Avraham

La très véridique histoire d’Avraham

Série 1 – Episode 2 : Avraham, et le four crématoire.


Le premier épisode de la vie d’Avraham nous a parlé de sa naissance et de son enfance 1. Malgré un environnement très hostile, il observa le monde et constata objectivement une première vérité : rien de ce qui existe dans l’univers ne peut être considéré comme un Dieu. Il en déduisit une autre certitude : tout ce qui existe a été créé. Il existe donc bien un Créateur Unique, Invisible et Inconnaissable. Cette Transcendance est à l’origine de tout. Le petit Avram ouvrit ainsi la voie à l’abstraction et à la possibilité de la science. Il répondait à la première des 10 paroles 2: tout provient de HaShem notre Elohim. Cette prise de conscience l’a placé au niveau de la première sephirah 3, Keter (la couronne) qui constitue le point de jonction entre le Monde d’En-haut et le Monde d’En-bas.


Questions :

En affrontant le tyran Nimrod, le premier tyran totalitaire de l’histoire humaine, Avram n’indique-t-il pas que le judaïsme constitue la première résistance à l’oppression ?

L’engagement du patriarche hébreu est total puisqu’il va jusqu’à risquer sa vie pour ses idées. Il ignore le doute. Serait-il un fanatique ? Pourtant, il sait s’interroger comme il sait interroger la Transcendance. En quoi ce questionnement diffère-t-il du doute ? En quoi nous protège-t-il du dogmatisme ?

Questions d’actualité s’il en est.

Avram vit avec sa famille à Our-Kasdim en terre araméenne. Notre patriarche s’appelle encore tout simplement Avram. Pas encore Avraham.

Y vit-il tranquillement ?


Avram, un vendeur d’idoles pas comme les autres

Son père, Terah, est marchand d’idoles, un métier lucratif à l’époque. Il arrive à Avram de garder le magasin. Malheureusement ce n’est pas un garçon très obéissant. Au lieu d’agir en bon commerçant, serviable et attentif aux besoins de ses clients, le jeune Avram houspille ses visiteurs qu’il juge trop crédules 4.

Quand un homme de 50 ans vient le voir pour acheter une idole, il se moque carrément de lui et répond : “comment un homme de 50 ans peut-il adorer une idole faite la veille “.

Un jour une femme lui demande d’offrir de la farine à une de ces idoles. Avram n’en peut plus. il casse toutes les idoles sauf une, la plus grande. Quand son père revient et l’interroge sur ce qui s’est passé, il lui répond d’un air candide : “une femme a offert de la farine à une idole et toutes se sont battues pour se l’approprier. La plus forte l’a emportée !!!” Comme son père lui répondit : “ Mais c’est impossible, les idoles n’ont ni force, ni volonté !!!”. Avram le prit en flagrant délit d’incohérence : “Que tes oreilles écoutent ce que dit ta bouche ! “ lui assène-t-il. “Si c’est le cas, pourquoi les adores-tu ?

Terah s’en inquiétait. Toute cette agitation allait parvenir aux oreilles de Nimrod, le terrible tyran qui régnait alors sur le pays 5. Le père a-t-il livré lui-même son fils pour obtenir plus facilement miséricorde ? Quelqu’un d’autre l’a-t-il dénoncé ? Toujours est-il qu’Avram est fait prisonnier.


Le procès d’Avram

Selon les Pirkei (chapitres) de Rabbi Eliezer 6, sa captivité dura 10 ans. D’autres disent 10 jours. Le chiffre 10 est ici important. Il est synonyme d’un achèvement7. La captivité a forgé le caractère déjà bien trempé d’Avram. L’heure de vérité approche. Il va devoir comparaître devant Nimrod. Terah son père, et Haran, son frère, sont présents.

Voici ce que rapporte le texte du Midrash Rabba Bereshit :

Nimrod l’appela et lui dit : ‘Adore le feu !’

Abraham répondit : ‘Adorons l’eau qui éteint le feu.’

Nimrod, furieux, ordonna qu’il soit jeté dans une fournaise ardente.

Dieu envoya Gabriel 8qui le sauva, et Nimrod le vit marcher dans les flammes comme dans un jardin.


Le Zohar ( I, 77b ; II, 39a ) le dit très joliment :

Lorsque Nimrod jeta Abraham dans le feu,

Dieu étendit sur lui le voile de Sa Shekhina9,

et le feu se transforma en rosée.

Le monde fut sanctifié par ce miracle,

car par Avraham, la foi s’établit dans le monde.


Que fit Haran, le frère d’Avram ?

Selon le Midrash Rabba Bereshit, il attendit de voir ce qui allait se passer. Si Avram s’en tirait, il le soutiendrait. Dans le cas contraire, il prendrait le parti de Nimrod. Après le miracle qui sauva Avram et ridiculisa Nimrod, Haran décida de soutenir son frère. Mal lui en prit. Il fut, lui aussi, jeté au feu. Mais peu affermi dans sa foi, il brûla tout net. C’est pourquoi il est écrit dans la Torah 10: “Haran mourut en présence de son père Térah, au pays de sa naissance, à Our Kasdim.”11


Avram l’Hébreu contre Nimrod le tyran.

On sait que l’Écriture impose de ne rien ajouter et de ne rien retrancher à son texte car il s’agit d’une Révélation du Ciel 12. On se demande alors comment la tradition juive réussit à développer de tels récits qui n’existent pas dans la Torah.

La méthode est fondée sur l’interprétation.

Ici, le mot “Our” (de Our-Kasdim – אוּר כַּשְׂדִּים ) est décisif. La racine “our” peut vouloir dire “feu” ou “fournaise” en araméen. Le traité du Talmud Baba Batra 91a le dit explicitement : “Ur Kasdim — c’est la fournaise où Abraham fut jeté.” Autrement dit, il fut jeté vivant dans un four crématoire ! Évidemment, on pense à la Shoah.

Ainsi, Avram l’Hébreu 13 en terre d’Aram était déjà confronté à un projet d’extermination en tant que tel. Léon Ashkénazi 14 s’appuie sur “Bereshit Rabba 37,7” pour dire qu’il était bien, à cette époque, le “seul des descendants de ‘Ever 15a parlé la langue prophétique qui précédait la confusion des langues de Babel“. Les Sages le disent : “il était de l’autre côté du fleuve et il parlait hébreu”. Cette séparation anticipait ce qui allait faire l’identité du peuple d’Israël.

Avram était à part. Il ne se fondait pas dans l’Empire de Babel où tout le monde parlait la même langue, où tout le monde fabriquait les mêmes briques, où tout le monde édifiait la même tour, où tout le monde pensait la même chose au service du même tyran, le sinistre Nimrod, le premier impérialiste sanguinaire de l’histoire.

L’uniformité totalitaire s’opposait à la Transcendance Une.

Avram ne l’a pas supporté : il fut jeté au feu, mais il fut sauvé. Le peuple juif, lui aussi, devenu le paria des nations impérialistes durant les années 30 du XXème siècle, fut jeté au feu durant la Seconde Guerre Mondiale de 1939-1945. Malgré 6 millions de personnes assassinées, il fut pourtant sauvé. Et malgré cette terrible tragédie, il put même fonder son État : l’État d’Israël.


Avram sauvé du feu : une histoire très actuelle.

Cette histoire nous apprend beaucoup dans notre monde d’aujourd’hui :

  • Tout d’abord il existe une vérité qui s’oppose aux fake news. Avram le démontre en pure logique. Pourquoi adorer le feu alors que l’eau l’éteint ? Certains textes poursuivent le raisonnement. Pourquoi adorer l’eau si le soleil l’assèche ? Pourquoi adorer le soleil si les nuages le cachent ? Pourquoi adorer les nuages si le vent les repousse ? Pourquoi adorer le vent si un mur l’arrête ?16

Avram répond là à la deuxième parole (ou commandement) 19 : “Tu n’auras point d’autre Elohim que Moi, tu ne te feras pas d’idoles…” Ce commandement va naturellement de pair avec la sephirah de la Sagesse (‘Hochma”).

  • Ensuite, cette vérité mérite d’être défendue même au prix de sa vie contre la tyrannie qui ne lui oppose que la force. Oui, il existe quelque chose de plus grand que soi. Sinon la vie elle-même n’a plus de sens dans ses étroites limites. Ici réside la confiance18 d’Avraham dans la Transcendance, il la trouve dans la vie reçue.
  • Cette certitude donne la force de vaincre. Le doute génère l’affaiblissement, puis logiquement la mort. Le doute se dit “safeq” ( ספק) en hébreu. Sa valeur numérique 240 est égale à celle de “Amalek” ( עֲמָלֵק ), le destructeur des Hébreux. On remarquera cette curieuse coïncidence d’autant plus que cet Amalek vient les frapper à un moment très précis. juste après avoir exprimé un doute sur la présence de la Transcendance en leur sein. En Chemot/Exode 17,7 le peuple doute vraiment comme chacun peut le faire : “Y a-t-il HaShem en nous ou non ?” se demandent-ils (.הֲיֵשׁ יְהוָה בְּקִרְבֵּנוּ, אִם-אָיִן ). Et en 17,8, immédiatement après, Amaleq attaque : “Et Amaleq vint et il combattit Israël« 18 . Moïse devra s’élever jusqu’au sommet d’une colline, bien au-dessus du doute, pour tenir ses bras levés. Il montrait ainsi au peuple combien il était vital de ne pas les baisser.


Le doute ne protège-t-il pas du dogmatisme ?

Mais, direz-vous, le doute n’est-il pas indispensable à la liberté de penser ? N’est-ce pas le point commun de toutes les religions de sombrer dans la certitude dogmatique ?

Avram nous enseigne ici qu’il faut distinguer le doute et le questionnement.

Le doute, c’est l’errance. L’absence de tout repère nous condamne et rend toute vérité relative. Finalement tout se vaut. Et si tout se vaut, plus rien ne vaut. Nous sommes en plein nihilisme, avec toutes ses certitudes destructrices.

Le questionnement, et non le doute, est essentiel. L’Adam ( אָדַם – l’humain) n’est -il pas “question” ( מָה – mah -qu’est-ce ? ) ? La valeur numérique de ces deux mots sont les mêmes en hébreu : 45 et il est donc stimulant de les associer.

Le questionnement c’est la remise en cause par l’approfondissement. C’est s’interroger sur sa responsabilité dans des circonstances précises, toujours renouvelées. Ce questionnement là est au centre de la conception juive de l’humain. C’est la question posée par HaShem-Elohim à Adam : “où es-tu ?” que les commentateurs ont interprété en disant : où en es-tu ? ou “comment es-tu ?”20 Cette question est restée toujours au centre de l’aventure humaine, collectivement et individuellement jusqu’à aujourd’hui.

Avraham lui-même n’hésitera pas à questionner la Transcendance quand elle voudra détruire Sodome et Gomorrhe 21. Peut-on frapper de la même façon un innocent et un coupable 22 ? Osera-t-il Lui demander ? Et HaShem lui répondra. Il tiendra compte de ses objections, comme il rejettera ses doutes.

Loin de tout dogmatisme, le questionnement est au centre du Talmud où nos Sages débattent en permanence sur l’interprétation de la Torah et sur leurs conséquences pratiques.

***********


Dans le prochain numéro de la revue, nous parlerons de la troisième épreuve de notre patriarche : sa sortie de ‘Haran et son entrée en terre de Kenaan/Canaan..


  1. Voir le numéro 1 de la Revue. ↩︎
  2. Pentateuque Exode ch. 20, v. 2, (Yitro – יתרו). La tradition juive parle de 10 paroles et non de 10 commandements comme cela se dit couramment. ↩︎
  3. Il existe dans la tradition de la kabbale 10 sephirot (pluriel de sephira) dont chacune correspond à un mode de relation avec la Transcendance. ↩︎
  4. Toute cette époque de la vie d’Avram n’est pas relatée dans la Torah. On trouve ces récits dans le Midrash Rabba Bereshit (du IIème au VIème siècle de l’EC ), le Sefer HaYashar (XIIIème siècle de l’EC) en passant par le“Targoum Yonatan “(III-IVème siècle de l’EC), Rabbi Eliezer (Xème siècle) et le Zohar (du IIème au XVIIème siècles) . ↩︎
  5. Voir l’épisode précédent. ↩︎
  6. chapitre 26 ↩︎
  7. Il y a eu 10 générations entre Adam et Noah/ Noé, et encore 10 entre Noah et Avraham. L’humanité a dû faire l’expérience de 2 fois 10 générations pour être capable de parvenir à un être de la dimension d’Avraham. ↩︎
  8. L’ange Gabriel exprime la sephirah G’vourah”. C’est un attribut de la puissance. Certains disent qu’il est fait de feu. ↩︎
  9. La Shekhina se comprend comme la présence de la Transcendance sur le terre. ↩︎
  10. PentateuqueGenèsech. 11, v. 28, (Noa’h- נח) ↩︎
  11. D’autres sources disent que Haran soutenait Avram mais qu’il ne s’était pas bien préparé intérieurement à l’épreuve. Exemple Zohar I, 77b : “Haran entra dans le feu après Avraham, mais son âme n’était pas pure, car il ne se sanctifia pas avant l’épreuve.” Toujours est-il qu’aucun fils n’est mort devant son père avant cet épisode dans la Torah. C’est une première d’une gravité extrême. ↩︎
  12. PentateuqueDeutéronomech. 4, v. 2, (Vaet’hanan- ואתחנן) et PentateuqueDeutéronomech. 13, v. 1, (Réé- ראה) appuyé par le Talmud Sanhédrin 88b. ↩︎
  13. PentateuqueGenèsech. 14, v. 13, (Le’hLe’ha- לךלך) ↩︎
  14. Léon Ashkénazi (dit Manitou) (1922-1996) – “Leçons sur la Torah”. ↩︎
  15. PentateuqueGenèsech. 11, v. 16, (Noa’h- נח) ‘Ever ou Héber s’écrit עֵבֶר en hébreu. C’est ainsi qu’on désigne l’hébreu Dans Béréchit/Genèse 14,13 Avram est désigné ainsi :לְאַבְרָם הָעִבְרִי (Avram l’’hébreu). ↩︎
  16. Il existe un conte pour enfants qui reprend ce Midrash : “La petite fourmi qui allait à Jérusalem et la neige de François-Marie Luzel ( 1821-1895) journaliste et folkloriste de langue bretonne. ↩︎
  17. Exodech. 20, v. 3, (Yitro- יתרו) ↩︎
  18. Je me réfère ici au mot hébreu “אמונה (Emouna)” qui se traduit souvent par le mot “foi” mais qui signifie “confiance”, “fidélité”, “certitude” , “solidité” … Bref quelque chose sur lequel on peut compter. De là vient le fameux “Amen”.. ↩︎
  19. PentateuqueExodech. 17, v. 7, (Bechala’h- בשלח) et PentateuqueExodech. 17, v. 8, (Bechala’h- בשלח) ↩︎
  20. PentateuqueGenèsech. 3, v. 9, (Berechit- בראשית) La tradition associe אַיֶּכָּה (ayékha – où es-tu ? à אַיֶךָּ (Hayéka – comment es-tu ?) ↩︎
  21. Sodome et Gomorrhe ↩︎
  22. Pentateuque Genèse ch. 18, v. 23, (Vayera – וירא) ↩︎

Auteur/autrice