Notre revue s’appelle “Avraham ! Avraham ! “.
Comment résister au plaisir de vous narrer l’histoire de notre premier patriarche ?
Pas seulement son histoire telle qu’elle est écrite dans la Torah, mais son histoire telle qu’elle s’est transmise par la voie orale de générations en générations.
La transmission n’est-elle pas, par définition, une mission
qui traverse les âges ?
L’histoire d’Avraham n’est en rien l’histoire édifiante d’un héros aux super-pouvoirs. C’est l’histoire d’un simple humain : un humain très humble puisqu’il dit de lui-même : וְאָנֹכִי עָפָר וָאֵפֶר (en français : je suis poussière et cendre1 ).
Pourtant cet humain tout simple va vivre des aventures extraordinaires, et même parfois incroyables pour le commun des mortels. Comment-est-ce possible ? Il s’est volontairement et librement engagé dans une relation de totale confiance avec la Transcendance (HaShem notre Elohim). Cette confiance le renforça lui-même dans sa relation aux autres. Mais les autres s’en trouvèrent aussi renforcés. Tout cela pour le plus grand bonheur de tous.
C’est pourquoi la tradition juive l’a désigné comme le patriarche symbolisant le חסד (“‘Hessed” ou bonté, compassion). N’est-ce pas un grand enseignement pour tous ceux qui ne veulent pas tomber dans le fanatisme qu’il soit idéologique, politique, scientiste ou religieux, ni dans le culte idolâtre et égocentrique de l’hubris ?
La vie d’Avraham ne fut pourtant pas un long fleuve tranquille.
C’est la dure loi des Justes, que de subir les épreuves de la vie. Ils savent qu’il ne suffit pas d’attendre allongé sur son canapé pour que la réussite soit au rendez-vous.
Le Talmud2 appelle ces épreuves des “souffrances d’amour” (יסורים של אהבה – yissourim chel ahava ). Il ne s’agit en aucun cas de masochisme, mais d’épreuves destinées à renforcer l’élu, à le faire grandir. Comme le dit parfaitement Michlé3 : “car HaShem discipline éduque, fait justice ( יכח ) à celui qu’Il aime, comme un père le fils qu’il agréée”. ( כִּי אֶת אֲשֶׁר יֶאֱהַב יְהוָה יוֹכִיחַ;וּכְאָב, אֶת–בֵּן יִרְצֶה ).C’est de là que vient le fameux proverbe : “ qui aime bien châtie bien” dont il a été fait un usage parfois immodéré et même parfois tragique. Comme on le voit, c’est une bien mauvaise traduction.
Cette justice bienfaisante mais parfois rude n’est pas toujours facile à vivre. Avraham est confronté à des moments décisifs qui imposent des choix compliqués.
HaShem notre Elohim lui a même changé 3 fois son nom pour lui donner la force de les surmonter. Il s’est appelé d’abord appelé “Avram” pour pouvoir s’investir en terre de Kenaan.
Il s’est ensuite appelé “Avraham” pour trouver la force de se donner une postérité, avec son épouse Saraï, elle-même devenue Sarah. Enfin, il fut appelé “Avraham, Avraham” le nom de l’accomplissement, après avoir surmonté la plus terrible des épreuves, celle de la ligature ( עקדת יצחק -akedat Its’haq de son fils).
C’est ce nom répété que nous avons choisi pour notre Revue et pour notre Association.
Selon les Pirkei Avot 5:34, Avraham a été renforcé par HaShem au cours de ces 10 épreuves. Effectivement si on fait le bilan de son existence on s’aperçoit qu’il a été le premier hébreu explicitement nommé comme tel dans la Torah לְאַבְרָם הָעִבְרִי (léavram haivri – Avram l’hébreu 5). Cette désignation a fait de lui non seulement le premier patriarche mais aussi un père, un époux, un frère, un résistant à la tyrannie, un enseignant garant de la transmission, un général en chef, un quasi-roi, un astronome, un prophète, un ami, un négociateur… Il est appelé deux fois Avraham ! parce qu’il a concentré en sa personne tout le judaïsme qui allait ensuite se développer, s’étendre et se complexifier.
Comment ? C’est ce que nous allons voir avec sa première épreuve significative : sa naissance. Un moment important pour chacun.
Série 1 – Episode 1 : Avraham, la naissance
A cette époque, c’était après le Déluge, Nimrod, le premier empereur de l’humanité, régnait sur le monde connu. Son pouvoir dominait la Babylonie (Shinéar, incluant Babel, Érec, Akkad, Calné, et Ur Kasdim) et l’Assyrie (Ninive, Calah, etc.). Aujourd’hui, cela correspond au territoire de l’Irak. Certains disent même que son pouvoir s’étendait au-delà : jusqu’à l’Iran et la Syrie actuels.
Sa puissance était telle qu’il se prenait pour un Dieu. Il imposait son culte à tous : le culte des idoles fabriquées de mains d’hommes, en métal ou en bois. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes tyranniques quand, tout à coup, un événement astronomique intense fut perçu par tous. Une étoile devint si brillante qu’elle engloutit toutes les autres. Cela arrive. Des collisions stellaires, des fusions d’étoiles, ou des supernovæ peuvent produire ce genre de phénomènes. Les astrologues de Nimrod en déduisent qu’un enfant extraordinaire allait naître, et surtout qu’il serait une menace pour le pouvoir en place : « Cette nuit-là, lorsque Térah et sa femme donnèrent naissance à un fils, une grande étoile apparut dans le ciel, et les sages de Nimrod dirent : ‘Un enfant est né qui détruira nos dieux et renversera notre royaume.’ » Le sang de Nimrod ne fit qu’un tour !!!
Il fit rechercher cet enfant si menaçant pour le faire tuer. Heureusement, son père, pourtant idolâtre, s’empressa de cacher le petit Avram dans une grotte.
Seuls des miracles lui permirent de survivre : du lait coulait de ses propres doigts ou de ceux de sa mère Amatlaï selon d’autres6. Des provisions tombées du ciel répondirent aux besoins de l’enfant qui vécut ainsi jusqu’à l’âge de 3 ans selon certaines sources7.
Tout autre enfant aurait dépérit dans un tel isolement. Lui, au contraire, en profita pour observer l’univers.
Il en déduisit une théorie révolutionnaire : tout astre est limité ; aucun ne gouverne les autres, tous forment un ensemble dont chacun est dépendant des autres. En un mot, aucun n’est un Dieu. En revanche, il existait certainement un Créateur de tout cet univers. Mais ce Créateur était aussi Unique qu’Invisible, aussi Infini que Atemporel.
Une chose était certaine : IL transcendait tout l’Univers8 et l’Univers ne pouvait exister sans Lui. Quand on sait que la ville de naissance d’Avram, Our-Kasim, avait choisi la lune comme Dieu tutélaire, ses théories ne purent que produire un grand choc. Mine de rien, Avram ouvrait ainsi la voie à l’abstraction et à la recherche scientifique.
Cette naissance et cette enfance peu commune pourrait déjà être comprises comme une première épreuve. Les Pirkei (chapitres) de Rabbi Eliezer9 le font. Cependant, cette épreuve ne figure pas dans la liste établie par Maïmonide : celle-ci fait commencer la première épreuve beaucoup plus tard, lors de son entrée en terre de Kenaan (Canaan) lorsqu’il avait déjà 75 ans.
Quoiqu’il en soit, nos sages ont établi une correspondance intéressante : chacune des 10 épreuves d’Avraham correspond à chacun des 10 commandements et à chacune des 10 sefirot. Avec cette première épreuve l’enfant prend évidemment clairement conscience du premier commandement : “il ne sera pas pour toi d’autres Elohims que HaShem notre Elohim”. Celui-ci ne sera clairement donné au peuple hébreu que dans “Chemot/Exode 20,2” puis répété en “Devarim/deutéronome 5,6” :
אָנֹכִי יְהוָה אֱלֹהֶיךָ, אֲשֶׁר הוֹצֵאתִיךָ מֵאֶרֶץ מִצְרַיִם מִבֵּית עֲבָדִים: לֹא–יִהְיֶה לְךָ אֱלֹהִים אֲחֵרִים, עַל–פָּנָי. (en français : Je suis HaShem ton El qui t’a fait sortir de la terre d’Egypte de la maison de servitude. Il ne sera pas pour toi d’autres Elohims.)
Quand Avram entrera en terre de Kenaan (Canaan) sous l’injonction de HaShem, cette prise de conscience sera confirmée. Il quittera Aram comme plus tard les Hébreux quitteront l’Egypte. La terre d’Aram n’était pour lui qu’une terre de servitude et d’idolâtrie. Exactement comme l’Egypte le fut pour Moshe/Moïse et pour son peuple.
Avram acquiert ainsi la pleine conscience qu’il existe une énergie incommensurable, un Auteur capable d’initier la Création. C’est pourquoi il est aussi en lien avec la première sefira : Ketter (la couronne) qui correspond aussi physiologiquement à la tête de l’être humain.
C’est un bon début. La suite au prochain numéro où vous saurez comment Avram mettra à bas la crédibilité de Nimrod, l’Empereur tout puissant.
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Notes :
- Bereshit/Genèse 18,27 ↩︎
- Bekhorot 5a ↩︎
- Proverbes 3,12 ↩︎
- Les Pirkéi Avot se traduit par les Chapitres des Pères. Il fait partie du Talmud (Ordre consacré aux dommages et à leurs compensations appelé Ordre Nezikin). ↩︎
- Bereshit 14,13 ↩︎
- Talmud de Babylone, Baba Batra 91a ↩︎
- Le temps passé par Avram dans l’isolement varie grandement selon les sources. Mais quel que soit l’âge du capitaine l’essentiel n’est-il pas qu’il sache diriger son bateau ? ↩︎
- Midrash Bereshit Rabbah 38:13 ↩︎
- Voir le ספר הישר, ou Sefer HaYashar ( le Livre de la droiture) qui date du XIème siècle et reprend de nombreux midrashim ou commentaires plus anciens ). L’auteur est anonyme. Ils datent du IXème siècle selon les historiens modernes sans que rien ne soit certain. Ces textes s’appuient sur de nombreux textes anciens (Talmud, Midrashim, et bien entendu le Tanakh). ↩︎