\u00e9 un probl\u00e8me aux rabbins qui, g\u00e9n\u00e9ralement n&rsquo;ont pas cherch\u00e9 \u00e0 les transformer en mod\u00e8le politique intemporel mais, au contraire, en ont souvent limit\u00e9 la port\u00e9e. Ils affirment que les peuples canan\u00e9ens avaient re\u00e7u la possibilit\u00e9 de partir ou de faire la paix avant toute guerre et consid\u00e8rent que les sept peuples de Canaan ont disparu comme entit\u00e9s historiques, ce qui rend ces commandements inapplicables. En d\u00e9finitive, ils insistent sur le fait que les lois de la guerre ne peuvent \u00eatre appliqu\u00e9es que dans des conditions tr\u00e8s particuli\u00e8res, avec des autorit\u00e9s qui n&rsquo;existent plus apr\u00e8s la disparition de la monarchie biblique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Autrement dit, la tradition rabbinique tend \u00e0 historiciser ces commandements plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 les universaliser.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il existe un autre fil biblique, parfois moins visible mais tout aussi important. Dans le L\u00e9vitique, Hachem d\u00e9clare : \u00ab La terre est \u00e0 Moi ; vous n&rsquo;\u00eates chez Moi que des \u00e9trangers et des r\u00e9sidents \u00bb. Cette phrase est remarquable : m\u00eame Isra\u00ebl ne poss\u00e8de pas la terre au sens absolu. Autrement dit, personne n&rsquo;en est propri\u00e9taire au sens ultime. La terre appartient au Cr\u00e9ateur, ce qui relativise toute pr\u00e9tention humaine \u00e0 une possession inconditionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par ailleurs, la Torah r\u00e9p\u00e8te \u00e0 de nombreuses reprises : \u00ab Tu aimeras l&rsquo;\u00e9tranger, car tu as \u00e9t\u00e9 \u00e9tranger en \u00c9gypte. \u00bb Le mot <em>guer<\/em> (\u00e9tranger r\u00e9sident) d\u00e9signe pr\u00e9cis\u00e9ment celui qui vit parmi Isra\u00ebl.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avec le sionisme, la question devient plus historique que seulement biblique. Lorsque le mouvement sioniste commence \u00e0 acheter des terres \u00e0 la fin du XIX\u1d49 si\u00e8cle, beaucoup de ses dirigeants imaginent qu&rsquo;une coexistence est possible avec la population arabe. \u00c0 mesure que les tensions nationales s&rsquo;accroissent, surtout durant le mandat britannique puis la guerre de 1948, le conflit prend une autre dimension : deux peuples revendiquent la m\u00eame terre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le d\u00e9bat th\u00e9ologique change alors de nature&nbsp;: il ne s&rsquo;agit plus de savoir ce que fit Josu\u00e9, mais de savoir comment des Juifs doivent agir face \u00e0 un autre peuple qui vit d\u00e9j\u00e0 sur cette terre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On peut sch\u00e9matiquement distinguer plusieurs approches.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La premi\u00e8re affirme que la promesse divine fonde un droit sup\u00e9rieur sur la terre. Certains penseurs du sionisme religieux, surtout apr\u00e8s 1967, mettent l&rsquo;accent sur cette dimension. M\u00eame parmi eux, il existe toutefois un large \u00e9ventail de positions quant aux droits civiques et politiques des non-Juifs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une deuxi\u00e8me approche soutient que la promesse n&rsquo;abolit jamais les exigences de justice. Pour Martin Buber, Judah Leon Magnes ou Yeshayahu Leibowitz, la pr\u00e9sence d&rsquo;un autre peuple impose une responsabilit\u00e9 morale qui interdit de r\u00e9duire le conflit \u00e0 une simple r\u00e9alisation de la promesse biblique. Buber et Magnes ont m\u00eame d\u00e9fendu, \u00e0 diff\u00e9rentes \u00e9poques, l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un \u00c9tat binational.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Enfin, Emmanuel Levinas occupe une position plus nuanc\u00e9e. Il consid\u00e8re l&rsquo;existence d&rsquo;Isra\u00ebl comme une n\u00e9cessit\u00e9 historique apr\u00e8s la Shoah, mais il refuse que l&rsquo;\u00e9lection biblique dispense d&rsquo;obligations \u00e9thiques envers les Palestiniens. Il rappelle constamment que l&rsquo;appel de Dieu passe par le visage de l&rsquo;autre, et que cet \u00ab autre \u00bb inclut aussi celui qui revendique la m\u00eame terre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La question d\u00e9cisive&nbsp;: une promesse faite par Dieu \u00e0 un peuple autorise-t-elle ce peuple \u00e0 d\u00e9poss\u00e9der un autre ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Tanakh ne donne pas une r\u00e9ponse simple, car il contient des voix diff\u00e9rentes. La Torah raconte une conqu\u00eate, mais elle affirme aussi que la terre appartient au Cr\u00e9ateur, qu&rsquo;Isra\u00ebl lui-m\u00eame y demeure comme un h\u00f4te, et qu&rsquo;il doit aimer l&rsquo;\u00e9tranger.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La tradition juive n&rsquo;a jamais cess\u00e9 de tenir ensemble ces deux affirmations : la Terre d&rsquo;Isra\u00ebl est porteuse d&rsquo;une signification religieuse particuli\u00e8re, mais cette signification est ins\u00e9parable de la justice. C&rsquo;est pourquoi la question du rapport aux habitants de la terre n&rsquo;est pas un probl\u00e8me marginal : elle est au c\u0153ur m\u00eame de ce que signifie habiter cette terre selon la Torah.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On peut m\u00eame dire que, si l&rsquo;on reprend la distinction initiale, une terre cesse d&rsquo;\u00eatre v\u00e9ritablement <em>eretz<\/em> lorsqu&rsquo;elle est r\u00e9duite \u00e0 une simple <em>adamah<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 un objet de possession. La tension entre promesse et responsabilit\u00e9 est constitutive de la pens\u00e9e juive elle-m\u00eame ; elle ne peut \u00eatre r\u00e9solue en invoquant seulement un droit historique ou seulement un id\u00e9al moral. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette tension qui continue d&rsquo;animer les d\u00e9bats religieux et philosophiques jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Car les arabes \u00ab\u00a0palestiniens\u00a0\u00bb qui r\u00e9sident en 1947 sur la terre du partage sont aussi les descendants de conqu\u00e9rants de cette terre. C&rsquo;est un point qui revient souvent dans les discussions historiques, mais il m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre nuanc\u00e9, car plusieurs p\u00e9riodes tr\u00e8s diff\u00e9rentes sont parfois confondues.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est vrai que cette terre a \u00e9t\u00e9 conquise \u00e0 de nombreuses reprises. Les habitants de 1947 ne descendent pas d&rsquo;une population \u00ab rest\u00e9e inchang\u00e9e \u00bb depuis l&rsquo;Antiquit\u00e9 et il en va de m\u00eame pour presque toutes les populations de cette r\u00e9gion du Moyen Orient.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quelques \u00e9l\u00e9ments importants :<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Les anciens Canan\u00e9ens, les Isra\u00e9lites, les Jud\u00e9ens, les Philistins, les Grecs, les Romains, les Byzantins, les Arabes musulmans, les Crois\u00e9s, les Mamelouks et les Ottomans ont tous, \u00e0 diff\u00e9rentes \u00e9poques, exerc\u00e9 leur domination sur ce territoire.<\/li>\n\n\n\n<li>La conqu\u00eate arabe du VII\u1d49 si\u00e8cle a chang\u00e9 la langue (progressivement l&rsquo;arabe) et la religion (progressivement l&rsquo;islam majoritaire), mais elle n&rsquo;a pas remplac\u00e9 toute la population. Les historiens s&rsquo;accordent g\u00e9n\u00e9ralement pour dire qu&rsquo;une grande partie des habitants locaux est rest\u00e9e sur place et s&rsquo;est progressivement arabis\u00e9e et, en partie, islamis\u00e9e. Les Palestiniens d&rsquo;aujourd&rsquo;hui ont donc probablement des ascendances tr\u00e8s diverses : populations locales anciennes, Arabes venus avec les conqu\u00eates, migrants de diff\u00e9rentes \u00e9poques, etc.<\/li>\n\n\n\n<li>De la m\u00eame mani\u00e8re, les Juifs contemporains descendent eux aussi de populations diverses : des Jud\u00e9ens demeur\u00e9s sur place, des communaut\u00e9s de la diaspora qui se sont m\u00e9lang\u00e9es au fil des si\u00e8cles, des conversions au juda\u00efsme, etc.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Autrement dit, ni les Juifs ni les Arabes ne peuvent \u00eatre d\u00e9crits simplement comme des \u00ab\u00a0conqu\u00e9rants\u00a0\u00bb ou comme des \u00ab\u00a0autochtones purs\u00a0\u00bb. Les identit\u00e9s se sont construites au cours de deux \u00e0 trois mill\u00e9naires d&rsquo;histoire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment pourquoi beaucoup d&rsquo;historiens mettent en garde contre l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;un droit politique contemporain pourrait \u00eatre d\u00e9duit directement de l&rsquo;anciennet\u00e9 historique. Si l&rsquo;on faisait d\u00e9pendre la l\u00e9gitimit\u00e9 politique de la premi\u00e8re occupation ou de la derni\u00e8re conqu\u00eate, tr\u00e8s peu d&rsquo;\u00c9tats actuels r\u00e9sisteraient \u00e0 l&rsquo;examen.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les penseurs du sionisme religieux que nous \u00e9voquions, ne fondent g\u00e9n\u00e9ralement pas leur droit sur le fait que \u00ab les Arabes seraient eux-m\u00eames des descendants de conqu\u00e9rants \u00bb. Leur argument est d&rsquo;un autre ordre : il est th\u00e9ologique. Ils disent en substance que Dieu a promis cette terre au peuple d&rsquo;Isra\u00ebl et cette promesse fonde un droit qui ne d\u00e9pend pas de la continuit\u00e9 d\u00e9mographique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l&rsquo;inverse, leurs critiques r\u00e9pondent que, m\u00eame si l&rsquo;on admet la promesse biblique, la pr\u00e9sence concr\u00e8te d&rsquo;un autre peuple cr\u00e9e des obligations morales que la promesse n&rsquo;efface pas. C&rsquo;est pourquoi le v\u00e9ritable d\u00e9bat n&rsquo;est pas tant de savoir <em>qui est arriv\u00e9 le premier<\/em> que de savoir comment une promesse religieuse s&rsquo;articule avec les droits d&rsquo;\u00eatres humains qui vivent effectivement sur cette terre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En ce sens, la distinction initiale entre adamah et eretz est tr\u00e8s f\u00e9conde. Si adamah est une terre que l&rsquo;on revendique par l&rsquo;origine, la force ou l&rsquo;histoire, alors chacun peut faire valoir une couche diff\u00e9rente du pass\u00e9. Mais si eretz est une terre d&rsquo;alliance, la question devient : comment habiter une terre sans nier l&rsquo;humanit\u00e9 de ceux qui l&rsquo;habitent aussi ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment la question que des penseurs comme Martin Buber, Emmanuel Levinas ou David Hartman ont plac\u00e9e au centre de leur r\u00e9flexion. Ils ne r\u00e9solvent pas le conflit, mais ils soutiennent que la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la Torah ne peut \u00eatre dissoci\u00e9e de la responsabilit\u00e9 envers l&rsquo;autre, m\u00eame lorsque cet autre revendique la m\u00eame terre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans la tradition juive, la Terre d&rsquo;Isra\u00ebl n&rsquo;est pas consid\u00e9r\u00e9e comme une idole car elle est cens\u00e9e \u00eatre un moyen et non une fin en soi. Mais cette question touche \u00e0 un d\u00e9bat tr\u00e8s important chez plusieurs penseurs juifs modernes. Dans la logique du Maharal, d\u2019Abraham Isaac Kook ou de Yeshayahu Leibowitz, toute r\u00e9alit\u00e9 finie peut devenir idol\u00e2trique lorsqu&rsquo;on lui attribue une valeur absolue. Leibowitz est particuli\u00e8rement explicite qui affirme que lorsque la terre, l&rsquo;\u00c9tat ou la nation deviennent des valeurs supr\u00eames auxquelles tout doit \u00eatre subordonn\u00e9, ils deviennent des objets de culte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, le danger n&rsquo;est pas la Terre d&rsquo;Isra\u00ebl elle-m\u00eame, mais sa transformation en fin ultime comme chez certains politiques isra\u00e9liens actuels. Le Rav Kook, bien qu&rsquo;ayant une vision tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9e de la Terre d&rsquo;Isra\u00ebl, a \u00e9crit lui aussi qu&rsquo;il faut se m\u00e9fier de toute absolutisation d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 particuli\u00e8re. La terre poss\u00e8de une signification spirituelle unique dans sa pens\u00e9e, mais elle ne doit jamais \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 un nationalisme purement mat\u00e9riel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quant au Maharal, appliqu\u00e9 \u00e0 cette question, son raisonnement serait probablement le suivant :<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>La terre est une r\u00e9alit\u00e9 particuli\u00e8re.<\/li>\n\n\n\n<li>Toute r\u00e9alit\u00e9 particuli\u00e8re est une <em>tsoura<\/em> d\u00e9termin\u00e9e et limit\u00e9e.<\/li>\n\n\n\n<li>Faire d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 limit\u00e9e l&rsquo;absolu est une forme d&rsquo;idol\u00e2trie.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, si la Terre d&rsquo;Isra\u00ebl n&rsquo;est pas une idole dans le juda\u00efsme, elle peut devenir objet d&rsquo;idol\u00e2trie si on la consid\u00e8re comme la valeur supr\u00eame ind\u00e9pendante de tout horizon plus \u00e9lev\u00e9. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs un th\u00e8me d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent chez les proph\u00e8tes d&rsquo;Isra\u00ebl : poss\u00e9der la terre n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 comme une fin autosuffisante. Lorsque le peuple consid\u00e8re la terre comme une possession absolue ou un but en soi, les proph\u00e8tes d\u00e9noncent pr\u00e9cis\u00e9ment cette d\u00e9rive.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour reprendre le langage du Maharal, ce n&rsquo;est pas la terre qui est idol\u00e2trique ; c&rsquo;est l&rsquo;absolutisation de la terre qui l&rsquo;est. C&rsquo;est la m\u00eame distinction qu&rsquo;il ferait pour la richesse, le pouvoir, la sagesse ou m\u00eame une institution religieuse : une r\u00e9alit\u00e9 particuli\u00e8re a sa place l\u00e9gitime, mais elle devient une idole lorsqu&rsquo;elle pr\u00e9tend occuper toute la place.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>. Si l&rsquo;on reprend le cheminement d\u2019adamah (la terre d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;homme est tir\u00e9) \u00e0 eretz (la terre o\u00f9 un peuple apprend \u00e0 habiter) puis medinah (l&rsquo;organisation politique qui permet \u00e0 cette habitation d&rsquo;\u00eatre juste) , on pourrait alors formuler une id\u00e9e qui traverse une partie de la pens\u00e9e juive : on ne passe v\u00e9ritablement d&rsquo;eretz \u00e0 medinah que lorsque la terre devient un ordre de justice. Cette formule est profond\u00e9ment biblique. Le d\u00e9fi n&rsquo;est pas seulement de poss\u00e9der une terre, mais de b\u00e2tir une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 le droit prot\u00e8ge le faible, o\u00f9 l&rsquo;\u00e9tranger n&rsquo;est pas opprim\u00e9, o\u00f9 le pouvoir est limit\u00e9. C&rsquo;est pourquoi les proph\u00e8tes critiquent souvent les rois d&rsquo;Isra\u00ebl : ils ne leur reprochent pas d&rsquo;avoir un \u00c9tat, mais d&rsquo;avoir oubli\u00e9 que la medinah devait rester au service de l&rsquo;alliance. \u00c0 la lumi\u00e8re des questions pr\u00e9c\u00e9dentes, on peut voir appara\u00eetre un itin\u00e9raire conceptuel : adamah \u2192 l&rsquo;origine de l&rsquo;humain ; eretz \u2192 le lieu de l&rsquo;alliance ; medinah \u2192 l&rsquo;institution politique charg\u00e9e de rendre possible une vie juste sur cette terre. C&rsquo;est peut-\u00eatre l\u00e0 que se joue la tension fondamentale du sionisme religieux : la saintet\u00e9 appartient-elle \u00e0 l&rsquo;eretz, ou bien la medinah n&rsquo;acquiert-elle une l\u00e9gitimit\u00e9 que si elle sert les exigences \u00e9thiques qui donnent sens \u00e0 l&rsquo;eretz ? Cette question reste au c\u0153ur des d\u00e9bats th\u00e9ologiques et politiques contemporains. Dans la Torah, Dieu promet une Terre. Il ne promet pas une forme de gouvernement. Isra\u00ebl a successivement connu une conf\u00e9d\u00e9ration de tribus puis des Juges, une monarchie, l&rsquo;exil, une autonomie limit\u00e9e sous les Perses puis des p\u00e9riodes sans souverainet\u00e9. Aucune de ces formes n&rsquo;est pr\u00e9sent\u00e9e comme d\u00e9finitive. Autrement dit, l&rsquo;eretz est premi\u00e8re ; la medinah est contingente. Le sionisme inverse presque la perspective car pour Theodor Herzl, l&rsquo;objectif est d&rsquo;abord la medinah. Le livre intitul\u00e9 Der Judenstaat (\u00ab L&rsquo;\u00c9tat des Juifs \u00bb) est r\u00e9v\u00e9lateur. Herzl pense comme un Europ\u00e9en du XIX\u1d49 si\u00e8cle : un peuple normal doit disposer d&rsquo;un \u00c9tat. La terre est n\u00e9cessaire parce qu&rsquo;elle permet l&rsquo;\u00c9tat. Chez Abraham Isaac Kook, l&rsquo;ordre est \u00e0 nouveau invers\u00e9&nbsp;: la Terre est une r\u00e9alit\u00e9 spirituelle, l&rsquo;\u00c9tat n&rsquo;est qu&rsquo;un instrument&nbsp;; il \u00e9crit que m\u00eame un \u00c9tat imparfait peut devenir un v\u00e9hicule de la r\u00e9demption. Ainsi : eretz \u2192 medinah et non medinah \u2192 eretz. La cr\u00e9ation de l&rsquo;Isra\u00ebl a oblig\u00e9 tous les penseurs juifs \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 des questions nouvelles&nbsp;: la medinah est-elle un simple outil politique, une \u00e9tape messianique ou une valeur religieuse ? Les r\u00e9ponses divergent profond\u00e9ment. Pour Yeshayahu Leibowitz, l&rsquo;\u00c9tat n&rsquo;a aucune saintet\u00e9. Il est indispensable pour organiser une soci\u00e9t\u00e9, lever des imp\u00f4ts, assurer la d\u00e9fense, rendre la justice mais il reste un appareil humain. Le sacraliser devient une forme d&rsquo;idol\u00e2trie. \u00c0 l&rsquo;inverse, beaucoup voient dans la medinah le commencement de la r\u00e9demption comme Rav Kook et ses disciples&nbsp;: l&rsquo;\u00c9tat est plus qu&rsquo;un gouvernement. Il est le retour de la pr\u00e9sence d&rsquo;Isra\u00ebl dans l&rsquo;histoire. Emmanuel Levinas adopte une position interm\u00e9diaire, reconnaissant la n\u00e9cessit\u00e9 historique de l&rsquo;\u00c9tat, notamment apr\u00e8s la Shoah mais refuse de l&rsquo;absolutiser.La politique demeure toujours jug\u00e9e par une exigence \u00e9thique qui lui est sup\u00e9rieure. C&rsquo;est sans doute l&rsquo;une des questions les plus difficiles de la th\u00e9ologie juive, parce qu&rsquo;elle met en tension le r\u00e9cit biblique, l&rsquo;\u00e9thique et l&rsquo;histoire. Il n&rsquo;existe pas une r\u00e9ponse unique dans le juda\u00efsme ; les r\u00e9ponses varient selon les \u00e9poques et les courants. Le r\u00e9cit biblique raconte une conqu\u00eate qui d\u00e9range d\u00e9j\u00e0 les commentateurs. Dans le livre de Josu\u00e9, l&rsquo;entr\u00e9e en Canaan est pr\u00e9sent\u00e9e comme une conqu\u00eate voulue par Dieu. Certains passages parlent m\u00eame de l&rsquo;Herem (mise \u00e0 l&rsquo;interdit), c&rsquo;est-\u00e0-dire de la destruction de populations ennemies. Ces textes ont toujours pos\u00e9 un probl\u00e8me aux rabbins qui, g\u00e9n\u00e9ralement n&rsquo;ont pas cherch\u00e9 \u00e0 les transformer en mod\u00e8le politique intemporel mais, au contraire, en ont souvent limit\u00e9 la port\u00e9e. Ils affirment que les peuples canan\u00e9ens avaient re\u00e7u la possibilit\u00e9 de partir ou de faire la paix avant toute guerre et consid\u00e8rent que les sept peuples de Canaan ont disparu comme entit\u00e9s historiques, ce qui rend ces commandements inapplicables. En d\u00e9finitive, ils insistent sur le fait que les lois de la guerre ne peuvent \u00eatre appliqu\u00e9es que dans des conditions tr\u00e8s particuli\u00e8res, avec des autorit\u00e9s qui n&rsquo;existent plus apr\u00e8s la disparition de la monarchie biblique. Autrement dit, la tradition rabbinique tend \u00e0 historiciser ces commandements plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 les universaliser. Il existe un autre fil biblique, parfois moins visible mais tout aussi important. Dans le L\u00e9vitique, Hachem d\u00e9clare : \u00ab La terre est \u00e0 Moi ; vous n&rsquo;\u00eates chez Moi que des \u00e9trangers et des r\u00e9sidents \u00bb. Cette phrase est remarquable : m\u00eame Isra\u00ebl ne poss\u00e8de pas la terre au sens absolu. Autrement dit, personne n&rsquo;en est propri\u00e9taire au sens ultime. La terre appartient au Cr\u00e9ateur, ce qui relativise toute pr\u00e9tention humaine \u00e0 une possession inconditionnelle. Par ailleurs, la Torah r\u00e9p\u00e8te \u00e0 de nombreuses reprises : \u00ab Tu aimeras l&rsquo;\u00e9tranger, car tu as \u00e9t\u00e9 \u00e9tranger en \u00c9gypte. \u00bb Le mot guer (\u00e9tranger r\u00e9sident) d\u00e9signe pr\u00e9cis\u00e9ment celui qui vit parmi Isra\u00ebl. Avec le sionisme, la question devient plus historique que seulement biblique. Lorsque le mouvement sioniste commence \u00e0 acheter des terres \u00e0 la fin du XIX\u1d49 si\u00e8cle, beaucoup de ses dirigeants imaginent qu&rsquo;une coexistence est possible avec la population arabe. \u00c0 mesure que les tensions nationales s&rsquo;accroissent, surtout durant le mandat britannique puis la guerre de 1948, le conflit prend une autre dimension : deux peuples revendiquent la m\u00eame terre. Le d\u00e9bat th\u00e9ologique change alors de nature&nbsp;: il ne s&rsquo;agit plus de savoir ce que fit Josu\u00e9, mais de savoir comment des Juifs doivent agir face \u00e0 un autre peuple qui vit d\u00e9j\u00e0 sur cette terre. On peut sch\u00e9matiquement distinguer plusieurs approches. La premi\u00e8re affirme que la promesse divine fonde un droit sup\u00e9rieur sur la terre. Certains penseurs du sionisme religieux, surtout apr\u00e8s 1967, mettent l&rsquo;accent sur cette dimension. M\u00eame parmi eux, il existe toutefois un large \u00e9ventail de positions quant aux droits civiques et politiques des non-Juifs. Une deuxi\u00e8me approche soutient que la promesse n&rsquo;abolit jamais les exigences de justice. Pour Martin Buber, Judah Leon Magnes ou Yeshayahu Leibowitz, la pr\u00e9sence d&rsquo;un autre peuple impose une responsabilit\u00e9 morale qui interdit de r\u00e9duire le conflit \u00e0 une simple r\u00e9alisation de la promesse biblique. Buber et Magnes ont m\u00eame d\u00e9fendu, \u00e0 diff\u00e9rentes \u00e9poques, l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un \u00c9tat binational. Enfin, Emmanuel Levinas occupe une position plus nuanc\u00e9e. Il consid\u00e8re l&rsquo;existence d&rsquo;Isra\u00ebl comme une n\u00e9cessit\u00e9 historique apr\u00e8s la Shoah, mais il refuse que l&rsquo;\u00e9lection biblique dispense d&rsquo;obligations \u00e9thiques envers les Palestiniens. Il rappelle constamment que l&rsquo;appel de Dieu passe par le visage de l&rsquo;autre, et que cet \u00ab autre \u00bb inclut aussi celui qui revendique la m\u00eame terre. La question d\u00e9cisive&nbsp;: une promesse faite par Dieu \u00e0 un peuple autorise-t-elle ce peuple \u00e0 d\u00e9poss\u00e9der un autre ? Le Tanakh ne donne pas une r\u00e9ponse simple, car il contient des voix diff\u00e9rentes. La Torah raconte une conqu\u00eate, mais elle affirme aussi que la terre appartient au Cr\u00e9ateur, qu&rsquo;Isra\u00ebl lui-m\u00eame y demeure comme un h\u00f4te, et qu&rsquo;il doit aimer l&rsquo;\u00e9tranger. La tradition juive n&rsquo;a jamais cess\u00e9 de tenir ensemble ces deux affirmations : la Terre d&rsquo;Isra\u00ebl est porteuse d&rsquo;une signification religieuse particuli\u00e8re, mais cette signification est ins\u00e9parable de la justice. C&rsquo;est pourquoi la question du rapport aux habitants de la terre n&rsquo;est pas un probl\u00e8me marginal : elle est au c\u0153ur m\u00eame de ce que signifie habiter cette terre selon la Torah. On peut m\u00eame dire que, si l&rsquo;on reprend la distinction initiale, une terre cesse d&rsquo;\u00eatre v\u00e9ritablement eretz lorsqu&rsquo;elle est r\u00e9duite \u00e0 une simple adamah, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 un objet de possession. La tension entre promesse et responsabilit\u00e9 est constitutive de la pens\u00e9e juive elle-m\u00eame ; elle ne peut \u00eatre r\u00e9solue en invoquant seulement un droit historique ou seulement un id\u00e9al moral. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette tension qui continue d&rsquo;animer les d\u00e9bats religieux et philosophiques jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui. Car les arabes \u00ab\u00a0palestiniens\u00a0\u00bb qui r\u00e9sident en 1947 sur la terre du partage sont aussi les descendants de conqu\u00e9rants de cette terre. C&rsquo;est un point qui revient souvent dans les discussions historiques, mais il m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre nuanc\u00e9, car plusieurs p\u00e9riodes tr\u00e8s diff\u00e9rentes sont parfois confondues. Il est vrai que cette terre a \u00e9t\u00e9 conquise \u00e0 de nombreuses reprises. Les habitants de 1947 ne descendent pas d&rsquo;une population \u00ab rest\u00e9e inchang\u00e9e \u00bb depuis l&rsquo;Antiquit\u00e9 et il en va de m\u00eame pour presque toutes les populations de cette r\u00e9gion du Moyen Orient. Quelques \u00e9l\u00e9ments importants : Autrement dit, ni les Juifs ni les Arabes ne peuvent \u00eatre d\u00e9crits simplement comme des \u00ab\u00a0conqu\u00e9rants\u00a0\u00bb ou comme des \u00ab\u00a0autochtones purs\u00a0\u00bb. Les identit\u00e9s se sont construites au cours de deux \u00e0 trois mill\u00e9naires d&rsquo;histoire. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment pourquoi beaucoup d&rsquo;historiens mettent en garde contre l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;un droit politique contemporain pourrait \u00eatre d\u00e9duit directement de l&rsquo;anciennet\u00e9 historique. Si l&rsquo;on faisait d\u00e9pendre la l\u00e9gitimit\u00e9 politique de la premi\u00e8re occupation ou de la derni\u00e8re conqu\u00eate, tr\u00e8s peu d&rsquo;\u00c9tats actuels r\u00e9sisteraient \u00e0 l&rsquo;examen. Les penseurs du sionisme religieux que nous \u00e9voquions, ne fondent g\u00e9n\u00e9ralement pas leur droit sur le fait que \u00ab les Arabes seraient eux-m\u00eames des descendants de conqu\u00e9rants \u00bb. Leur argument est d&rsquo;un autre ordre : il est th\u00e9ologique. Ils disent en substance que Dieu a promis cette terre au peuple d&rsquo;Isra\u00ebl et cette promesse fonde un droit qui ne d\u00e9pend pas de la continuit\u00e9 d\u00e9mographique. \u00c0 l&rsquo;inverse, leurs critiques r\u00e9pondent que, m\u00eame si l&rsquo;on admet la promesse biblique, la pr\u00e9sence concr\u00e8te d&rsquo;un autre peuple cr\u00e9e des obligations morales que la promesse n&rsquo;efface pas. C&rsquo;est pourquoi le v\u00e9ritable d\u00e9bat n&rsquo;est pas tant de savoir qui est arriv\u00e9 le premier que de savoir comment une promesse religieuse s&rsquo;articule avec les droits d&rsquo;\u00eatres humains qui vivent effectivement sur cette terre. En ce sens, la distinction initiale entre adamah et eretz est tr\u00e8s f\u00e9conde. Si adamah est une terre que l&rsquo;on revendique par l&rsquo;origine, la force ou l&rsquo;histoire, alors chacun peut faire valoir une couche diff\u00e9rente du pass\u00e9. Mais si eretz est une terre d&rsquo;alliance, la question devient : comment habiter une terre sans nier l&rsquo;humanit\u00e9 de ceux qui l&rsquo;habitent aussi ? C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment la question que des penseurs comme Martin Buber, Emmanuel Levinas ou David Hartman ont plac\u00e9e au centre de leur r\u00e9flexion. Ils ne r\u00e9solvent pas le conflit, mais ils soutiennent que la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la Torah ne peut \u00eatre dissoci\u00e9e de la responsabilit\u00e9 envers l&rsquo;autre, m\u00eame lorsque cet autre revendique la m\u00eame terre. Dans la tradition juive, la Terre d&rsquo;Isra\u00ebl n&rsquo;est pas consid\u00e9r\u00e9e comme une idole car elle est cens\u00e9e \u00eatre un moyen et non une fin en soi. Mais cette question touche \u00e0 un d\u00e9bat tr\u00e8s important chez plusieurs penseurs juifs modernes. Dans la logique du Maharal, d\u2019Abraham Isaac Kook ou de Yeshayahu Leibowitz, toute r\u00e9alit\u00e9 finie peut devenir idol\u00e2trique lorsqu&rsquo;on lui attribue une valeur absolue. Leibowitz est particuli\u00e8rement explicite qui affirme que lorsque la terre, l&rsquo;\u00c9tat ou la nation deviennent des valeurs supr\u00eames auxquelles tout doit \u00eatre subordonn\u00e9, ils deviennent des objets de culte. Ainsi, le danger n&rsquo;est pas la Terre d&rsquo;Isra\u00ebl elle-m\u00eame, mais sa transformation en fin ultime comme chez certains politiques isra\u00e9liens actuels. Le Rav Kook, bien qu&rsquo;ayant une vision tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9e de la Terre d&rsquo;Isra\u00ebl, a \u00e9crit lui aussi qu&rsquo;il faut se m\u00e9fier de toute absolutisation d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 particuli\u00e8re. La terre poss\u00e8de une signification spirituelle unique dans sa pens\u00e9e, mais elle ne doit jamais \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 un nationalisme purement mat\u00e9riel. Quant au Maharal, appliqu\u00e9 \u00e0 cette question, son raisonnement serait probablement le suivant : Ainsi, si la Terre d&rsquo;Isra\u00ebl n&rsquo;est pas une idole dans le juda\u00efsme, elle peut devenir objet d&rsquo;idol\u00e2trie si on la consid\u00e8re comme la valeur supr\u00eame ind\u00e9pendante de tout horizon plus \u00e9lev\u00e9. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs un th\u00e8me d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent chez les proph\u00e8tes d&rsquo;Isra\u00ebl : poss\u00e9der la terre n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 comme une fin autosuffisante. Lorsque le peuple consid\u00e8re la terre comme une possession absolue ou un but en soi, les proph\u00e8tes d\u00e9noncent pr\u00e9cis\u00e9ment cette d\u00e9rive. Pour reprendre le langage du Maharal, ce n&rsquo;est pas la terre qui est idol\u00e2trique ; c&rsquo;est l&rsquo;absolutisation de la terre qui l&rsquo;est. C&rsquo;est la m\u00eame distinction qu&rsquo;il ferait pour la richesse, le pouvoir, la sagesse ou m\u00eame une institution religieuse : une r\u00e9alit\u00e9 particuli\u00e8re a sa place l\u00e9gitime, mais elle devient une idole lorsqu&rsquo;elle pr\u00e9tend occuper toute la place.<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":"","_members_access_role":[],"_members_access_error":"","_ppma_block_editor_authors":""},"categories":[2],"tags":[],"series":[40],"ppma_author":[25],"class_list":["post-1314","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-reflechissons","series-numero-4"],"authors":[{"term_id":25,"user_id":4,"is_guest":0,"slug":"jmmaigne","display_name":"Jean-Michel Maigne","avatar_url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/c54fb3d88022aa8a34b6fb9e5d349bf56e30a3678f163c80bcd550d0ca11a704?s=96&d=mm&r=g","author_category":"","first_name":"Jean-Michel","last_name":"Maigne","user_url":"","job_title":"","description":""}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1314","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1314"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1314\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1477,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1314\/revisions\/1477"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1314"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1314"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1314"},{"taxonomy":"series","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/series?post=1314"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.aa-cercleetude.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=1314"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}