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Où est la faute dans le jardin d’Eden ?

Les articles de Jean-Michel Maigne “Il n’y a pas de péché originel » et » Eve n’est pas tentatrice” prennent un parti déjà développé par certains auteurs1 selon lesquels la transgression du jardin d’Eden serait avant tout libératrice. Il l’explicite :

“Plutôt que de “faute”, plusieurs maîtres parlent de :

  • manque de vigilance (peshiah)
  • manque d’écoute (l’oreille se détourne)
  • précipitation
  • volonté d’être à la source de sa propre mesure

La “faute” n’est pas la curiosité, qui fait partie de l’humain ; elle est dans l’oubli de la limite qui transforme la connaissance en emprise. »

Finalement ce ne serait pas si grave.

Je ne partage pas cet avis. La fin de sa dernière phrase indique bien où est le problème : “dans l’oubli de la limite qui transforme la connaissance en emprise”. Ce n’est pas un détail de l’histoire.

Pour le comprendre, examinons d’abord la nature du jardin d’Eden. Ce n’est pas un club de vacances, même si c’est un lieu où tout humain aimerait vivre. Pas de catastrophe climatique, pas de guerre, pas de famines et pas de crise énergétique. La question du pouvoir d’achat n’y a pas de sens et le chômage y est inconnu. Cela fait envie.

Peut-on en déduire pour autant que l’Adam (l’humain) y vit sans aucune responsabilité ? Pas du tout. Le passouq/verset 2,15 de Bereshit (Genèse)2 définit ses devoirs : travailler (ou servir) le jardin et le garder. Tout un programme qui renvoie à la mise en œuvre des 613 commandements qui règlent la vie des Juifs : 248 commandements positifs correspondant au verbe hébreu « avad » (servir) et 365 négatifs pour le verbe « shamar » (garder). Et pour nous en faire une idée représentons-nous ce que représente le jardin d’Eden dans la tradition juive.

Le mot hébreu Eden ( עדן ) fait référence à l’agrément, au charme, au plaisir. Il s’agirait donc de travailler et de servir le charme et le plaisir. Jusque-là tout va bien. Mais cela se complique quand on se demande en quoi consiste ce délice. Toujours dans la tradition juive : le plaisir réside dans le fait de servir la Transcendance. Sur ce plan, Adam est immédiatement mis à l’épreuve. Est-il capable d’éprouver ce délice, de servir la Transcendance ? On va le savoir très vite.

A peine installé, il lui est signifié qu’il peut manger de tous les arbres, sauf de l’arbre de la connaissance du bien et du mal3. C’est d’ailleurs la première fois que le mot “mal” (ra – רָע) apparaît dans la Torah. C’est aussi la première loi de cacherout puisqu’il s’agit d’un interdit alimentaire.

Le suspense est alors total. L’humain va-t-il prendre plaisir à servir et à garder la seule mitsva (loi) qui régit ce jardin extraordinaire ? Là est la question. Là est la responsabilité de l’Adam.

Et s’il ne trouvait finalement aucun délice à être responsable ?

Et s’il lui pesait de respecter cette loi 4 ?

La Torah nous le dit très clairement : sa réponse va mettre en jeu la connaissance. Non pas la connaissance au sens universitaire du terme. mais la connaissance de l’autre, y compris dans son intimité5. Toute la question est de savoir comment l’humain va entrer en relation avec l’autre.

L’ épisode de la faute6 va révéler chez l’humain une manière “ goinfre ” d’entrer en relation avec l’autre. Cette goinfrerie va permettre l’entrée du mal sur la scène de l’histoire. Jusque-là le mal n’existait pas. Il n’y avait que du bien. Cela ne signifie pas que tout baignait dans l’harmonie. La Création est duale et cette dualité a induit de nombreuses contradictions. La première oppose le fini à l’infini, et la seconde le ciel à la terre… et ainsi de suite. Mais le miracle de la Création, c’est qu’il existe un chemin pour surmonter ces conflits. De ce fait, ils ne débouchent pas forcément sur des catastrophes. Il est possible de trouver un modus vivendi par le mouvement de la vie.

L’ humain est justement la pièce indispensable, créée pour aider la Transcendance à régler ces contradictions depuis son lieu d’existence, la Terre. Il doit le faire à la manière d’Elohim qui les règle depuis le Ciel. C’est le lien entre le macrocosme et le microcosme qui fonctionne en miroir l’un de l’autre.

En Bereshit/Genèse 2,17, le mal est clairement désigné. Il siège avec le bien sur un même arbre. Tous deux ornent pêle-mêle7 l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Et de fait, sur la terre, cet enchevêtrement n’a de sens que pour l’humain. Comment l’animal ou le végétal pourraient-ils déchiffrer un tel arbre ? La gazelle évite de se faire manger par le lion, mais elle ne trouve pas mal que le lion cherche à la manger. C’est dans la nature des choses. La question ne va se poser que pour l’humain, et encore, seulement pour l’humain divisé en homme (ich) et en femme (icha). Parce que cette division va lui poser la question de l’altérité. Le tout premier homme (l’Adam haRichon) ne se pose pas encore cette question de l’éthique.

Seul l’humain vivant avec au moins un semblable, pourra considérer qu’une action est bonne ou mauvaise. Le mal désigne une incapacité à respecter une loi juste qui transcende la volonté, les désirs ou les pulsions d’un individu. Dans la tradition juive, il ne s’agit pas d’éradiquer les pulsions naturelles. Elles sont nécessaires à la vie. Mais il s’agit de les canaliser par la loi8 afin de les rendre viables pour tous. Et dans le jardin d’Eden, la première loi explicite impose de ne pas manger de cet arbre.

Comment l’humain va-t-il réagir ?

Peut-être pourrait-il spontanément s’y plier puisqu’il a été créé droit (iashar)9 ? Mais ce n’est pas du tout certain. Tout va dépendre des circonstances. Comme le disent Nahmanide et le Maharal de Prague10 , l’humain est loin d’être accompli lors de sa formation. Il est même le moins accompli de tous les vivants.

Une fois l’interdiction posée, on assiste à un véritable coup de théâtre. Le serpent entre en scène.

Qu’est-ce que le serpent ?

Ce n’est pas n’importe quel animal, et surtout, il n’a rien à voir avec le serpent rampant que nous connaissons. Il s’agit d’un animal dont le midrash nous dit qu’il marchait sur deux jambes. De plus, il parle. Non seulement il parle, mais Eloqim Lui-même va lui parler !!! Il apparaît nettement supérieur à un humain ordinaire. En outre, il dispose d’une qualité particulière habituellement attribuée au renard : la ruse.

Le serpent est caractérisé comme “arum” ( ערום ). Ce mot signifie rusé, mais pas seulement. Il veut aussi dire “nu”. Il est nu car il agit selon ses pulsions naturelles sans aucune loi qui l’en empêche. Il est rusé car sa nudité le laisse apparaître comme un être naturel. Il n’y a donc aucune raison de s’en méfier. Qui se méfierait de la nature11. Cela lui permet d’utiliser très facilement le mensonge pour séduire Eve. Le serpent, c’est l’homme qui se contente de la nature sans s’embarrasser d’aucune éthique, d’aucune loi. C’est l’humain sans aucune règle, aucun commandement. C’est une tendance naturelle de l’humain.

Dans la Torah, le serpent (nahash – נחש) apparaît toujours de manière négative comme le représentant d’un pouvoir violent. En Chemot/Exode 4,3 , Hachem tend un bâton à Moshe (Moïse). C’est un sceptre, un instrument de pouvoir. Moshe (Moïse) le prend mais ce dernier se transforme en serpent. Moshe s’enfuit. Il prend peur devant ce symbole d’un pouvoir qui se prend brutalement. Puis, il revient, le saisit par la queue, comme le lui commande la Transcendance, et le serpent redevient bâton. Il comprend alors que le pouvoir peut se transformer en violent poison s’il se dissocie de la loi éthique12. Il peut aussi être un instrument positif au service du peuple, en l’occurrence du peuple hébreu, à condition qu’il assume son Alliance avec la Transcendance.

Dans l’épisode de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, le serpent, en “homme de pouvoir, sans foi ni loi, manipule Eve. Il veut la convaincre de violer l’interdiction d’en manger.

Celle-ci croit qu’elle mourra même si elle se limitait à toucher l’arbre. Le serpent profite de cette incompréhension pour lui dire : tu vois, tu peux toucher l’arbre et tu ne meures pas. Si tu en manges, tu ne mourras pas non plus.

Les failles d’Eve expriment trois difficultés chez l’humain : sa difficulté à comprendre la consigne divine (limitation cognitive), sa difficulté à résister à ses propres désirs naturels ( impulsivité, laisser aller) et enfin sa tendance à croire qu’il peut tout connaître et tout maîtriser (orgueil). Si l’humain ne se donne pas des limites internes, il va nécessairement se heurter violemment aux limites externes. Il se met en danger objectivement. Un peu comme un enfant qui va courir après un ballon en traversant la rue sans regarder s’il y a des voitures. Il veut absolument récupérer le ballon mais il risque fort de se faire écraser.

En raison de ces trois limitations, Eve s’approprie ce qui ne lui appartient pas. Elle piétine à l’avance le 10ème commandement13: tu ne convoiteras pas les biens d’autrui. Elle se met dans la peau d’une soixante-huitarde bien avant l’heure. Elle reprend à son compte le fameux slogan : « il est interdit d’interdire”.

Est-ce une libération ?

Elle a certes été complètement libre de son choix. Mais son choix s’est fait sous l’emprise du serpent. Était-ce vraiment une liberté ? Adam ne réagit pas et se laisse entraîner. La passivité est-elle la marque d’un être libre ?

Cette soumission du couple au serpent n’est-elle pas l’inverse d’une liberté ?

En s’appropriant le fruit de l’arbre, Eve et Adam s’engagent dans une relation violente d’appropriation de l’autre. Une relation qui nie toute altérité pour finalement l’ingérer. On pense à la maman qui dit à son bébé : “je t’aime tellement que je te mangerai”. On tremble pour le cher petit ! Il n’y a plus de limite. L’attribut “Shaddaï” de la Transcendance va être nié. C’est bien pourquoi il est écrit dans le Livre de Chemot/Exode que les patriarches ne connaîtront la Transcendance que sous le nom de Shaddaï (שַׁדָּי) ) : celui qui justement pose des limites14. Là est la faute. Et elle est gravissime car elle va induire tous les moments les plus dramatiques de l’histoire humaine.

En mangeant de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, l’ humain ne sait plus laisser de place à l’autre, contrairement à Eloqim quand Il a décidé de la Création !!! Il va au contraire vouloir ingérer l’autre c’est-à-dire lui prendre sa place et l’effacer. Tout le contraire de ce que défend la Torah ! Il faudra un Déluge et l’élection d’un peuple saint qui commence avec Avraham pour essayer de reconstruire ce qui aura été détruit.

La faute de du jardin d’Eden est possible car l’Adam Rishon – le premier humain incarné – est fait de terre, et pas seulement du souffle d’Elohim. Son nom même indique à quel point il est lié à la terre : “L’ Adam” (האדמ – l’humain) vient de la même racine hébraïque que “adamah” ( אדמה – le sol, la terre).

Dès l’origine, comme la Création elle-même , l’humain procède d’une dualité qui va se concrétiser dans le masculin et le féminin qui, tous deux, hériteront ensemble de la dualité “souffle divin/ terre” qu’ils devront gérer de leur mieux. La faute est donc, dans un premier temps, objectivement possible. Elle est même probable. Cela n’empêche qu’elle est bien commise subjectivement car sans subjectivité humaine , il n’y a pas de bien et de mal. Sans la subjectivité humaine qui interagit avec son environnement (la Transcendance et les autres composantes), l’arbre de la connaissance du bien et du mal ne peut exister, et s’il existe, il ne peut agir.

On peut certes, avec un peu d’optimisme, la considérer comme une nécessité pédagogique : « Par la faute, le bien et le mal se sont unis dans le monde, afin que l’homme les distingue par son travail spirituel. » écrit le Rav Kook (dans Orot hakodesh I, §53).

Mais on ne peut ignorer qu’elle a lourdement pesé, et qu’elle pèse encore, y compris sur le peuple juif désigné pour en libérer l’humanité tout entière. Le judaïsme ne nie pas cette faute. Il dit simplement qu’elle peut à tout moment être réparée. Les Juifs disposent d’une loi pour les y aider: c’est bien sûr la cacherout déjà citée15. Là se trouve la liberté de l’humain : rompre avec la faute, et donc avec la culpabilité qui l’accompagne. C’est un espoir toujours présent comme l’indique le passouq/verset 3,21 du livre de Bereshit16. HaShem Eloqim a puni Adam et Eve pour leur faute, mais Il prend affectueusement soin d’eux en les habillant. La réparation est toujours possible.

Encore faut-il prendre conscience de la faute pour se débarrasser de la culpabilité.

Retour sur les articles :


  1. Il s’agit d’ailleurs souvent d’auteurs chrétiens, qui remettent en cause l’idée du péché originel tels qu’il est défini par Augustin d’Hippone dit Saint Augustin (Vème siècle de l’E.C.) qui a écrit dans le livre I, chapitre 7 (I, 7, 11) des Confessions : « Qui donc est pur de péché devant toi (Dieu) ? Personne, pas même l’enfant dont la vie sur terre n’a duré qu’un seul jour.»
    Parmi ses contradicteurs modernes, on peut citer Annick de Souzenelle ((1922-2024), le père jésuite Michel de Certeau (1925 – 1986) ou des psychanalystes tels que Didier Dumas (1943 – 2010), Françoise Dolto (1908 – 1988)… ↩︎
  2. http://www.sefarim.fr/Pentateuque_Gen%E8se_2_15.aspx ↩︎
  3. Pentateuque Genèse ch. 2, v. 17, (Berechit – בראשית) ↩︎
  4. Il faut noter qu’à ce moment Adam et sa toute nouvelle épouse ‘Hava (Eve) sont entièrement libres de faire leur choix. ↩︎
  5. Le verbe iada (ידע) en hébreu signifie aussi “pénétrer”, connaître sexuellement ↩︎
  6. Tout le chapitre 3 de Bereshit/Genèse ↩︎
  7. Aucun texte ne dit que le bien et le mal sont séparés sur l’arbre. Ils sont mélangés et donc difficiles à distinguer l’un de l’autre. ↩︎
  8. Midrash Berechit Rabbah 9:7 — le yetser hara (le mauvais penchant) est utile s’il est maîtrisé. ↩︎
  9. http://www.sefarim.fr/Hagiographes_Eccl%E9siaste_7_29.aspx ↩︎
  10. Voir “Commentaires” de Nahmanide (rabbin, médecin, philosophe, poète, kabbaliste…), un des très grands penseurs du judaïsme ( 1194 – 1270) et aussi Le Maharal de Prague (1512 – 1609) et son livre “Tiferet Israël”) ↩︎
  11. Manitou (Le rav Léon Askénazi (1922 – 1996) nous dit que le serpent ressemble à un païen , un homme naturel (Leçons sur la Torah). ↩︎
  12. Passage évoqué par le professeur Edouard Robberecht (professeur d’études juive à Aix-Marseille) dans un cours sur le cabaliste Gikatilla (1248 – 1305) – Voir “ You tube”. ↩︎
  13. https://www.sefarim.fr/Pentateuque_Exode_20_13.aspx ↩︎
  14. https://www.sefarim.fr/Pentateuque_Exode_6_3.aspx ↩︎
  15. De nombreuses sources de la tradition juive font le lien entre la faute de l’Eden et la cacherout : “Le Saint béni soit-il dit : “J’ai dit à Adam de ne pas manger, et il a mangé. Israël, eux, se sanctifieront en s’abstenant des aliments interdits.”( Midrash Tanhuma, Chemini §8). En hébreu :אָמַר הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא: אֲנִי אָמַרְתִּי לְאָדָם « אַל תֹּאכַל », וְהוּא אָכַל; יִשְׂרָאֵל יִתְקַדְּשׁוּ בַּמַּאֲכָלִים הָאֲסוּרִים.Zohar II, 148b : « Par les interdits alimentaires, le bien se sépare du mal, et le monde se répare ». Mais il y a aussi le Ramban (Nahmanide) sur Lévitique 11:13, Berechit Rabbah 19:3, Paracha Chemini) Sefer Ha’hinoukh, Mitsva 73, Rav Kook, Olat Re’iyah I, p. 292… ↩︎
  16. Pentateuque Genèse ch. 3, v. 21, (Berechit – בראשית ↩︎

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