Idiss
Un livre de Robert BADINTER
Le récit écrit à la première personne par Robert Badinter ne peut échapper à notre actualité en cet automne marqué par les honneurs accordés à l’ancien Ministre, plus noblement, à cet humaniste d’exception.
À travers ce texte, il rend hommage à sa grand-mère, Idiss, analphabète. Elle pourrait figurer en femme de l’ombre. La voilà dans la lumière. Et elle nous parle multiplement.
Tout d’abord, à travers son propre fils, père de Robert. Toutes deux transmettent les valeurs fondamentales d’une éducation fondée « sur le culte multiséculaire de la Loi et du Livre ». Idiss incarne, dans le regard de son petit-fils, l’universalité de l’amour d’une mère pour ses enfants, de l’Amour, plus largement. Travail, courage, force de vie, les caractéristiques de cette femme ne peuvent s’enfermer dans une déclinaison d’adjectifs, de noms. Robert Badinter, seul, parvient dans ce récit à nous ouvrir les portes de son histoire, sur fond de la grande Histoire.
De l’analphabète qu’elle fut à son petit-fils, le fossé semble important. Il sert cependant à rendre un second hommage à ce qui a inconditionnellement orienté le parcours de ce grand homme : la République. Cela commence par la figure de son instituteur, M. Martin, qui avait « fait sienne la devise de Jaurès : « Aller vers l’idéal en partant du réel ». L’idéal pour lui, c’était dans sa modeste école parisienne de faire reculer l’ignorance et les préjugés, et d’ouvrir ces jeunes esprits au monde de la connaissance et aux beautés de la culture française ». Du réel à l’idéal, Idiss sait nous parler avec simplicité démonstrative. Car le culte du savoir « vivace » chez les Juifs a bien évidemment rencontré le terreau des enseignants républicains. Ici, la modestie n’entrave pas l’ambition, elle lui confère une sorte de puissance supérieure.
Enfin, le récit donne à entendre une autre manière de s’exprimer comme affranchie des règles de la langue écrite, faisant encore honneur aux héritiers de Robert. Arrivée à Paris, Idiss « s’était rapidement faite à cette vie urbaine, si différente du shtetl. (…) Elle avait l’esprit curieux. (…) Ses fils ramenaient souvent un voyageur originaire de Bessarabie qui faisait une halte à Paris (…) Ils échangeaient des nouvelles des uns des autres et débattaient passionnément de politique. « Quand deux juifs discutent, vous entendez au moins trois opinions », dit le proverbe. » L’esprit du débat, de la controverse, de la joute intellectuelle, décuple les voix. L’humour apporte les compléments subtils de la polysémie. De la vie.
Ainsi, Idiss au grand cœur sort définitivement de l’ombre, du rôle second pour bénéficier des lumières de l’avant scène.
Le Verbe fut essentiel dans l’itinéraire de Robert Badinter, tant le mot écrit que celui qui s’est déclamé avec force et conviction politique chez ce Ministre « des droits humains et de la justice ».
Finalement ce récit met Idiss en mots.
A l’heure des reconnaissances posthumes, il convenait de conférer à Idiss les honneurs que son petit-fils a tenu à lui rendre. Elle-même a reçu un enterrement qui vaut largement celui de son petit-fils. En pleine occupation allemande, la grand-mère de Robert Badinter eut droit à un véritable, bien que furtif, enterrement juif avec rabbin et kaddish. Un courage en forme d’hommage au sien.
A l’heure où l’actualité se montre bien sombre, où le chaos se manifeste de toute part, Idiss nous transmet, à l’aide de son petit-fils, que nous devons rester nous-mêmes et que le réel nous conduit vers l’idéal.
