Calligraphie

Au commencement était le YOD

En calligraphie, on ne commence pas par Aleph, la première lettre de l’alphabet, mais par la 10ème : Yod.

Comme s’il fallait un chemin de 9 lettres avant de pouvoir commencer à écrire.

Car l’alphabet hébreu, c’est un chemin. Un chemin d’être humain. Hu-main. Notre humanité passe par nos mains. Par ce que nous faisons.

Yod (ou Yad-Youd) signifie « la Main ».

Il faut effectivement du temps pour savoir utiliser nos mains. Nos mains pleines de leurs 10 doigts. Qu’allons-nous faire de nos 10 doigts ?

Enfant, ils sont d’abord maladroits. Puis ils s’affinent, se disciplinent, s’harmonisent. Jusqu’à devenir Yod. Cette Main qui donne. Cette première lettre du nom divin. Le nom ineffable.

Mais ce qui ne se prononce pas, on peut l’écrire. Ce qui ne se dit pas, on peut l’exprimer. Comme dans La Chapelle Sixtine, le Souffle créateur vers Adam passe par les doigts. Pour écrire cette Terre. Pour y inscrire la transcendance. Pour relier le corps et l’esprit.

Le corps possède des limites. L’esprit est infini. Si tant est que l’on veuille bien l’ouvrir. En ouvrir tout le potentiel.

Yod est un potentiel. Une petite graine qui contient tous les possibles. A l’image du mot Yam, la Mer, où le Yod en initiale semble déployer les Eaux, cette lettre est une semence dans nos cœurs. L’esprit est dans le cœur. Car c’est bien lui, quand on parvient à l’écouter, qui se déploie dans nos actes, dans nos paroles, dans nos lettres.

Et calligraphiquement, toutes les lettres commencent par un Yod. C’est-à-dire par un point qui s’étire pour devenir un trait. C’est aussi pour cette raison qu’elle est la première à être enseignée. Elle est la plus petite, la plus simple et pourtant, la plus essentielle. Petite mais costaude, dirait-on.

Et pour les amateurs de Star Wars, le nom de « Yoda » viendrait d’elle. Peut-être est-ce pour cela que Yoda est tout petit et parle à l’envers. Comme on écrit en hébreu à l’inverse du français, c’est à dire de droite à gauche. On dit parfois que c’est parce que l’hébreu va vers le cœur. Le cœur des choses, des êtres, des mots.

Car quand on lit un mot en hébreu, il y a le(s) sens du mot et il y a le(s) sens dans les mots. Puisque chaque lettre a un sens, une origine, une vibration.

On peut l’étudier par la lecture. Par la calligraphie, on peut le vivre.

C’est pourquoi, traditionnellement, on commence chaque cours en traçant des Yod. Pour retrouver la concentration, le Souffle, le cœur.

Et pourtant il a l’air si enfantin ce petit point. Mais justement. Préserver notre enfance intérieure dans l’agitation de ce monde est loin d’être évident. Loin d’être évident d’habiter ce qui nous habite, de tenir son cap… de devenir Yoda.

C’est pourquoi en Asie, la calligraphie est considérée comme un art martial.

L’expression « on n’enlèvera pas un iota » vient de « on n’enlèvera pas un Yod de La Bible ». Un seul Yod vous manque et tout est dépeuplé.

Alors à défaut de citer un grand rabbin, je vais citer celui qui en a incarné un désormais parmi les plus célèbres, notre cher Louis de Funès, alias rabbi Jacob, qui a dit un jour dans une interview : « Si vous n’avez pas de cœur, vous n’avez rien ».

Rien avant qu’il y ait quelque chose. Rien avant cette Main tendue vers nous qui s’appelle la vie.

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