Dans le précédent numéro, nous avions traité du Juif génocidaire. C’était le premier des 4 marqueurs très anciens de l’antijudaïsme et de l’antisémitisme, même s’ils apparaissent aujourd’hui sous une forme renouvelée.
Il nous en reste donc trois à traiter : le suprémacisme, l’apartheid et le colonialisme. Pour ce numéro, je choisis le colonialisme.
Le Juif, un “colon” indigeste ?
C’était il y a bien longtemps, dans les années 50 du XXème siècle. Il existait alors une espèce d’humains aujourd’hui en voie de disparition : l’antiraciste qui n’aimait pas les antisémites. Une des figures les plus connues de cette humanité fut le psychiatre martiniquais Franz Fanon1. Il écrivait alors ( Peau noire, masques blancs – chap. V – 1952) des choses stupéfiantes à lire aujourd’hui : “ L’antisémite est forcément négrophobe… les deux formes de haine viennent d’une même racine idéologique, celle du besoin de dominer et d’exclure.
Voltaire avait à l’avance confirmé ce diagnostic. À l’article « Nègres » de l’Encyclopédie, il écrivait : « Leur intelligence est inférieure à celle des blancs ». Et à l’article « Juifs » on trouve : » Vous ne trouverez dans leur législation que des idées barbares, des mœurs atroces, et une ignorance complète des lois naturelles« .
Aujourd’hui, au nom de la forme moderne et dégénérée de l’antiracisme, le blanc est accusé d’être, par nature, un raciste colonialiste, et un esclavagiste. Le monde a perdu ses couleurs : il est devenu noir et blanc, mais en mode inversé. Cette fois le blanc est le méchant ; le noir (ou le foncé) est appelé “racisé” : il est le gentil en raison des persécutions subies.
Si par un très improbable hasard, un blanc échappait miraculeusement à cette règle il n’aurait d’autre perspective sérieuse que de travailler à sa propre disparition. Si vraiment il tient à survivre, il peut toujours se mettre à cirer les pompes des “racisés”. Ce serait un juste retour des choses. Du fait que le post-colonisé est bon, il ne peut faire de mal. Si cela lui arrive, il faut l’en excuser d’office. Il ne l’a pas fait exprès et il faut le comprendre. Il n’a pu bénéficier d’une éducation adéquate en raison même de son oppression. De plus il a toujours raison de manifester sa colère contre les colonialistes, même si cela va à l’encontre des principes élémentaires de la civilisation comme « ne pas tuer », « ne pas voler », ne pas violer » etc…
Les « racisés » ont toujours raison nous disent les militants « décoloniser » et bien entendu antisionistes.
Un bon exemple est la conquête et la colonisation arabo-musulmane. Elle a été longue et terrible pour ses victimes. Elle l’est encore dans certains pays. Pourtant, il faut la passer sous silence puisque les arabo-musulmans ont fini par être eux-mêmes colonisés.
Cette colonisation a pourtant concerné de nombreuses terres et populations en Afrique, en Asie et en Europe. Dès le VIIème siècle de l’E.C., elle a donné lieu à un intense pillage des matières premières et à une non moins intense exploitation de la population sous la forme d’un esclavage très cruel, racialisé, ethniquement ciblé et héréditaire. La pratique de la castration pour les hommes était courante. 18 millions de personnes, y compris les femmes et les enfants, ont subi ce triste sort durant au moins 13 siècles 2. Encore aujourd’hui, on n’a constaté aucune repentance à ce propos de la part d’aucun chef musulman et ces pratiques perdurent en partie, notamment en Libye et en Mauritanie. L’Afghanistan des talibans vient de rétablir ouvertement l’esclavage 3.
Pour “la pensée” dite “décoloniale”, tout cela n’est rien au regard des 4 siècles de la “Traite Atlantique” occidentale qui a, il est vrai, commis d’énormes crimes en peu de temps (13 millions de victimes). Cette « pensée » dite « décoloniale » ne tient aucun compte du fait que les occidentaux ont finalement condamné et aboli l’esclavage, contrairement à leurs devanciers orientaux.
Le Juif est quant à lui, considéré comme un super blanc super colonisateur 4. Et je dis bien le Juif, bien que le plus souvent, ces “anti-racistes” se cachent derrière le mot “sioniste”. Ils le font souvent pour se protéger de la loi française qui considère l’antisémitisme comme un délit. Mais ils le font aussi spontanément : pour eux, il n’existe réellement aucune distinction entre judaïsme et sionisme 5.
Cette posture “décoloniale” permet de comprendre pourquoi cette idéologie place au premier plan son combat contre Israël et se désintéresse de tous les autres conflits jugés secondaires, même s’ils font beaucoup plus de victimes. Seuls les conflits impliquant des Juifs méritent leur attention.
Donnons son nom américain à cette théologie qui se prétend “scientifique” : la “Critical Race Theory”. On le traduit en français par “racialisme”. Ce nom, en lui-même, évoque bien les fumets nauséabonds du racisme 6.
Elle ne mériterait pas qu’on en parle si elle ne mobilisait une partie significative de la jeunesse dans le monde, en alliance avec l’Islam le plus totalitaire qui la manipule. Elle ne mériterait pas qu’on en parle si elle n’était le médium par lequel passe l’antisémitisme contemporain avec son lot d’attentats, de razzias et de pogroms plus ou moins intenses… mais en constante progression.
Le but de cet article est de montrer en quoi le “racialisme” colporte un des stéréotypes les plus anciens de l’antisémitisme : le Juif supposé vouloir se rendre maitre du monde pour mieux le détruire.
Ce stéréotype était déjà porté dans l’antiquité. De nombreux auteurs romains ou grecs ont présenté les Juifs comme un groupe puissant cherchant à créer le désordre pour affermir leur pouvoir 7. Ce fantasme atteindra un paroxysme avec le nazisme 8 mais circulera tout au long de l’histoire avec une mention spéciale pour les fameux “Protocoles de Sion”, un faux confectionné par les services de la police tsariste et publié pour la première fois en 1903 9.
Puisqu’il faut sans cesse remettre l’ouvrage sur la table, je vais essayer de montrer en quoi ces allégations sont fausses, non seulement au regard de l’histoire mais aussi des textes juifs les plus fondamentaux.
Le judaïsme n’est pas un esclavagisme
Certes la servitude a bien existé sur cette terre comme partout ailleurs dans l’antiquité. Il a concerné des Hébreux, réduits à cette extrémité pour cause de pauvreté, de méfaits, ou de dettes impayées. Il a aussi concerné des étrangers débiteurs ou capturés dans des combats. Mais les textes hébreux puis juifs ont été les premiers à vouloir adoucir leur sort pour une raison fondamentale : Elohim créa l’homme à son image, à l’image d’ Elohim Il le créa.»9. En tout humain, il y a quelque chose de la Transcendance.
Le statut des serviteurs hébreux a constitué un premier modèle de modération en matière d’esclavage. La durée de leur période de soumission était limitée à 6 ans10 . Ensuite il redevenait libre. Et il est très significatif qu’un serviteur qui ne voulait pas se libérer de son maître pouvait être forcé à le faire. Si malgré tout il voulait rester, et cela arrivait, on lui poinçonnait l’oreille pour indiquer qu’il ne voulait pas de la liberté. C’est tout le contraire du code Hamourabi, qui préconisait de couper l’oreille à l’esclave qui lui osait vouloir se libérer.
Danas la loi hébraïque, il était interdit de maltraiter les esclaves 11. Leur statut était plus proche du servage que de l’esclavage.
On trouve nombre de textes qui montrent combien la compassion aussi pour les esclaves Hébreux pouvaient aussi s’étendre aux étrangers, même s’ils n’étaient pas Régis par les mêmes lois.. Et cela pour une autre raison fondamentale explicitée dans les textes : les Hébreux ont été étrangers et esclaves en Egypte12.
«L’étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un indigène parmi vous ; tu l’aimeras comme toi-même. »14. Les rabbins (Ramban – Nahmanide, Sforno)15 interprètent ce verset comme incluant les esclaves étrangers domiciliés : ils doivent être traités avec humanité.
De nombreux écrits le montrent clairement : « Si un homme frappe l’œil de son esclave, homme ou femme, et le détruit, il le laissera aller libre pour son œil. »16
Les sages antiques du Talmud considéreront qu’il ne faut pas maltraiter les esclaves, y compris les étrangers. Dans le Traité Baba Batra 21b, il est précisé qu’un maître peut être puni pour coups excessifs. Dans le Talmud Babli, Berakhot 47, Rabbi Eliezer dit : « Les sages ont ordonné de traiter les esclaves avec douceur et respect, car ils participent souvent à la bénédiction. »
Cette position s’est poursuivie au cours des temps chez les plus grands Maitres du judaïsme. Par exemple Maïmonide (Rambam) écrira dans le Mishné Torah, publié en 1170 : « Il n’est pas permis de traiter cruellement un esclave, ni de lui causer douleur ou humiliation. […] Bien qu’un esclave étranger soit une propriété, il faut se comporter envers lui avec justice, non avec dureté. » ( Hilkhot Avadim 9:8)
La servitude chez les Hébreux ne ressemblaient en rien à l’esclavage grec, romain, arabo-musulman ou chrétien où les humains étaient traités comme des objets. Aristote résumera très bien ce que cela signifiait : « L’esclave est un instrument animé, et l’instrument est un esclave inanimé. » (Aristote, Politique I, 13). Il ne possède aucun statut juridique, même pas d’un statut inférieur.
Le peuple juif anti impérialiste
Jamais le peuple juif n’a colonisé personne au cours de son histoire, même à l’époque la plus prospère du royaume juif sous le roi Salomon17. Comme nous l’avons vu ci-dessus, la Torah commande clairement aux Hébreux d’aimer les étrangers et de ne pas les faire souffrir.
Il y a donc une raison, essentielle et existentielle, qui protège le judaïsme de toute maltraitance à l’égard des autres peuples. Il a lui-même été maltraité en Égypte. C’est pourquoi il peut facilement s’identifier à ceux qui souffrent. Les négro spirituals l’ont bien compris. Ne reprennent-ils pas comme un classique le célèbre chant : “let’s my people go” ?18.
Mais, diront certains, le monothéisme juif n’est-il pas porté par nature à l’exclusion et à la violence ? Comment peut-on vouloir réduire la diversité du monde à un seul « Dieu » ? Le monothéisme n’est-il pas un vecteur fondamental du colonialisme quand il est lié à un État ?19
On pourrait immédiatement répondre que les Empereurs antiques ne sont pas connus pour de doux rêveurs même s’ils étaient polythéistes. Mais il est vrai que la Chrétienté et l’Islam monothéistes peuvent prêter le flanc à cette critique.
Qu’en est-il pour le judaïsme ?
C’est un fait avéré et indiscutable : pour les Juifs, la Transcendance est Une. C’est bien ce que dit le « Chema Israël »20, une référence absolue pour un Juif. Mais “Transcendance Une” veut-il dire monothéisme ?
Le mot “monothéisme” est inconnu des textes hébreux. Monothéistes ? Les Hébreux auraient été bien étonnés de se voir gratifier d’un tel nom.
Ils n’ont jamais été ni « mono », ni « théistes ». André Chouraqui dans son livre intitulé « Moïse » le démontre explicitement. Bien d’autres auteurs modernes, tels Henri Atlan,21 sont aussi allés dans le même sens. Aucun texte de la Torah ou du Tanakh (Bible hébraïque) et même aucun mot de la langue hébraïque ancienne n’utilise un mot qui pourrait se traduire par “monothéisme”, ou par “Dieu”.
En hébreu, le mot “monothéisme” pourrait se traduire au mieux par une périphrase : “ אמונה באל אחד – Emouna baal ehad” : on pourrait traduire cette périphrase par; “foi ou confiance en un seul maître ou une seule idole”. On est peut-être proche du monothéisme mais très loin du judaïsme.
Le mot “Dieu” n’est que la transposition du “Theos” grec ou du “Deus” latin en Français. Ces traductions “divines” sont issus d’une origine indo-européenne : “dei” qui signifie “briller”. Cette expression s’élargit en “deiwos” et en “dy” . Ces mots servent alors à désigner le “ciel lumineux” en tant que divinité ainsi que les êtres célestes par opposition aux êtres terrestres que sont les hommes.
On retrouve la même origine indo-européenne dans les mots “Gott” en allemand ou “God” en anglais. Ils font cette fois référence à une divinité pour laquelle on versait le sang d’une victime sacrifiée.22 Or l’Hébreu est une langue sémitique et non indo-européenne. Aucun mot de la langue hébraïque ne signifie donc “Dieu”.
Le Tétragramme, Elohim, Sabaoth, Maqom, Shaddaï… et les multiples noms qui ont été traduits par “Dieu” ou un équivalent de Dieu (“le Seigneur”- “l’Éternel”, “le Tout Puissant”… ne signifient pas “Dieu”. Chacun de ces noms a une ou des significations précises qui correspondent à des manifestations immanentes de la Transcendance : ce sont des attributs de la Transcendance. Celle-ci n’est jamais nommée. Il ne s’agit pas d’une interdiction due à la peur ou au respect, même s’il y a bien de la vénération ; il s’agit tout simplement d’une impossibilité. Nommer c’est définir. Mais personne ne peut définir l’Infini. La Kabbale 22 a appelé la Transcendance “Ayin Sof” (“rien n’est fini” en traduction littérale). Maïmonide l’a bien souligné au XIIème siècle : tout ce qu’on peut dire à Son propos est faux.
Il n’y a donc pas de “théisme” Juif. Il n’y a pas non plus de “mono”.
André Chouraqui, toujours, dans son “Moïse”, nous délivre de cette sourde inquiétude. Ce grand traducteur des textes saints souligne que le mot “monothéisme” est effectivement lié au développement des Empires anglais et français. Ce vocable est apparu en Angleterre pour la première fois sous la plume d’Henry More en 1660. On le trouve dans son livre “An Explanation of the Grand Mystery of Godliness” ou “Une explication du grand mystère de la piété” en français. Le même mot n’apparaît en France qu’en 1834 : quatre ans après la conquête de l’Algérie !
C’est seulement au moment où il s’agit de marquer sa domination qu’on impose son Dieu comme le seul Dieu existant. Ce fut un moment terrible, dit Chouraqui, quand on est passé de l’idée fondamentale selon laquelle “les Elohims sont Un” au slogan dominateur selon lequel il n’y aurait “qu’un seul Dieu”. Ce n’est pas le monothéisme qui a créé la violence, mais la violence dominatrice qui a imposé le concept “monothéiste”.
Les Hébreux, poursuit-il, n’ont jamais nié qu’il existe d’autres “Dieux” pour d’autres peuples. C’eut été stupide. Ils ont juste affirmé que, pour eux, la Transcendance était Une, malgré la diversité de ses manifestations. C’est cela qui justifie, entre autres, le pluriel d’Elohim.
Le prophète Michée (Mika מִיכָה en hébreu) l’a d’ailleurs écrit explicitement dans la seconde moitié du VIIIème siècle avant l’E.C. : “oui, tous les peuples iront, chaque homme au nom de ses Elohims. Et nous, nous irons au nom de Adonaï notre Elohim en pérennité à jamais” (Michée chap. 4 verset 5 : traduction Chouraqui).
Cette conception de l’Un comme principe explicatif réside dans le fait qu’aucun élément de la nature, n’explique les autres par lui-même.
Le disque solaire, par exemple, fut souvent prit pour un Dieu parmi les peuples polythéistes, et même parfois comme le seul Dieu acceptable (voir le Pharaon Amenhotep IV dit Akhénaton24), ou aussi chez les Romains tardifs (“Sol invictus »).
Pourtant comme l’avait déjà observé notre patriarche Avraham 24, il ne commande, ni n’explique en rien le fonctionnement des étoiles et des planètes, ni le système solaire dans son ensemble. Chaque élément dépend des autres : ils fonctionnent en un réseau interdépendant.25
La critique juive du polythéisme est d’abord une critique du monde des apparences. C’est ensuite une critique de la soumission à ces mêmes apparences. C’est l’antithèse de Thomas ou Didyme 26,célèbre pour avoir fait l’erreur de n’avoir cru qu’en ce qu’il voyait. On peut dire que la critique abrahamique relève aujourd’hui de la science la plus dure. Celle-ci ne fait que confirmer la réalité de cette unité invisible. Tout corps existant vivant ou minéral n’est-il pas composé des mêmes éléments majeurs physiques et chimiques 27? Le microcosme n’est-il pas formé des mêmes éléments que le macrocosme ?
Les Dieux païens ne sont que des noms donnés à des éléments naturels ou humains. Ils peuvent produire un effet d’apparence, et faire croire à leur divinité. Mais, pour les Juifs, il n’en est rien depuis très longtemps : les idoles, qu’elles soient ou non représentées par des images ou des statues, ou même par des éléments de la nature, n’ont aucun pouvoir en tant que telles, sinon un effet placébo. Bien sûr l’effet placébo est réel, même s’il repose sur une illusion. Il peut avoir des conséquences bénéfiques ou dramatiques selon les cas, mais ce n’est pas le sujet.
En hébreu, idole se dit גִלּוּל (guiloul) même racine que גָלל (galal – crotte) ou גּלוּל (galoul – rouler – ) ou encore גְלוּלָה (gueloula – pilule). Cette racine hébraïque est limpide : croire aux idoles c’est se faire rouler dans la crotte ou avaler une amère pilule.
Le principe selon lequel “les Elohims sont Un” a pour effet d’ébranler les tyrans, et non de les conforter. Tant qu’il existe plusieurs Dieux ils peuvent tous se faire passer pour des Dieux : cela ne peut que renforcer leur pouvoir en le théâtralisant. S’il n’y a plus de Dieux, ni même un seul Dieu monothéiste, cela devient impossible.
Les prophètes Ezéchiel et Daniel 28et tous les textes juifs fondamentaux ont bien montré combien les Empires étaient à la fois néfastes et fragiles. Chez Ezéchiel les « ‘hayot « (bêtes sauvages monstrueuse29 ) symbolisent les Empires : elles s’effacent devant la voix de la Transcendance qui appelle le prophète à retrouver le peuple d’Israël. Chez le prophète Daniel, le colosse aux pieds d’argile annonce la chute de Babylone et de son Empereur Dieu Nabuchodonosor.
Cette critique radicale a choqué les Empires installés, les Empires en devenir, les apprentis Empires, et même les simples rêveurs d’Empires. C’est bien pourquoi les Empires et donc les colonisateurs ont proclamé très vigoureusement leur haine des Juifs.
Le peuple juif , un peuple colonisé
De toute manière, le peuple hébreu n’a jamais été en position de coloniser qui que ce soit. C’est justement la raison pour laquelle il a été choisi par le Ciel 30: “Ce n’est pas parce que vous êtes le plus nombreux des peuples que HaShem s’est attaché à vous et vous a choisi, oui vous êtes le moindre de tous les peuples”.
Le peuple hébreu a été choisi pour un projet éthique justement parce qu’il était objectivement dans l’incapacité de se constituer en Empire. Il n’a pas été choisi parce qu’il était le plus fort, mais au contraire parce qu’il était le plus faible.
Et ce qui devait arriver arriva : il ne se constitua pas en Empire, mais lui-même fut dominé par tous les grands Empires qui se sont succédé au cours de l’histoire. Faire la liste de ces Empires peut ressembler à une litanie :
Dès 722 avant l’E.C. l’Assyrie colonise le royaume d’Israel, déporte sa population et la remplace en grande partie par la sienne et réduit ceux qui restent en esclavage.
En 589 – 586 avant l’E.C. c’est au tour de Babylone et de son tyran Nabuchodonosor rendu célèbre par le compositeur Verdi. Il détruit le Premier Temple et Jérusalem. Il est remplacé par l’Empire Perse (aujourd’hui l’Iran) qui le chasse.
Exceptionnelle surprise, pour ne pas dire miracle, l’Empereur Cyrus le Grand va publier un décret en 538 avant l’EC pour libérer les Juifs. Ils vont pouvoir rentrer en Judée, à Jérusalem et reconstruire le Temple. Moment béni mais de courte durée.
L’Empire grec colonise à son tour la Judée en 332 avant l’EC. sous la houlette d’Alexandre. Après une période de cohabitation plutôt ouverte, le roi séleucide Antiochos IV Épiphane va réprimer toute expression du judaïsme à partir de 175 avant l’EC. La révolte des Macchabée (162 – 160 avant l’EC) et leur victoire fut un haut moment de lutte pour la libération nationale et pour la liberté de conscience. Elle est encore célébrée lors de la fête de Hanouka 31. Les Séleucides finirent par accepter un pouvoir juif en Judée à partir de 160 avant l’EC.. Le Royaume de Judée revit avec le dynastie hasmonéenne, même si cette dynastie n’a pas toujours vécu selon les valeurs de la Torah. Loin de là.
Mais ce n’est pas fini pour autant. La colonisation allait reprendre de plus belle avec l’Empire romain en 63 avant l’EC.. Cette colonisation aboutit à la destruction du 2ème Temple en 70 de l’EC, puis à la disparition du Royaume de Judée en 135 sous les coups de l’Empereur Hadrien. Ce fut une sorte de solution finale adaptée aux moyens de l’époque. Le nom même de la Judée est évacué pour celui de “Syrie-Palestine”. Les Juifs sont dispersés même si certains d’entre eux continuent de s’accrocher à leur terre désormais aliénée de son identité.
La colonisation de la terre de Judée-Samarie se poursuivra avec l’Empire byzantin, les Perses, les arabes, les croisés, Saladin, l’Empire Ottoman jusqu’en 1914, et enfin l’Empire anglais qui reprend à son tour le nom des colonisateurs romains de Palestine pour désigner la région qu’il occupera jusqu’en 1948. Les anglais iront jusqu’à bloquer tout accès à leur terre aux Juifs qui fuyaient les nazis en 1939 (Livre Blanc).
Le sionisme, le mouvement de libération nationale du peuple juif
Ce peuple colonisé est aujourd’hui traité de colonisateur du seul fait qu’il n’a pas voulu se dissoudre.
Il a eu la force et le culot, non seulement de persévérer dans son être, mais encore de s’installer sur la terre de ses ancêtres. Il a en e toujours su que les Empires les plus puissants étaient amenés à disparaître 32. Chaque fête de Pessa’h était l’occasion de se dire “l’an prochain à Jérusalem”. Le Psalmiste répétait au cours des siècles son attachement à cette ville 33. La langue hébraïque est restée toujours vivante pour communiquer entre Juifs d’un pays à un autre. C’est ainsi que la culture et ses traditions ont perduré, même si elles pouvaient varier d’un pays à un autre.
Durant des siècles la terre d’Israël est non seulement restée présente dans le cœur et l’esprit des Juifs exilés, mais elle n’a cessé d’accueillir des Juifs au cours des siècles, outre ceux qui n’ont jamais cessé d’y vivre. Après les expulsions d’Espagne (1492) et du Portugal (1496), les nouveaux arrivés permirent un véritable renouveau de la vie juive sur place.
Aux XVIIIème et XIXème siècle le concept de nation émergea. A cette époque, la très grande majorité des Juifs vivaient dans la grande pauvreté en Europe, et encore plus à l’Est de l’Europe.
Le premier à poser clairement la question juive comme une question nationale fut Moïse Hess. Ce fut un compagnon très proche de Karl Marx et de Friedrich Engels puisqu’il contribua à écrire un de leurs livres : “l’Idéologie allemande” (1846).
Il s’en sépara car, pour lui, l’antisémitisme ne se réduisait pas à la question économique. Il s’agissait d’une question nationale non résolue. Seule la constitution d’une nation juive en terre d’Israël pourrait libérer le peuple de l’oppression. Ce fut la thèse de son livre “Rome et Jérusalem” paru en 1862 et ignoré du public. Il fut tardivement redécouvert et influença tout le courant non religieux du mouvement sioniste juif. Le premier, il fit ainsi du sionisme un mouvement de libération nationale.
Alors posons-nous sincèrement ces question :
- Pourquoi ce peuple si colonisé, si martyrisé, ce peuple qu’on a voulu effacer de la surface du monde n’aurait-il pas la possibilité de s’installer sur une terre qui lui est donnée par sa culture et sa religion, attestée par l’archéologie ? Quel colonisateur a-t-il jamais retrouvé ses racines au cours des fouilles archéologiques menées sur le territoire colonisé ?
- En quoi était-ce un crime de valoriser des terres achetées à des propriétaires fonciers absents qui les avaient laissées à l’abandon ?
- A qui l’existence d’un tout petit État juif nuirait-il alors que les terres musulmanes se répartissent sur 57 États et 13,3 millions de km2 ? 34
- Pourquoi les pays arabes ont-ils provoqué en 1947 une guerre et des drames pour leur propre population alors qu’Israël acceptait un État de 14 900 km2 dont 8 000 de désert ? Pourquoi ont-ils recommencé en 1967, en 1973, pourquoi ont-ils sans cesse attaqué Israël à coup de roquettes et d’attentats jusqu’au terrible pogrom à vocation génocidaire du 7 octobre 2023 ?
- Pourquoi certaines parties de la Judée Samarie, ou même Gaza devraient-ils être des zones “judenrein” (purs de Juifs) comme disaient les nazis ? Y a-t-il des terres ou des pays qui doivent être interdits aux Juifs ?
Une réponse sincère à ces questions pourrait faire œuvre d’apaisement.
- Franz Fanon a vécu de 1925 à 1961. Martiniquais, il devint psychiatre et militant contre le colonialisme, le racisme et l’antisémitisme. On cite souvent de lui cette phrase restée fameuse : « “Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous.” ↩︎
- Ralph A. Austen Article : The Trans-Saharan Slave Trade : A Tentative Census – Revue : Slavery & Abolition, vol. 1, no 1, 1980. ↩︎
- “Les “principes” (édictés par l’Emir l’émir Habaitullah Akhundzada) mentionnent à plusieurs reprises le terme “غلام” (esclave/serviteur), ce qui revient à conférer une forme de légitimité à l’esclavage. Ainsi, l’article 15 indique que, “dans toute affaire où la peine (hadd) n’est pas déterminée”, la décision relève du juge, “que l’auteur soit libre ou esclave”. (source le site “La lettre d’Afghanistan” qui décrit les crimes et horreurs perpétrés dans ce pays dans l’indifférence générale). ↩︎
- Les noms des très nombreux théologiens de ces thèses se trouvent facilement. A mon sens, ils ne méritent pas d’être nommés. ↩︎
- Le Pasteur Martin Luther King l’avait bien compris quand il disait : “ Alors sache aussi cela : antisioniste signifie de manière inhérente antisémite, et il en sera toujours ainsi. Pourquoi en est-il ainsi ? Tu sais que le Sionisme n’est rien moins que le rêve et l’idéal du peuple juif de retourner vivre sur sa propre terre. ↩︎
- Le Larousse définit le “racialisme” de cette manière : “Idéologie fondée sur la croyance qu’il existe une hiérarchie entre les groupes humains, les « races » ; comportement inspiré par cette idéologie.” Juste pour exemple, on peut citer Ibram X. Kendi, l’universitaire américain se réclamant de l’antiracisme :“ Le seul remède contre la discrimination passée est la discrimination présente.” ↩︎
- On connait le célèbre “Pro Flacco” de Cicéron (59 avant l’EC) mais on pourrait citer l’historien romain Tacite (Histoires Livre V – 105 après l’EC) , le philosophe Sénèque (fragments sur les Juifs – environ 50 après l’EC) , Apion d’Alexandrie ( œuvre perdue et connue par Flavius Josèphe environ 50 après l’EC) , Juvénal (Satyre XIV – environ 93 après l’EC).… ↩︎
- Hitler écrira dans Mein Kampf (1925):: « Le Juif international est devenu le maître absolu de la finance mondiale. »(Der internationale Jude ist zum absoluten Herrn der Finanzwelt geworden.) ou Joseph Goebbels – journal 13 décembre 1941 : « La question juive est devenue une question mondiale. Le Juif est le ferment de décomposition des peuples et aspire à la domination universelle ». ↩︎
- Ce texte accuse les Juifs de comploter pour s’emparer du monde. Bien qu’il soit un faux reconnu, il a été largement utilisé par la propagande nazie et reste très en vogue dans les pays arabo- musulmans ou dans l’Iran des mollahs. L’argument donné pour justifier la diffusion d’un faux est simple : même si c’est un faux il reflète une vraie réalité. ↩︎
- http://www.sefarim.fr/Pentateuque_Gen%E8se_1_27.aspx ↩︎
- http://www.sefarim.fr/Pentateuque_Exode_21_2.aspx et suivants ↩︎
- http://www.sefarim.fr/Pentateuque_L%E9vitique_25_39.aspx et suivants ↩︎
- http://www.sefarim.fr/Pentateuque_Deut%E9ronome_5_16.aspx ↩︎
- http://www.sefarim.fr/Pentateuque_L%E9vitique_19_33.aspx et http://www.sefarim.fr/Pentateuque_L%E9vitique_19_34.aspx ↩︎
- Nahmanide (Ramban) et Ovadia Sforno sont deux rabbins grand Maîtres du judaïsme, respectivement du XIIIème siècle et du XVIème siècle. ↩︎
- http://www.sefarim.fr/Pentateuque_Exode_21_26.aspx ↩︎
- Le règne du roi Salomon (Chlomo en hébreu) couvrit la période de 970 à 931 avant l’EC. ↩︎
- “Laisse mon peuple partir” en référence à Moïse qui faisait pression sur Pharaon pour qu’il libère le peuple hébreu. On sait que le Mouvement des Noirs pour les Droits civiques s’est fait avec la participation très active des Juifs américains. ↩︎
- Ce sont des thèses qui ont été développé par des théoriciens comme l’Egyptologue allemand Jan Assman (1938 – 2024) ou Regina Schwartz, professeur d’anglais et de religion à l’ Université de Northwestern, puis reprises par des études dites “post-coloniales. Une citation de Régina Schwartz résume le propos : «La logique du monothéisme est une logique d’exclusion, et l’exclusion devient aisément violence. » (The Curse of Cain, chap. 2) ou encore : « Les récits bibliques d’élection et de conquête autorisent le déplacement et la destruction des autres au nom de la vérité divine. » (Ibid.c.3). ↩︎
- שְׁמַע, יִשְׂרָאֵל יְהוָה אֱלֹהֵינוּ, יְהוָה אֶחָד « Chema Israël Adonaï Elohénou Adonaï Eḥāḏ » (Devarim – deutéronome C.6 – V 4 – “Ecoute Israël, le tétragramme est notre Elohim, le tétragramme est UN”.) ↩︎
- Henri Atlan est un biologiste, philosophe et écrivain né en 1931 à Blida en Algérie. Il a notamment publié en 2016 : « A tort et à raison Intercritique de la science et du mythe (Science ouverte) » au Seuil et un « Cours de philosophie biologique et cognitiviste – Spinoza et la biologie actuelle » chez Odile Jacob. ↩︎
- Les linguistes spécialistes du proto indo-européen rattachent le mot Gott ou God à une racine indo-européenne « gheu » (verser) avec extension sur une dentale-t-. Il faut alors comprendre le sens originel comme « celui (d’un Dieu) pour lequel on verse le sang de la victime (lors du sacrifice) ». Voir site : « peuples et linguistique des peuples germaniques antiques. » ↩︎
- La Kabbale (de l’hébreu קבלה Qabbala ou « réception ») est une tradition du judaïsme habituellement qualifiée de mystique, ce qu’elle n’est pas nécessairement. Selon certains spécialistes, cette école trouve ses racines chez les prophètes Elie et Ezequiel. D’autres la font remonter au rabbi Shimon bar Yohai au IIème siècle de l’E.C. qui aurait écrit le Zohar. Le premier texte connu historiquement est le “Yetser Sefira” qui date du Xème siècle de l’E.C. ↩︎
- Né entre -1371/-1365 et mort vers -1338/-1337 selon des conjectures s’appuyant sur l’Histoire de l’Egypte du prêtre Manéthon (IIIème siècle avant l’ère courante). ↩︎
- Rabbi Lévi, quant à lui, précise qu’Avraham avait trouvé en lui toutes les ressources pour apprendre la Torah ou pour découvrir l’existence du véritable auteur du monde. ↩︎
- Le Livre des Jubilés (écrit à l’époque de Jean Hyrcan entre 135 et 105 avant EC) nous dit : « Abraham avait trois ans lorsqu’il sortit de la caverne (où l’avait caché son père pour le soustraire à la colère de Nimrod). S’interrogeant sur le créateur du ciel, de la terre et de lui-même, il passe toute la journée, à adresser ses prières au soleil. Le soir, le soleil se couche à l’occident et la lune se lève à l’orient. Voyant la lune entourée d’étoiles, il se dit : « voilà le créateur du ciel, de la terre et de moi-même ; ces étoiles sont ses ministres et ses serviteurs ». Toute la nuit, il adresse donc ses prières à la lune. Au matin, la lune disparaît à l’ouest et le soleil se lève à l’est. Il dit : « ces deux [astres] sont dépourvus de puissance. Un souverain est au-dessus d’eux, à Lui j’adresserai mes prières et devant Lui je m’inclinerai ». ↩︎
- Evangile de Jean 20,2. ↩︎
- Six éléments : hydrogène, oxygène, carbone, souffre, azote, phosphore ↩︎
- http://www.sefarim.fr/Hagiographes_Daniel_2_32.aspx – jusqu’à 45 où le prophète annonce la chute de Nabuchodonosor. ↩︎
- http://www.sefarim.fr/Proph%E8tes_Ez%E9chiel_1_5.aspx, (tout le chapitre 1 et début du 2 – la Merkavah ou char céleste). ↩︎
- http://www.sefarim.fr/Pentateuque_Deut%E9ronome_7_7.aspx ↩︎
- Voir le numéro 1 de notre revue. ↩︎
- Voir article de Sarah Toubol dans ce numéro. ↩︎
- http://www.sefarim.fr/Hagiographes_Psaumes_137_5.aspx et http://www.sefarim.fr/Hagiographes_Psaumes_137_6.aspx ↩︎
- Le Coran lui-même encourage pourtant les enfants d’Israel à s’installer sur leurs terres. : “Nous avons dit ensuite aux fils d’Israël ;: par Allah, habitez cette terre « Et qu’avant les temps derniers, Il ramènera les Enfants d’Israël pour reprendre possession de leur Terre, les rassemblant de tous les différents pays et nations » … « Et nous disons ensuite aux Enfants d’Israël « Demeure en sécurité dans le pays (de la promesse). (Traduction Site Oumma). ↩︎

