Comment actualiser et universaliser Pessa’h si l’on considère que cette fête est le symbole de la liberté ?
Le sens fondamental de la fête de Pessa’h est de rappeler la libération du peuple Hébreu de l’esclavage en Égypte. Pessa’h signifie‘’passage’’,‘’ saut’’ d’un état de servitude à un état d’homme libre.
Dans la tradition juive, le passage à l’état de liberté est mis en scène de façon symbolique autour d’un repas rituel qui fait de la table un véritable lieu de transmission.
Le Seder qui s’organise autour d’un récit – la Haggadah1 – de questions, de gestes et d’aliments codifiés, transforme la mémoire en expérience vécue.
Il permet d’intérioriser l’émancipation vécue par le peuple Hébreu à travers sa libération en rappelant l’oppression passée et en proclamant la liberté reçue.
Il est dit : « Tu raconteras à ton fils ».
La tradition souligne que le but n’est pas seulement de préserver un souvenir historique, mais de transmettre l’identité d’un peuple libre et responsable « comme si nous sortions nous-mêmes d’Égypte » à chaque génération.
Pour cela il est nécessaire de ne pas appréhender Pessa’h uniquement comme simple mémoire identitaire, mémoire d’un évènement passé, mais comme une matrice critique qui permet de penser toute forme d’asservissement – politique, social, psychique qu’il soit collectif ou individuel – et qui oriente l’idée d’une liberté universelle.
Cette matrice s’enracine dans les grands textes fondateurs du judaïsme et se trouve désormais confrontée à des enjeux contemporains de haute intensité – antisémitisme exacerbé, montée des nationalismes, crispations identitaires, nouvelles formes d’aliénation associées notamment aux progrès technologiques.
Philosophiquement, la liberté acquise par le peuple Hébreu ne peut pas être lue comme l’accession à un simple état juridique mais comme une obligation de se vivre soi-même comme un Homme libre. La formule « À chaque génération, l’homme est tenu de se considérer comme s’il était sorti d’Égypte »2 institue une phénoménologie de la liberté en ce qu’elle n’est pas un fait historique lointain mais une ‘’expérience’’ à réactiver rituellement. Elle doit être périodiquement rejouée dans la conscience et dans la pratique, afin de revivre Pessa’h chaque année au Seder3.
Le récit de la libération constitue l’« identité narrative »4 du peuple juif .
« Tu te souviendras que tu as été esclave en Égypte »
Cette liberté est un rapport à soi, au temps et aux autres : ‘’Je me découvre comme Sujet qui n’est plus esclave mais qui ne doit pas oublier qu’il l’a été et ne pas l’infliger’’.
Une liberté posée en principe et qui précède le don de la Loi.
Ce nouveau statut d’Homme libre ne signifie en rien l’absence de contraintes mais des contraintes librement consenties. La libération primordiale de l’esclavage vers une liberté potentielle reste incomplète et fragile sans cadre moral et spirituel. La vraie liberté va naître de la Loi acceptée par des hommes libres. C’est dans le Sinaï, en acceptant le don de la Torah et en s’inscrivant dans l’Alliance, que le peuple sera enfin libre. Sans libération des chaînes égyptiennes – symboles d’impureté et d’idolâtrie – le peuple hébreu ne peut consentir librement à l’Alliance, transformant l’obéissance en choix souverain, en responsabilité choisie plutôt qu’en soumission.
Avant les règles, il faut la liberté.
Cette idée est centrale. « Dieu m’a fait libre et je le trahis si je me laisse contraindre »5. Dieu s’est placé explicitement du côté des opprimés : « J’ai vu la misère de mon peuple… »6, ce qui fonde une théologie critique de toute domination : la transcendance devient principe permanent de contestation de tous pouvoirs oppressifs.
L’identité juive s’est construite ainsi, en résistance à des logiques oppressives récurrentes, du Pharaon aux nazis et la fête de Pessa’h rappelle que la sortie d’Égypte reste une promesse à défendre et non un acquis.
Dès lors, la matrice de Pessa’h devient modèle philosophique : toute liberté authentique est une rupture avec l’idolâtrie du pouvoir humain – politique, économique, symbolique – et une réorientation vers une norme supérieure – justice, dignité, Loi – qui empêche de redevenir l’esclave d’un autre maître. Toute liberté authentique suppose mémoire, refus de l’arbitraire, vigilance face aux nouveaux « pharaons » qui réapparaissent sous divers aspects, notamment à travers la réactivation d’un antisémitisme qui n’est pas ‘’nouveau’’ comme certains l’annoncent.
« La liberté consiste à savoir que la liberté est en péril »
écrit Emmanuel Lévinas7.
L’antisémitisme contemporain peut être lu comme une forme renouvelée d’Égypte qui menace la sécurité et la liberté des communautés juives à travers le monde. Interprété comme une réassignation esclavagiste, l’antisémitisme contemporain réactive le schéma du bouc émissaire où, pour unifier les sociétés en crise, les Juifs sont accusés de tous les maux, épidémies, crises économiques ou politiques. Les vieux préjugés ne disparaissent pas, ils se transforment, se cachent, puis resurgissent dès que le contexte social, politique ou géopolitique les rend à nouveau « utiles ».
Comme avec le nazisme ou comme aujourd’hui au travers d’un antisémitisme déguisé en antisionisme, ce qui en œuvre c’est bien la résurgence d’une logique ‘’pharaonique’’ visant à réassigner les Juifs à la place d’esclaves ou de boucs émissaires, tout en niant leur droit à l’existence et à l’autodétermination (avec la délégitimation de l’État d’Israël).
La ‘’sortie d’Égypte’’ demeure un processus toujours inachevé de libération et c’est dans le récit sans cesse renouvelé, « Tu raconteras à ton fils »8, que nous nous imposons la responsabilité morale de revivre l’Exode.
L’expérience fondatrice de la sortie d’Égypte a forgé une identité de la résistance à l’assimilation et à l’anéantissement. C’est dans la transmission du rituel de Pessa’h que le processus de résilience opère, gravant ainsi dans la mémoire collective et pour chaque génération une fidélité à l’Alliance qui transcende les différents processus de persécutions et d’extermination.
« Dieu m’a fait libre et je le trahis si je me laisse contraindre »
Grâce à cela, les Juifs ont survécu aux différentes invasions, à la destruction de deux Temples, aux croisades, aux expulsions , aux différents pogroms et à la mise en place de la solution finale.
Lors de sa conférence donnée en 1962, intitulée « Pourquoi restons-nous juifs ? »9 Léo Strauss10 rejette l’idée de l’assimilation totale comme solution au ‘’problème juif’’et s’oppose ainsi à Heinrich Heine11 dans sa vision du judaïsme comme ‘’malheur’’ originel, une fatalité faite d’exil et de persécution impossible à fuir.
Strauss transforme cette fatalité en vertu. Cette fidélité héroïque et historique, il l’appellera « la pieta héroïque » . Pour lui, ni l’assimilation qui trahirait la foi transmise, ni la sécularisation libérale qui est un échec face à la persistance de l’antisémitisme, ni un sionisme culturel détaché du « cœur juif » spirituel ne doivent trahir cette fidélité.
En cela il s’élève contre les savants juifs qui, au cours du XIXe siècle, ont contribué à poser l’une des questions centrales de la modernité : celle de l’identité juive12.
Rester juif…
C’est parce que nous le voulons, parce que nous le devons, parce que nous sommes liés à une histoire qui nous rend présents à nous-mêmes et au monde, ni séparés, ni « assimilés ».
Face au déni d’identité, à l’effacement du peuple juif que certains souhaiteraient, rester juif est un impératif éthique et existentiel.
- Haggadah signifie récit. La Haggadah de Pessa’h désigne l’ensemble des récits relatifs à la sortie d’Égypte qui sont lus le soir du seder. ↩︎
- Le Rambam – Maïmonide – écrit : “ En chaque génération, un homme est tenu de se montrer comme s’il avait lui-même quitté maintenant l’assujettissement de l’Egypte ”. Puis, il étaye cette affirmation par deux preuves, émanant des versets : “ C’est nous qu’Il a fait sortir de là-bas ” et : “ Tu te souviendras que tu as été esclave ” ↩︎
- Seder signifie littéralement ordre. Il désigne le rituel domestique de la première nuit de la fête de Pessa’h. ↩︎
- Pour Paul Ricœur, il existe une identité « ipséité » qui est de l’ordre de l’être et qui s’exprime dans la capacité de chacun à se raconter et à se reconnaître dans une histoire : ce qu’il nomme « identité narrative ». ↩︎
- Martin Buber, Gog et Magog, Gallimard ↩︎
- ↩︎
- Emmanuel Lévinas, Totalité et infini, Essai sur l’extériorité, Livre de poche ↩︎
- Exode 13:8 ↩︎
- Publiée en un court essai aux éditions Allia, 2017 ↩︎
- Léo Strauss, 1899 -1973, philosophe et historien juif allemand. Spécialisé en philosophie politique en en philosophie juive dans sa période médiévale. ↩︎
- Heinrich Heine (1797-1856), poète, écrivain allemand d’origine juive. ↩︎
- Voir sur ce sujet l’ouvrage de Perrine Simon-Nahum Les juifs et la modernité, Albin Michel, 2018 ↩︎

