Le 14 nissan 5786 (1er avril 2026) débutera Pessa’h, ou la fête de Pâque, pour les Juifs du monde entier.
Est-ce une fête comme une autre ou un moment fondateur de l’identité juive ?
Le peuple juif a préparé cette soirée pendant des milliers d’années.
La lune brille de tout ses feux.
Les juifs du monde entier célèbrent ensemble la liberté
avec les mots anciens et les mots nouveaux.
En cette nuit ils ouvrent leur porte pour accueillir famille et amis autour de la table du Séder.
Puis, tous assemblés, ils ouvrent leur Haggadah.
Ils embarquent pour un voyage dans le passé, dans l’histoire et dans le mythe.
En cette nuit, ils découvrent comment de simples voyageurs peuvent rechercher une destinée commune et comment des individus peuvent devenir un peuple.
Ouvrir la porte
Chacun d’entre nous, mettra un nom sur les ”pharaons” qui oppriment nos vies et nos esprits. Nous soulèverons et désignerons les aliments symboliques qui servent de repères sur le chemin de la liberté. Une fois de plus – et certains d’entre nous pour la première fois – nous entrevoyons la possibilité de nous libérer.
À travers le cérémonial du Séder et de la lecture de la Haggadah, il nous faut concrètement ressentir le goût de l’émancipation et de la liberté. La parole et le questionnement qui scandent les différentes étapes de la soirée doivent nous aider à y parvenir.
Par définition, un homme asservi est un homme qui ne pose pas de question, qui vit dans la soumission. Le soir de Pessah, plus on parle, plus on interroge, et plus on touche à l’essence de la fête.
Il est fondamental que chaque génération ressente avec la plus vive acuité que la sortie d’Égypte a fait de nous un peuple à part entière, libre d’une liberté fondamentale et inaliénable. Aucune persécution, aucun emprisonnement ne peut annuler ce qu’inaugure pour toujours la sortie d’Égypte : la naissance d’un peuple et l’avènement de sa liberté de conscience.
”Plus on développe le récit, plus on mérite des éloges !”1
Raconter, interpréter, transmettre
Depuis le 7 octobre et la guerre qui a suivi, le peuple juif vit un nouveau chapitre de son histoire unique et continue. Il est entré dans une période inconnue et douloureuse qui touche à son sentiment de sécurité, de communauté et d’identité. Mais ce qui va lui permettre d’échapper au temps c’est de vivre la cérémonie du Seder de Pessa’h grâce à laquelle le peuple juif du monde entier va revivre des évènements vieux de trente siècles.
Le récit de ce récit juif par excellence explique qui nous sommes, d’où nous venons et où nous souhaitons aller.
C’est dans cette histoire que le peuple juif trouve les rituels, les pratiques, les valeurs et l’ensemble des priorités qui le guide. C’est dans cette histoire qu’il trouve l’espoir nécessaire et renforce sa volonté d’exister.
C’est aussi dans cette histoire que l’on se raconte à nous-mêmes et sur nous-mêmes que s’ancre l’identité familiale.
Une histoire familiale qui nous relie à notre Histoire : le Séder de Pessah se déroule entre l’individuel – je dois avoir l’impression de vivre personnellement la sortie d’Egypte – et le collectif – nous étions des esclaves – « Avadim Hayinu ».
Dans les périodes sombres, lorsque nous nous sentons beaucoup moins en sécurité, les rituels procurent un sentiment unique de familiarité et de confort ; ils nous donnent un Séder littéral, un ordre, qui apporte un sens et un confort collectifs.
Les histoires familiales construisent le ‘’moi intergénérationnel’’. À travers celles-ci, les enfants développent un sentiment d’identité multigénérationnelle ainsi que la force personnelle et la clarté morale qui en découlent. ils peuvent faire appel à ce sens élargi de soi pour se diriger vers la lumière.
En nous considérant comme le point culminant de toutes les générations qui nous ont précédés – l’esclave et le juif libre existent tous deux en nous – nous pouvons considérer à la fois la vulnérabilité et le pouvoir comme deux vérités inscrites dans notre identité moderne.
Le point de mire du Seder est l’obligation de raconter à nouveau, chaque année, l’histoire de l’Exode du peuple juif il y a plus de 3300 ans. Ce récit se fait avec la lecture de la Haggadah . Ce nom, adapté d’une injonction biblique : ”Et tu raconteras – higgadta – à ton enfant”2 , dit assez bien sa fonction essentielle, qui est de transmettre le récit de la sortie d’Égypte en l’accompagnant des commentaires attribués aux maîtres du Talmud. À vrai dire, le contenu de la Haggadah a varié au cours des siècles. Des textes s’y sont ajoutés, religieux ou profanes. La Haggadah est, en fait, une espèce de ”collage” mêlant récits historiques et interprétations symboliques, poésie populaire et prose rabbinique, injonctions aux hommes et prières à Dieu – tout cela composé à des périodes différentes, majoritairement en hébreu mais aussi en partie en araméen.
C’est vers la fin du Moyen-âge que le texte de la Haggadah commence à prendre une forme plus définitive dans la plupart des grandes communautés.
« Entre le XIIIe et le XVe siècles apparaissent les magnifiques Haggadot illustrées. Le développement de l’imprimerie fait entrer la Haggadah dans tous les foyers juifs. Le premier chef-d’œuvre dans ce domaine est la Haggadah de Prague (1526) »3.
Chaque année, le soir du Seder, les parents doivent parler à leurs enfants pour les inscrire dans la chaîne ininterrompue de la tradition, pour qu’ils vivent en ‘’direct’’ pourrait-on dire les évènements de Pessa’h, transmis de générations en générations. Chacun se fait alors le témoin d’une vérité historique, la naissance d’un peuple en tant que Nation.
Le terme Pessah, en hébreu, signifie ”passage” et également ”la bouche qui parle”. C’est donc un moment idéal pour à la fois s’interroger et se remettre en question. Pendant le Seder, les enfants, aussi bien que les adultes, peuvent et doivent poser des questions.
Les quatre fameuses questions que l’enfant sage, l’enfant méchant, l’enfant naïf et le jeune enfant vont poser n’étaient à l’origine qu’un exemple ; elles sont devenues une tradition, parce que les questions sont aussi des actes qui symbolisent la liberté.
Elie Wiesel introduit le ‘’cinquième fils’’4, celui qui après la guerre, tente de comprendre ce que sa famille et en particulier son père, a vécu.
– Père, puis-je te poser une question ?
– Naturellement.
– Mes camarades d’école ont, pour la plupart, des grands-parents ; moi non. Où sont-ils ?
– Morts, dit mon père.
– Pourquoi ?
– Parce qu’ils étaient juifs.
– Je ne vois pas le rapport.
– Moi non plus », dit mon père.
Les enfants posent des questions parce qu’ils ont obtenu le droit de savoir, de comprendre la vie et le monde qui les entoure. Le bon ‘’élève’’ est celui qui pose des questions.
Entrons dans Pessa’h
Pessa’h commence par le symbole d’une rencontre : la rencontre de la farine et de l’eau vive dans un plat de terre.
Pendant la fête de Pessa’h, toute pâte fermentée est proscrite : le nettoyage de la maison avant ce jour en est la conséquence. La Torah requiert que tout le Hametz5 (tout trace de graine fermentée) doit être exclue. Cela rappelle le temps où avec Moïse, nos ancêtres, fuyant la terre de Pharaon ”en toute hâte”, n’avaient pas permis au pain de prendre son temps. Or, Le pain aime ”prendre son temps”. Le pain est un mélange de farine et d’eau. Et c’est le temps qui les lie, qui les fait tenir ensemble. Le temps nécessaire pour se transformer, pour se bonifier, le temps pour lever, le temps pour devenir le pain.
Le monde vient en nous si nous savons le laisser venir.
Mais avec la fuite hors d’Égypte, voici venu le temps de l’urgence. Le pain de Pessa’h est ce pain de l’urgence. L’urgence de quitter la terre d’Égypte où le peuple hébreu est esclave. L’urgence de se mettre en marche à travers le désert.
Si l’Azyme n’a pas la saveur du temps qui lui fait défaut, il a le goût de la liberté. Chaque année en préparant Pessa’h, il nous faut retrouver cette saveur entêtante et nous nous remettons en marche.
L’urgence de marcher revient. La liberté n’est jamais achevée.
Le soir du Seder, tous les symboles sont réunis pour que chacun, dans le récit, échappe au temps et revive cette épopée. Esclaves, les hébreux vont suivre Moshé dans l’inconnu, dans le désert, jusqu’au mont Sinaï. Avec lui, ils vont apprendre la liberté, une liberté plus forte que la peur.
C’est parce qu’ils ont appris la liberté que nous pouvons, le soir du Seder nous accouder sur le côté gauche pour manger et boire, ce n’est pas signe de désinvolture mais symbole de liberté.
« Être juif signifie assumer le poids du passé et le placer au cœur de nos préoccupations, pour le présent et l’avenir »6
Comme son nom l’indique, le Seder va ordonner le récit de cette célébration. Beaucoup de ses étapes ont été décrites dans la Mishnah (codification de la loi orale) qui fut définie et arrêtée avant l’année 300 de notre ère. Quatorze parties ont été fixées7 :
- קדש (Kadesh) : Bénédiction de la première coupe de vin
- ורחץ (Ourhatz) : Le lavage des mains sans bénédiction
- כרפס (Karpas) : Légumes verts dans le sel
- יחץ (Yachatz) : Division de la matzah
- מגיד (Maguid) : Histoire de Pessah : on boit la seconde coupe de vin
- רחץ (Rachatz) : Lavage des mains avec bénédiction
- מוציא (Motzi) : Bénédiction du pain non levé
- מצה (Matzah) : Bénédiction de la matzah inférieure
- מרור (Maror) : Herbes amères
- כורך (Korech) : Sandwich herbes amères et matsa
- שולחן עורך (Shulchan Orech) : Repas festif
- צפון (Tsafoun) : La matzah cachée
- ברך (Barech) : Les bénédictions de fin de repas de la 3° coupe de vin
- \הלל ונירצה (Hallel et Nirtzah) : Chants et conclusions 4° coupe de vin .
La table de Pessa’h n’est pas une table de festin. S’il y a festin c’est dans la parole.
Ce « festin de paroles n’accompagne pas le repas, il le précède, si bien qu’il commence par en tenir lieu »8.
La table se réduit à la coupe de vin, au pain azyme (pain du pauvre) aux herbes amères et ce qui symbolise l’agneau pascal.
Ce n’est pas une table de maîtres, mais une table d’esclaves affranchis qui vont se souvenir par le récit, par la parole, de la liberté acquise.
Le plateau placé au centre de la table contient tous les symboles de la fête :
- L’os grillé – (zéroah) est un os rôti utilisé pour symboliser l’agneau premier-né sacrifié comme offrande. Le sang de l’agneau était répandu sur les poteaux des portes des Hébreux pour les protéger de la plaie de la mort des premiers-nés. Le rituel du Séder reflète l’ancien sacrifice offert par chaque foyer. La signification de « zéroah » (avant-bras), désigne le bras que Dieu a étendu pour sauver les hébreux9.
- Le ‘’mortier’’ – (kharosset) Un mélange de noix, de fruits (pommes), d’épices (cannelle) et de vin. Il symbolise la paille et la boue utilisées par les esclaves pour confectionner les briques qui servaient à la construction des villes de Pithom et Ramsès10.
- Le karpass – Légume vert, persil ou céleri en branches, hysophe pour les anciens, qui servit à nos ancêtres à badigeonner de sang les poteaux des portes d’entrée de leur maison afin d’éloigner « l’Ange de la Mort ».
- L’eau salée – Elle est là pour rappeler les larmes et la sueur versées par nos ancêtres. Elle représente aussi la mer que les hébreux ont traversée.
- L’œuf dur – Il symbolise le deuil qui ternit chaque fête depuis la destruction du Temple de Jérusalem. Sa forme arrondie symbolise le cycle de la vie et de la mort.
- Les herbes amères – (maror) Présentes pour rappeler l’amertume de la servitude en Israël – dans certaines familles on rajoute sur le plateau une pelure de pomme de terre, en souvenir de ceux qui ont péri dans les camps de concentration nazis.
- La matzah – Elle représente à la fois l’esclavage et la liberté. Mais elle est aussi le symbole de la peine, de l’affliction : La matzah est appelée le ”pain pauvre”. Elle évoque aussi le fait que, dans la précipitation, au moment du départ, la pâte à pain qui avait été préparée n’a pas eu le temps de gonfler, de lever. Mais la matzah est aussi une invitation à l’humilité, une invitation à rejeter les valeurs qui “lèvent“ et gonflent notre cœur d’orgueil et de suffisance.
Alors que les jours de fête, il faut deux pains à l’instar du chabbat, pour le séder, il faut une troisième matsa intermédiaire, que l’on coupe en deux parts inégales lorsqu’on évoque la séparation des eaux de la mer Rouge. La plus grande part est cachée pour servir d’afikomen11à la fin du seder. L’autre partie, plus petite, reste entre les deux matzot.
Manger la matzah durant la période de Pessa’h rappelle que mieux vaut manger un pain pauvre en homme libre que du pain blanc dans la servitude.
Après la lecture de la première partie de la Haggadah, on procède à la bénédiction du motsi, on prend un morceau de la matzah entière, l’équivalent d’une grosse olive (soit 30 grammes ou même 50 grammes), et un morceau de la petite partie, d’un poids équivalent.
Il reste donc une matzah entière, qui servira pour le ”korech”. Les trois matzot, d’après Rav Cherira Gaon12, rappellent les trois mesures de farine offertes par Abraham aux trois anges venus lui rendre visite. Celle-ci eut lieu selon le midrach la veille de Pessah13.
On dit aussi que les trois matzot symbolisent les trois ancêtres : Abraham, Itzhak et Yaakov.
Tout au long de la première soirée de Pessa’h14, le Seder va s’organiser autour de la symbolique de chaque aliment présent sur le plateau. Chacun d’eux est précédé d’une bénédiction.
La clôture du Seder se fait avec des chants qui sont l’expression d’une espérance, « L’an prochain à Jérusalem ».
La Sortie d’Egypte, comme fin de la servitude et mise en marche de la liberté, ne doit pas rester une mémoire, un souvenir figé. Elle doit devenir un symbole constamment réanimé à travers le rituel du Seder qui met en œuvre une mémoire active et responsable. Active car le récit est re-mis en scène chaque année et responsable car chaque génération se doit de raconter à la suivante, et donc de se situer elle-même comme sujet de la sortie d’Égypte.
À chaque génération, il nous faut revivre cette histoire qui est la nôtre en la racontant à nos enfants.
Et chaque année, nous répétons ensemble, à travers le monde, ces trois mots…
PESSAKH, MATZAH, MAROR
- Claude Brahami, L’arme de la parole : les prières de Pessa’h. ↩︎
- En ce jour-là, tu raconteras à ton enfant et tu lui diras : c’est dans ce dessein que l’Eternel a agi en ma faveur quand je sortis d’Egypte (Exode 13:8) ↩︎
- D’après ”L’Arche” avril 1998- pp 32-37 ↩︎
- Elie Wiesel, Le cinquième fils, Grasset, 1983. ↩︎
- Le Talmud (Pessahim 114b) spécifie les 5 types de graine qui poussent sur la terre d’Israël : le blé, l’orge, l’épeautre, l’avoine et le seigle. Sont donc autorisés le riz, le quinoa, le maïs, le manioc, les pois chiche, les châtaignes, le sarrasin (donc la kacha) ainsi que leurs dérivés de farine… ↩︎
- D’après Elie Wiesel : la Haggadah de Pâque. ↩︎
- Par Rachi de Troyes, Rabbi Chlomo ben Itzhak HaTzarfati ou Rabbi Samuel de Falaise (Tossafiste) ↩︎
- Ivan Segré, L’esprit du banquet de la Pâque juive, k-larevue.com, avril 2025. ↩︎
- Exode 12:3 et suivants ↩︎
- Talmud de Jérusalem. Les ingrédients qui composent le Harosset sont choisis d’après les versets tirés du Cantique des Cantiques. Les noix, comme il est écrit dans le Cantique des Cantiques « je suis descendu dans le verger du noyer ». Les grenades il est dit : « ta tempe est comme une tranche de grenade » (ibidem 4.3). Les figues : « Le figuier embaume par ses jeunes pousses » (ibidem 11.13). Les dattes : « je me suis dit: je monterai au palmier » (ibidem 7.8). La pomme : « sous le pommier je t’ai réveillé » (ibidem 8.5). Les épices rappellent la paille pour fabriquer les briques. ↩︎
- ”Ce qui vient après” : le dessert. ↩︎
- Rav Sherira Gaon, rabbin babylonien du Xᵉ siècle, directeur de l’académie talmudique de Poumeditha et chroniqueur important de l’histoire juive aux temps de la Mishna et du Talmud. ↩︎
- Genèse 18.6 ↩︎
- Il y a deux soirs de séder de Pessa’h principalement en raison de la différence historique entre la pratique en Terre d’Israël et celle de la diaspora juive.
À l’époque du Temple de Jérusalem, le début des mois juifs était proclamé par le Sanhédrin après le témoignage de personnes ayant vu la nouvelle lune. En Terre d’Israël, l’information arrivait rapidement : on savait exactement quel jour commençait la fête. Mais pour les communautés juives vivant en dehors d’Israël (la diaspora), l’annonce pouvait mettre plusieurs jours à parvenir. Il y avait donc un doute sur la date exacte. Pour être certain de célébrer la fête au bon moment, les sages ont instauré un deuxième jour de fête (yom tov sheni shel galouyot).
Depuis le IVe siècle, grâce au calendrier fixé par Hillel II, il n’y a plus de doute sur les dates.
Cependant, la règle des deux jours a été maintenue en diaspora par fidélité à la tradition rabbinique. Pessa’h commence le 14 Nissan au soir alors qu’en diaspora, on a maintenu deux soirs de séder (les soirs du 14 et du 15 Nissan). ↩︎

