Transmission

Transmettre le judaïsme

« Être juif : de la filiation à la mission de transmission ».

Sous couvert de liberté et de rupture avec le passé, la société moderne tente à négliger la transmission de repères essentiels qui font vivre et orientent l’existence : la mémoire, la parole, la foi et la sagesse. La marginalisation, voir la dévalorisation des pratiques et des sentiments religieux résulte probablement l’avènement d’un monde hypermatérialiste qui s’accompagne souvent d’un effacement de la tradition et d’une défiance envers la notion d’identité.

Quand est-il de la transmission du judaïsme ?

Malgré deux mille ans d’exil, en Orient comme en Occident, comment les communautés juives, pour beaucoup repliées sur elles-mêmes, ont su, à travers les siècles, maintenir vivace la tradition et passer le flambeau ?

La question du maintien du lien identitaire et de la transmission dans le judaïsme contemporain, notamment en contexte de diaspora est essentielle1.

Est juif celui dont les petits enfants sont juifs…2

Cette phrase exprime à elle seule une vision existentielle et spirituelle du judaïsme, plus qu’une définition juridique. Elle ne relève pas de la Halakha3, mais d’une réflexion morale et identitaire sur la continuité du peuple juif et la responsabilité de la transmission intergénérationnelle.

Est juif celui dont les petits-enfants sont juifs signifie que la judéité n’est pas un état relevant simplement d’une appartenance biologique ou administrative, mais une continuité puisqu’il s’agit de transmettre son identité, sa mémoire et ses valeurs à sa descendance, au point que les petits-enfants — la troisième génération — se reconnaissent encore comme juifs, même en vivant dans un monde sécularisé et ouvert. Autrement dit, être juif, c’est être porteur et passeur d’un héritage vivant.

Au cœur de cet héritage, il y a le souci de la continuité de sens qui s’opère avec la transmission. Une transmission qui s’exprime sous des formes religieuses mais aussi culturelles, éthiques et historiques.

Est juif celui dont les petits-enfants sont juifs rappelle que l’être-juif se prouve par une transmission réussie, c’est-à-dire par une capacité à maintenir vivante une mémoire, une éthique et un sentiment d’appartenance au-delà des générations et des époques.

Dès lors, chaque être juif est un maillon de mémoire et détient à son tour une responsabilité intergénérationnelle en transmettant le sens juif de l’existence.

Cette transmission s’illustre à travers différents modes de passage du savoir et du sens, en lien avec des principes autant religieux que séculiers. Elle s’ancre à la fois dans les rites, les récits bibliques mais aussi les récits familiaux et la vie quotidienne.

Sur le plan religieux, Catherine Chalier4 évoque le récit de la sortie d’Égypte comme modèle central de la transmission juive : un récit qui permet à chaque génération de s’approprier de manière existentielle le passé en revivant l’expérience de la libération.

L’enseignement de la Torah et du Talmud qui met en tension de manière féconde le passé en le rendant intelligible et la pensée moderne qu’il nourrit, est une transmission vivante qui relève d’une responsabilité spirituelle, familiale et aussi collective afin d’assurer, dans une chaîne d’apprentissage ininterrompue, la continuité du peuple juif.

Cette continuité ne passe pas uniquement par la parole et l’étude mais aussi par les gestes et les comportements dans la vie quotidienne : la célébration du Shabbat et des fêtes, l’observance de la kashrout5, la pratique de la Tzedakah6, le respect dû à ses parents. Ils résultent d’une adéquation entre une fidélité active à la tradition reçue à travers les textes et une cohérence des gestes au quotidien. On peut parler ainsi d’une transmission par l’exemple puisque l’enfant apprend en premier lieu en observant le monde adulte qui évolue autour de lui et la manière dont ses parents agissent.

La vie avant tout…

Si le judaïsme se transmet de génération en génération c’est bien que ce qui est au cœur c’est la relation entre générations : à travers les récits – un aïeul qui raconte la Shoah, à travers les rites – des parents qui partage les chants et les pratiques autour des fêtes, à travers la vie quotidienne. La vie juive se construit et se nourrit du partage ( C. Chalier parle d’éthique relationnelle) et de la résistance à l’oubli. Transmettre c’est avant tout « vivre avec et pour l’autre ».

Beaucoup considèrent que la famille est au cœur du processus de transmission car elle constitue le cadre essentiel où vont s’ancrer les pratiques et les récits fondateurs mais aussi les récits familiaux : les descendants de survivants de la Shoah ou les exilés de mondes qui n’existent plus racontent ce qui a été vécu, font parler ceux qui ne sont plus. Il s’agit là d’un devoir moral pour que rien ne s’efface.

De nombreux récits témoignent d’une transmission plurielle du judaïsme, à la fois religieuse, culturelle et éthique, au sein des familles.

S’il en existe une plus particulièrement qui constitue un témoignage de mémoire familiale, c’est la cuisine.

Toutes les fêtes juives s’organisent autour d’un repas

Cette remarque signifie que le repas n’est pas seulement un moment convivial : il est le lieu principal de la transmission des valeurs, de la mémoire et du sens du judaïsme dans la vie familiale et communautaire. Dans chaque famille, on transmet des recettes qui deviennent des rituels autant que des souvenirs d’identité, des savoir-faire, des histoires « d’avant ».

L’enfant n’oubliera jamais l’odeur du pain de Shabbat qui se répand le vendredi soir, la vision de la table dressée avec les bougies, les galettes que mamie préparent pour la sortie de Kippour ou les beignets de Hanouka.

De même, la célébration de la liberté à travers le récit de Pessa’h s’organise autour d’aliments rituels qui permettent de revivre les épisodes fondateurs de la sortie d’Égypte. La tradition veut qu’à travers la consommation de ces aliments les parents répondent aux questions des enfants et leur transmettent la signification de chaque geste. La table de fête reflète alors l’alliance entre Dieu et le peuple juif, de génération en génération.

Ces plats et rites familiaux constituent des marqueurs du temps, de la tendresse, de l’amour qui se vit autour du lien générationnel. Ainsi la mémoire se construit autour du lien entre la saveur et la parole, le souvenir et la présence. Il revient à chacun d’être à la fois le dépositaire de cette mémoire mais aussi son gardien.

Zakhor…

La transmission ne consiste pas à préserver passivement les souvenirs ou les traditions, mais à les réactiver dans le présent, avec une conscience éthique et collective. Zakhor (Souviens-toi) est bien plus qu’un rappel de l’histoire : c’est un principe fondamental qui commande de se souvenir activement, de raconter et d’enseigner l’histoire ( Pessa’h, Yom HaShoah, Roch Hachana, etc) afin que chaque génération s’approprie la mémoire pour en faire une source de sens et d’action, en dehors de toute nostalgie, une manière de relier identité individuelle et collective à une histoire universelle.

Chacun se charge de cette héritage, chacun est aussi comptable de sa préservation et de sa transmission. Il devient « le maillon d’une chaîne reliant le passé, le présent et le futur »7

Le processus de transmission est ainsi abordé dans une approche holistique puisqu’il ne se limite pas à la dimension religieuse mais aborde aussi les dimensions culturelles, éthiques et familiales.

Ce processus est multiforme dans la mesure où il opère par des récits, des rites, des gestes au quotidien et des symboles. Il est également une nécessité puisqu’il engage la responsabilité (transmettre comme devoir), la mémoire active (Zakhor comme appel à l’action) et le lien générationnel (continuité entre passé, présent et futur). Il doit s’exprimer dans une vision qui n’ignore pas la diversité des identifications juives actuelles (familles mixtes, pluralité des références culturelles), une façon « d’actualiser » le lien identitaire afin que le judaïsme reste bien une religion capable de dialoguer avec chaque juif et avec le monde.


Une belle histoire de transmission : la fête de Hanouka

Le foyer familial étant le tout premier lieu de transmission, observons comment la fête de Hanouka, symbole de liberté et de lumière, implique à la fois de nous raconter l’histoire, de pratiquer les rituels en famille et d’intégrer la signification profonde du miracle et des valeurs portées par cette fête.

L’histoire…

La fête commémore la victoire des Maccabées sur les Grecs et symbolise la résistance spirituelle du judaïsme à l’assimilation hellénistique. Elle s’accompagne de la consécration du Temple de Jérusalem marquée par le miracle de la fiole d’huile ayant brûlé pendant huit jours. Il est essentiel d’expliquer aux enfants, par des récits adaptés, comment le peuple juif a résisté à l’oppression culturelle et religieuse, et comment la lumière est devenue symbole d’espérance face à l’adversité.

Les rituels attachés à cette fête…

L’allumage de la hanoukkia8 doit être au centre de la transmission : chaque soir, une bougie supplémentaire est allumée, accompagnée de bénédictions, de chants et de récits autour de la lumière et de son symbole spirituel. Ce rituel se fait souvent dans le salon, de préférence avec le chandelier placé devant une fenêtre afin de propager vers le monde extérieur la lumière de la fête.

Ce moment rassemble la famille dans un espace chaleureux où l’on encourage chaque enfant à allumer sa propre hanoukkia afin qu’il perçoive le sens de l’engagement individuel dans la chaîne familiale et collective et s’approprie une histoire, des gestes et des valeurs. Il pourra, à son tour, faire part de cette expérience vivante et signifiante dans la chaîne de transmission.

Dans la joie partagée de la fête, il est de coutume dans les familles, d’offrir des cadeaux (certaines ont comme tradition d’offrir des pièces en chocolat), une façon d’inscrire cette célébration comme un moment de générosité.

L’inscription de Hanouka dans la mémoire familiale…

En reliant la fête à des souvenirs de famille, récits et pratiques d’expériences vécues par les parents et grands-parents, le foyer transmet un patrimoine émotionnel et spirituel. Il est d’usage dans de nombreuses familles de transmettre notamment une des hanoukkiot familiales ainsi que la recette des soufganiyot, beignets traditionnels9.

Pour que la fête ne soit pas seulement rituelle mais porteuse de sens, il est précieux de partager avec les enfants des histoires, des photos, des objets et des anecdotes liées à Hanouka afin qu’ils en soient à la fois dépositaire et gardiens mais aussi acteurs de leur propre histoire à venir.

______________________________________________

Notes :

  1. Sur cette question, voir les travaux de Sergio Della Pergola, professeur émérite à l’institut Avraham Harman de l’Université hébraïque de Jérusalem, démographe et spécialiste des populations juives ↩︎
  2. Formule rabbinique moderne, attribuée principalement au rabbin Adin Steinsaltz (1937‑2020) – reprise et popularisée par plusieurs figures du judaïsme contemporain comme Léon Ashkénazi (Manitou) et Emmanuel Levinas. ↩︎
  3. Le terme Halakha – Chemin ou marche – désigne l’ensemble de la loi religieuse juive – Règles rituelles, morales, sociales et juridiques qui orientent la vie quotidienne. ↩︎
  4. Transmettre de génération en génération – éd.Buchet/Chastel – 2008 ↩︎
  5. Le terme Kashrout désigne l’ensemble des lois alimentaires qui déterminent les aliments ‘’casher’’, aptes à la consommation selon la tradition religieuse. ↩︎
  6. Tzedakah désigne l’obligation religieuse de faire un don de charité aux nécessiteux, mais au-delà, ce terme signifie fondamentalement la justice ou la droiture. ↩︎
  7. La transmission de la mémoire de la Shoah. Médiatisation, désacralisation, responsabilisation et virtualisation – Geoffrey GRANDJEAN – Journée d’étude « Démocratie ou barbarie » – L’enseignement de la Shoah : état des lieux et perspectives- 25 janvier 2024-Bruxelles ↩︎
  8. Chandelier à neuf branches, dont une branche particulière est appelée shamash, en usage lors de la célébration de Hanouka. ↩︎
  9. De nombreuses coutumes rattachent à cette fête la consommation de friandises à base d’huile d’olive, notamment des beignets. ↩︎

Auteur/autrice