Arts et Littérature

M. Vertigo de Paul AUSTER,(1994)

Paul Auster est un immense écrivain américain. Né en 1947, dans une famille juive venue d’Europe centrale et d’Europe de l’Est, il nous a quittés en 2024. Son œuvre est considérable et le désigne comme une figure centrale de la scène culturelle new-yorkaise, une référence de la littérature postmoderne, maintes fois honorée. Ce livre fait référence explicitement à des thèmes fondamentaux de la tradition juive : la transmission mais aussi la capacité de l’humain à s’élever au-dessus des lois de la nature.

« On ne fait plus d’hommes comme maître Yehudi, et on ne fait plus non plus de gamins, comme moi : stupides, susceptibles, cabochards. Nous vivions autrefois dans un monde différent, et ce que le maître et moi avons fait ensemble ne serait plus possible de nos jours. Les gens ne le toléreraient pas. Ils appelleraient les flics, ils écriraient à leur député, ils consulteraient leur médecin de famille. Nous ne sommes plus aussi coriaces que nous l’étions, et peut-être le monde en est-il devenu plus habitable, je ne sais pas. Mais je sais qu’on n’a pas rien pour rien, et que plus on désire grand, plus il faut payer pour l’avoir. (…)

En mon for intérieur, je ne crois pas qu’un talent particulier soit nécessaire pour décoller du sol et flotter en l’air. Nous avons tous ça en nous – hommes, femmes, enfants – et moyennant assez d’effort et de concentration, tout être humain est capable de répéter les exploits que j’ai accomplis quand j’étais Walt le Prodige. Il faut apprendre à ne plus être soi-même. C’est là que tout commence, et le reste en découle. Il faut se laisser évaporer. Laisser ses muscles devenir inertes, respirer jusqu’à ce qu’on sente son âme s’écouler hors de soi, et puis fermer les yeux. C’est comme ça qu’on fait. Le vide à l’intérieur du corps devient plus léger que l’air alentour. Petit à petit, on finit par peser moins que rien. On ferme les yeux ; on écarte les bras ; on se laisse évaporer. Et alors, petit à petit, on s’élève.

C’est comme ça. »

Au terme du récit porté ainsi par la parole du personnage de Walt, étonnant gamin rétif à toute obligation, métamorphosé en sage, l’entreprise programmatique de la phrase inaugurale trouve son magnifique épilogue. « J’avais douze ans la première fois que j’ai marché sur l’eau » énonce-t-il en guise d’ouverture. Entre l’ouverture et la clôture qui se font écho, le roman nous emporte au gré des épreuves que le héros aura à affronter. Comme dans le conte, le roman livre le jeune Walt, enfant des rues, rebelle et animé par la défiance, à la succession des apprentissages sous la gouverne éclairée de son Maître Yehudi. Ce dernier soumet son jeune apprenti aux règles de son impitoyable et implacable enseignement au terme duquel Walt accède à la promesse qui lui a été faite de parvenir à réaliser de prodigieuses lévitations. L’apprentissage premier et les prouesses maîtrisées valent au héros succès, renommée, aisance financière. Walt le Prodige découvre cependant avec douleur que la vie ne repose pas uniquement sur le succès et que le contentement de soi doit composer avec les circonstances. Car, le titre du roman, M. Vertigo, suggère d’entrée l’idée du vertige. Il désigne certes la voltige et les prouesses fascinantes que le héros parvient à réaliser. Mais il évoque aussi le caprice, la fantaisie. Ces désignations renvoient à la succession parfois vertigineuse aussi d’événements tragiques qui rappellent les heures sombres du Ku Klux Klan. Ou encore, la rencontre avec les gens de l’ombre qui frayent avec le gangstérisme.

Paul Auster, ce magicien suprême du roman, se régale et nous happe avec délice en nous offrant de vivre la chevauchée des genres romanesques, subtil alliage des veines policières, de l’aventure, sans oublier les respirations sensuelles et poétiques.

A bien considérer l’écho entre commencement et fin, il est évident que la voltige ne correspond pas strictement à la prouesse physique d’un apprenti qui passerait pour un génie. Et toute la subtilité du récit se loge précisément dans la puissance métaphorique de cette habileté humaine. En effet, Walt le Prodige rencontre les exigences fermes de l’apprentissage et des frustrations, douleurs qui lui sont associées inconditionnellement. Autrement dit, son maître parvient à lui faire accéder à sa force intérieure, celle-là seule capable de permettre de traverser les épreuves de l’existence et d’affronter la diversité des vertiges existentiels. Bien plus, ce roman d’apprentissage qui nous entraîne dans sa voltige, nous porte par la beauté du lien entre le maître et son élève. Voilà la prouesse de cette élévation.

Le lecteur de cette page pourrait considérer à raison que le propos est clos. Il pourrait néanmoins se questionner au sujet du choix littéraire en ce début de 2026.

Certes, Paul Auster, le grand maître du roman américain, mérite toujours, justifie inconditionnellement notre considération. Il semble cependant, qu’en ces temps chaotiques, peu probable que les compétences en matière de voltige retiennent pleinement l’attention. La question de notre destin collectif et individuel nécessite d’interrompre notre déambulation un instant.

En effet, Maître Yehudi nous enseigne que le talent se révèle si l’on veut bien consentir à l’exigence féroce du travail, si l’on accepte de rencontrer l’échec, la colère en soi, la frustration, la défiance et de les surmonter aux côtés du maître patient, à la sagesse intrigante. Ainsi, la magnificence de la rencontre avec le Maître scelle t’elle le destin de Walt.

Quel apprentissage a-t-il réalisé ?

Celui selon lequel le talent est en nous et que la philosophie de vie qui lui est associée consiste à comprendre que l’on peut viser haut, parvenir au sommet de son art, mais que la puissance de cette habileté tient aussi à pouvoir envisager de tomber bien bas, d’avoir le ressort de l’accepter sans se départir du désir de rebondir au-delà. Autrement dit, l’étude est le tremplin vers la connaissance de nous-mêmes dans toutes nos complexités, voltigeant entre le pire et le meilleur. Et que l’apprentissage passe par le renoncement à soi jusqu’à ce que l’on fasse l’expérience de la maîtrise du geste et que l’orgueil ait cédé à l’humilité : la sagesse incorporée. On comprend que le Maître est un révélateur, devient un mentor pour s’effacer et vivre dans son élève.

M. Vertigo peut ainsi nous aider à traverser les temps sombres en nous faisant rêver et nous éclairant des prismes de l’espoir. Et nous inviter à ne rien céder.

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