Nous avons reçu …

Cher rédacteur,
En écho au texte de Gérard Feldman, on peut utilement se rapprocher du dernier ouvrage de Georges Bensoussan, Une nouvelle histoire du sionisme (1860-1950). On pourra aussi se faire une opinion sur son propos dans les entretiens qu’il a donnés au CERIF, consultables sur YouTube.
La question qu’il pose est claire : peut-on assimiler le sionisme, colonisation de peuplement au sens antique du terme, avec le colonialisme moderne ?
Georges Bensoussan définit trois critères constitutifs de ce dernier.
Le colonialisme moderne s’exprime à partir d’une matrice : l’État, la métropole. C’est à partir d’elle qu’il opère. Or les Juifs immigrants en Palestine n’ont ni État ni puissance tutélaire qui les guide et les protège.
Le colonialisme a besoin d’une armée qui conquiert le territoire visé. Lorsque le foyer national juif s’établit en Palestine, il ne dispose d’aucune force armée constituée.
Enfin, le colonisateur est par définition étranger au territoire qu’il conquiert et colonise. Or, nous dit G. Bensoussan, considérer les Juifs comme étrangers en Judée serait une absurdité. Leur lien avec la terre d’Israël est millénaire. Une présence sans interruption est attestée, même si elle est d’abord religieuse et non politique.
La conquête musulmane au VIIe siècle trouvera une population juive indigène, arabisée, présente notamment à Jérusalem, Hébron, Safed et Tibériade. Leur présence continue est rapportée et documentée par de nombreux explorateurs européens ou musulmans au long des siècles, à une époque où la contrée n’est souvent qu’une terre désolée, traversée par des bergers nomades arabes.
Le Yishouv – que l’on peut traduire par « implantation juive en terre d’Israël » – est essentiellement séfarade depuis l’expulsion d’Espagne et l’arrivée dans l’Empire ottoman. Il s’établit solidement dès le XVIe siècle dans les Quatre Villes Saintes et connaît un élan plus important au XIXe siècle. Cette population, souvent arabophone, achète les premières terres. Des vagues d’immigration venues d’Algérie (après 1830) et du Maroc contribuent à ce renouveau démographique et économique dans le Moutassarifat de Jérusalem, division du Vilayet de Syrie sous administration ottomane.
Ce sont ces immigrants qui jouent un rôle déterminant dans le premier sionisme. Ils alertent très tôt l’establishment ashkénaze européen sur la montée de l’antisionisme dans la presse arabe.
Tel que défini par G. Bensoussan, le sionisme est une entreprise de reconstruction d’un peuple qui se libère de ses chaînes. Avec lui, le peuple juif s’affranchit de sa minorité politique dominée, perpétuellement définie par l’autre. Il veut désormais se définir lui-même. C’est un mouvement décolonisateur, autant psychique que politique.
Et l’universalisme ? Abandonné ? G. Bensoussan s’en défend et nous dit que le sionisme le reformule selon Hillel haZaken, l’ancien : « Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Mais si je ne suis que pour moi, qui suis-je ? » (Pirqei Avot 1-14).


Avec mes salutations les plus cordiales,

Marc